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Le service des bars : Un métier fatigant, peu gratifiant qui expose à toutes sortes de vices

 

La Dépêche du 2 avril 2008 - Par J.K

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Il est treize heures. Assise sur une chaise du bar où elle est serveuse, Judith somnole. Elle n'est rentrée chez elle que vers zéro heure la veille. Mais, ce matin déjà à six heures, elle était sur son lieu de travail. C'est à peine si elle a dormi trois heures de temps durant la nuit. C'est ainsi tous les jours de la semaine, sauf l'unique jour de repos qui lui est accordé.

Des endroits comme celui dans lequel travaille Judith sont nombreux à Lomé et dans les autres localités du pays. Comparé au revenu moyen des Togolais, le prix de la bière paraît trop élevé. Il y a longtemps que nos compatriotes auraient dû déserter les bars. Mais, allez y voir par quelle gymnastique ils arrivent à s'offrir le ''luxe'' d'une bière avec leurs maigres revenus.

Comme indiqué plus haut, la journée d'une serveuse de bar commence très tôt pour s'achever très tard. Ecoutons la jeune fille nous raconter en quoi consiste son travail : " Peu de bars ouvrent avant neuf heures en réalité. Ce qui nous oblige à arriver tôt, c'est le ménage. Il faut laver les verres, les plateaux et tout le nécessaire de service, nettoyer les chaises et les tables, essuyer le plancher à l'intérieur du bar, balayer la cour interne et la cour externe. Après cela, il faut disposer les chaises et leurs tables dans la cour et à l'intérieur. Quand vous êtes seule comme c'est mon cas, ces tâches à elles seules vous demandent deux à trois heures de temps. Donc, pour commencer le service à neuf heures, il faut arriver à six heures au plus tôt. "

Ces tâches purement préparatoires à elles seules sont assez éprouvantes. Laver tous les verres du bar, le nécessaire de service et les rincer, ce n'est pas une petite affaire. Sortir une à une les tables et les chaises rangées pendant la nuit dans un coin à l'intérieur et les disposer en ordre est encore plus éprouvant. Il faut noter que de temps en temps, des buveurs matinaux vont l'interrompre pour exiger d'être servis. Si elle traîne trop à leur goût, elle se fera copieusement injurier. Elle n'osera jamais émettre la moindre protestation, sous peine d'être mise à la porte par le propriétaire du débit de boisson, si l'incident venait à parvenir aux oreilles de ce dernier. Ce n'est là qu'un des nombreux caprices de certains habitués des bars et buvettes. Pour se justifier, ils répètent à ceux qui ne le sauraient pas la boutade que tous les consommateurs connaissent, même les illettrés : " le client est roi ! "

Le travail commence véritablement avec l'arrivée des premiers clients. Chaque client, explique Judith, à ses caprices. Si vous lui donnez un verre moyen, il réclamera un grand. Donnez-lui un grand verre le lendemain, il voudra un petit. Il y en a qui vont changer plusieurs fois leur commande, juste pour se donner de l'importance, obligeant la serveuse à retourner autant de fois à son congélateur. Il y a les impatients : ils arrivent les derniers, mais exigent d'être servis les premiers. Il y a aussi les maniaques : pour ceux-là, la table n'est jamais bien nettoyée, il y a une tâche sur le verre, ils trouvent un goût bizarre à la boisson, quand ce n'est pas l'odeur qui l'est, en un mot, ce sont d'éternels insatisfaits. Il y a les bilieux. Ils s'emportent pour un oui ou pour un non. Ils n'hésitent pas à injurier, parfois à cogner. Monique, serveuse dans une buvette du quartier Adéwi à Lomé raconte sa mésaventure d'un jour : " quand le monsieur est arrivé, j'ai immédiatement remarqué qu'il était déjà passablement éméché. Il a commandé sa bière et des cigarettes. Je lui ai expliqué que nous n'avions plus de cigarettes. Il a alors exigé que j'aille lui en chercher, ce que je pouvais faire. Mais, il y avait beaucoup de clients assis et l'un d'eux pouvait réclamer son addition à tout moment. Pour acheter des cigarettes, il m'aurait fallu faire au moins deux cents mètres. Etant seule, je ne pouvais abandonner le service, au risque que des clients peu scrupuleux partent avec l'argent de leur consommation. C'est ainsi que j'ai poliment expliqué la situation au monsieur. Sa réaction m'a totalement désarçonnée : se dressant de son siège comme un ressort, il m'applique une claque retentissante sur la joue gauche, y laissant les empreintes de ses doigts. Pour expliquer son geste, il déclare aux autres personnes assises dans le bar que je les avais tous traités de voleurs ! "

