COMMENTAIRE
DE LA CDPA - BT
sur la conférence de presse
organisée par le comité de crise
24 août 2001 - Foyer Pie XII
"
Lors du meeting d'information organisé
le 24.08.2001 par le comité de crise
sur l'arrestation arbitraire de M.
Agboyibo, la parole a été donnée à
l'assistance pour recueillir son avis.
Mêlant pêle-mêle les partis
d'opposition, l'assistance a dénoncé
sans détour la politique conduite
jusqu'à présent par l'opposition.
Ce qui s'est passé au foyer Pie XII est
grave. Aussi, le premier secrétaire de
la CDPA-BT a-t-il cru devoir en faire ce
commentaire, pas seulement pour
préciser la position de notre parti,
mais aussi pour qu'un débat puisse
s'organiser sur la politique
d'opposition dominante conduite jusqu'à
présent, et que ce débat parvienne à
conférer une plus grande efficacité à
la lutte pour le changement
démocratique dans notre pays".
Par
le Prof. E. GU-KONU 1er Secrétaire
Général de la CDPA-BT,
Lomé, le 26 Août 2001
1 -
Les interventions lors de la conférence
de presse confirment le fait que dans
leur ensemble, les Togolais ont tendance
à mettre, d'un côté ce qu'il est
convenu d'appeler « l'Opposition », et
de l'autre, le reste de la population.
Dans cette distinction, « l'Opposition
» est généralement réduite aux
partis d'opposition et à leurs
responsables. Et tout se passe comme
s'il revient à cette « Opposition »
seule, et plus précisément aux
responsables des partis d'opposition
respectifs de « faire partir Eyadema
», le reste de la population n'ayant
rien d'autre à faire que d'attendre que
le boulot soit fait.
Au sein de la population, ceux qui se
sentent vraiment concernés par la lutte,
et qui se décident à faire quelque
chose, sont plus souvent tournés vers
des actions individualistes du genre :
écrire à titre individuel une lettre
ouverte à Eyadema, écrire au
Secrétaire général de l'ONU à titre
personnel, ou s'adresser chacun de son
côté à la communauté international,
écrire des lettres ouvertes aux partis
de l'opposition pour leur dire ce qu'ils
doivent faire et leur relever ce qu'ils
ne font pas ou font mal. Beaucoup
d'autres attendent généralement la
veille des élections pour se mettre à
s'agiter dans tous les sens.
La majorité des Togolais se comporte
ainsi comme s'ils ne sont pas
directement concernés par la lutte
contre le régime despotique, comme
s'ils sont des étrangers vivant dans le
pays, comme s'ils sont des observateurs
neutres de la vie politique nationale,
comme s'ils ne sont pas tenus de
s'impliquer dans la lutte en cours pour
la démocratie dans le pays, comme s'ils
ont choisi de se mettre à l'abri de
tous les risques, comme s'ils sont là
chacun pour indiquer aux leaders
politiques la voie à suivre, cette voie
étant pour chacun sa propre voie
individuelle, ce qu'il pense tout seul,
avec la certitude catégorique qu'il a
tout seul raison contre tous.
2 -
Ces attitudes s'expliquent par plusieurs
raisons dont l'une des plus importantes
est la marginalisation de la population
par certains des leaders de l'opposition.
Ceux-ci croient effectivement qu'ils
sont chacun une sorte de messie ayant
pour mission de sauver le peuple, et le
font croire à ce dernier par tous les
moyens. Ils sont sensés travailler pour
lui. Ils sont convaincus d'être
chargés (par qui ?) de penser pour lui
et d'avoir le droit de le faire à sa
place. Le peuple lui, n'a donc rien
d'autre à faire que d'attendre leurs
mots d'ordre respectifs, et d'aller
voter pour eux le moment venu.
Cette marginalisation est une des
raisons essentielles de la faiblesse de
l'opposition face au régime en place.
Car, et on ne le dira jamais assez, la
force de l'Opposition ne réside pas
dans la tête et dans le porte-monnaie
de ses leaders, si charismatiques
soient-ils. Elle réside d'abord dans la
force organisée de la masse du peuple,
et dans la capacité de cette masse à
se mettre en mouvement toutes les fois
que cela s'impose, pour exercer la
pression nécessaire en vue d'atteindre
un but déterminé. Et organiser la
masse du peuple pour en faire une force
politique d'opposition relève avant
tout du domaine des partis politiques
d'opposition, et donc des directions de
ces partis.