Monique s'arrête pour reprendre son souffle. Puis elle poursuit en disant que personne dans le bar n'a cherché à écouter ses explications ni à prendre sa défense, pas plus que le propriétaire du bar attiré par le bruit. Monique poursuit : " mon patron m'a regardée d'un air sévère en me disant de ne pas chasser ses clients ! Il a adressé des excuses au type et m'a sommée d'aller lui chercher des cigarettes, à la quatrième vitesse ! " Après un silence assez long, elle poursuit avec amertume : " pour certains clients, une serveuse de bar est un être humain inférieur, nous sommes leur souffre-douleur. Nos patrons pour qui la recherche du bénéfice passe avant toute autre considération, ne prennent pratiquement pas notre défense. Quand vous exercez ce métier, il faut vous préparer mentalement à tout entendre et à tout souffrir : cela va des propos déplacés aux insultes jusqu'aux allusions sexuelles les plus obscènes, en passant par les attouchements des fesses et des seins. "

Le travail se poursuit sans interruption jusqu'au départ du dernier client. Il y a des moments d'accalmie, mais ce n'est jamais pour bien longtemps. La serveuse n'aura pas le temps de souffler. Dans certains bars très fréquentés surtout à Lomé, il y a plusieurs serveuses. Les propriétaires organisent alors un système de roulement. La situation de celles qui travaillent dans ces conditions est un peu différente : elles ont une demi-journée de travail pour une demi-journée de repos. Mais c'est le seul avantage. Pour le reste, elles sont logées à la même enseigne que leurs consœurs. Tant qu'il y aura un client en train de consommer, elles devront attendre qu'il finisse. C'est aux environs de minuit qu'elles ferment souvent. Il faut alors ranger les tables et les chaises. C'est plus pénible en ce moment-là, à cause de la fatigue. Pour certaines, la meilleure solution pour contourner l'insécurité à ces heures tardives est de loger sur place. Cette situation ne va pas toujours sans conséquences. Certains propriétaires n'hésitent pas à leur rendre visite en trompant la vigilance de leurs épouses, avec l'intention de se réserver des instants jouissifs. Ce n'est pas toujours que la fille aura assez de courage ou de maturité pour dire non, son consentement lui étant présenté comme la seule alternative pour conserver son poste.

Judith citée plus haut raconte sa mésentente d'un soir : " c'est mon patron qui m'a proposé de rester une fois le service fini, pour disait-il éviter de me faire agresser en chemin en rentrant. J'ai sauté sur l'occasion parce que, pour rentrer chez moi, le chemin le plus court passe par un endroit mal famé où des femmes se sont fait violer à plusieurs reprises. Il me suffisait d'acheter une natte pour me mettre à l'abri de ce danger. J'ai donc accepté l'offre du patron en le remerciant de sa gentillesse. J'aurais dû me méfier. Si jusqu'ici il ne m'avait pas fait des avances, j'ai bien remarqué que je ne lui étais pas indifférente. Moins d'une semaine après, une nuit, j'ai entendu tourner doucement la clé dans la serrure. Prise de panique, j'ai demandé qui c'était. Mon patron a murmuré que c'était lui. Rassurée, je me suis dit qu'il venait chercher quelque chose dans le bar. Une fois à l'intérieur, il m'a dit sans détour ce qu'il voulait. J'ai fait celle qui était consentante. Mais je lui ai expliqué que cela ne serait pas possible cette nuit, parce que j'étais en menstruations. Trois jours plus tard, il est revenu à l'assaut. Cette fois, je n'ai pas cherché de prétexte, j'ai catégoriquement refusé. Il a menacé de me renvoyer. J'ai tenu bon en menaçant gentiment à mon tour de tout raconter à sa femme. Depuis, il m'a laissée tranquille. "