Il est vrai qu'organiser une masse
populaire comme celle que constitue à
l'heure actuelle le peuple togolais
après plus de trente ans de cette
dictature n'est pas une tâche facile.
Mais c'est une tâche historiquement
incontournable. Et l'on est tenu d'en
passer par-là, si l'on veut réellement
changer le système politique actuel (et
donc toute la politique de
développement conduite jusqu'à
présent), et si l'on veut que la
direction politique nouvelle qui prendra
en charge le pouvoir d'Etat après
l'abolition du régime de dictature n'en
soit pas chassée par la réaction
néocoloniale trois mois plus tard !
Car, ce n'est pas la « Communauté
internationale » qui défendra demain
le régime démocratique togolais s'il
s'agit d'un régime véritablement
démocratique. C'est avant tout le
peuple organisé qui le protègera et le
défendra, s'il s'y retrouve réellement.
Et à condition qu'il soit organisé et
qu'il représente une véritable force
politique.
3 -
Ce qui s'est passé au Foyer Pie XII
hier est un désaveu de la politique
d'opposition conduite dans le pays
depuis le lendemain de la conférence
national. Ce désaveu appelle une
réorientation sérieuse de la pratique
oppositionnelle telle qu'elle est
aujourd'hui, ou alors l'émergence d'une
force alternative bien structurée et
suffisamment cohérente pour pouvoir
renverser le rapport des forces en le
mettant et en le maintenant en faveur de
l'opposition démocratique.
Or, toute réorientation de la politique
d'opposition dominante est impossible
dans l'état actuel de « l'opposition
». Les leaders opposants qui tiennent
les devants de la scène politique
aujourd'hui sont convaincus depuis
octobre 1990 que le moment est venu pour
chacun d'entre eux de devenir un chef
d'Etat ou, à défaut, d'exercer d'une
façon ou d'une autre une parcelle du
pouvoir, et de le faire avec le moins de
risques possibles pour eux. Ils n'ont
pas compris qu'il s'agit, avant toute
chose, d'abolir le pouvoir despotique,
et que c'était là la signification
première et le but immédiat de
l'insurrection populaire engagée dans
la confusion en octobre 1990.
Voilà
pourquoi ils ont toujours privilégié
l'opposition élitiste par rapport à
l'opposition de masse, la crédibilité
politique extérieure par rapport à la
crédibilité politique à l'intérieur
du pays, la pression extérieure par
rapport à la pression de la masse (qu'il
faut organiser), les solutions
électoralistes et les « dialogues »
par rapport aux situations de blocage
politique qui offrent à la masse du
peuple l'occasion de se mobiliser pour
intervenir sur la scène politique et
peser sur cours de l'évolution. Il ne
s'agit pas là d'erreurs politiques,
mais de choix politiques dictés par des
convictions profondes et par une
manière de voir, même si, pour
certains d'entre eux, ce choix est
inconscient. Dans tous les cas, pour ces
responsables politiques, il n'y a pas
une autre politique d'opposition
possible que celle qu'ils conduisent en
ce moment. Mais celle-là conduit
inexorablement vers une cohabitation
voulue ou involontaire avec le régime
despotique en place, élections ou pas.
Ce
qui s'impose aujourd'hui plus qu'hier,
c'est donc l'émergence d'une
puissante force alternative
regroupant tous ceux qui ne se
retrouvent pas dans la tendance
dominante de la politique d'opposition
actuelle. Sans vouloir tirer la
couverture à soi, il faut dire que la
CDPA-BT avait ressenti la nécessité de
l'émergence d'une telle force
alternative dès décembre 1991 et avait
engagé des actions difficiles dans
cette direction (cf. La
charte d'alliance de la CDPA-BT).
Elle est revenue sur l'idée à
plusieurs reprises : avant la signature
des « accords paritaires », avant le
départ pour Colmar, avant la signature
des « accords de Ouaga », entre 1994
et 1996, pendant la campagne pour les
présidentielles de 1998. C'est une
satisfaction de constater qu'aujourd'hui
l'idée fait son chemin dans certains
milieux et pourra peut-être se
concrétiser un jour.
Mais
l'émergence d'une telle force
alternative implique un lourd travail de
terrain auquel tous les togolais vivant
à l'étranger et qui veulent
réellement le changement du système
politique peuvent (doivent ?) apporter
une contribution décisive. Je ne
cultive pas le paradoxe.
Contact:
13 septembre
2001
André ATIYE, La CDPA-BT