Combien gagne une serveuse de bar ? Cela varie de 10.000 F CFA à 15.000 F CFA. Il y a certains propriétaires qui paient parfois 20.000 F CFA. C'est rare et le plus souvent, il s'agit de bar à très fort taux de fréquentation ou de grand standing. Travailler plus de quinze heures par jour pour un tel salaire n'est pas seulement de l'exploitation, c'est de l'esclavagisme ! Il faut aussi compter les pourboires que laissent certains clients généreux. Mais il faut préciser que la tradition du pourboire n'est pas très encrée dans les mœurs de nos compatriotes.

Le plus souvent, c'est très rarement que la serveuse touche la totalité de son salaire. Entre les manquants de caisse et les accidents de toutes sortes, dus à sa maladresse, il arrive que sa paie s'évapore pour combler ces ''trous'' : quand elle casse un verre, une bouteille de boisson ou endommage tout autre matériel, des retenues équivalentes en argent sont pratiquées sur sa solde. Dans certains cas, la paie du mois ne suffira même pas à compenser ses pertes.

Clarisse qui officie dans un bistrot d'Agoè, banlieue nord de la capitale explique : " en sortant une bouteille du congélateur, il arrive que les autres glissent. Il en résulte des accidents. Des fois, vous êtes bousculée par un client qui déclinera toute responsabilité. Très souvent aussi, des consommateurs profitent d'un moment d'inattention de notre part pour filer incognito. Il y en a qui camouflent une partie de leur consommation en cachant les bouteilles. Il y a aussi des clients fidèles qui, après avoir bu vous expliquent qu'ils ne peuvent payer que le lendemain, mais ne payerons peut-être jamais. Bref, il y a dix mille raisons pour ne jamais prendre sa paie en totalité ".

Parce qu'ils savent qu'elles gagnent peu, certains clients s'imaginent qu'elles seraient des proies faciles. Christine qui exerce dans le quartier Ablogamé exprime ainsi son désenchantement : " vous ne pouvez imaginer le nombre de propositions indécentes que je reçois chaque jours. Je me demande parfois si les hommes qui arrivent ici ne me prennent pas pour une pute ? " De fait, le harcèlement sexuel fait partie du quotidien d'une serveuse. Une autre laisse ainsi éclater son courroux face à ces comportements de certains hommes : " pour beaucoup, la bière n'est qu'un prétexte pour arriver ici. Leur réelle intention c'est de nous mettre dans leur lit. Si au moins ils s'y prenaient avec tact, ce serait pardonnable. Sans préambule et d'une manière grossière, on vous propose une somme d'argent pour des relations sexuelles. Les plus subtiles vous font des promesses si mirobolantes qu'il faut être cinglée pour les croire. " Les serveuses sont-elles toutes aussi vertueuses que le disent celles qui parlent ?

Clarisse reconnaît que beaucoup de ses consœurs cèdent trop facilement à l'attrait de l'argent. Elle raconte le cas d'une de ses anciennes camarades : " de fille plus naïve que cette petite, je n'en ai jamais rencontré. Tous les soirs, elle rentrait avec un homme différent. Elle ne voulait rien entendre des conseils que nous lui donnions. Lorsqu'un soir, deux hommes se sont empoignés à la fermeture du bar, le patron l'a virée. Elle est revenue le lendemain les larmes aux yeux pour supplier le patron. Celui-ci pris de pitié est revenu sur sa décision. Mais le vers était déjà dans le fruit. Elle a continué plus discrètement. " Ce n'est malheureusement un cas isolé. Plusieurs serveuses ont un comportement similaire, contribuant à cataloguer toutes les autres comme étant des putes en puissance.

L'on assiste de nos jours à une multiplication des débits de boissons dans le pays. A cause de la misère généralisée, beaucoup de jeunes filles n'hésitent pas à se faire recruter comme serveuses. Elles y travaillent souvent pendant quinze heures par jour, pour comme nous l'avons souligné, un salaire qu'elles ont toutes les chances de perdre avant de l'avoir touché.

Devant la précarité de la situation de ces serveuses de bar et face aux nombreux vices auxquels elles ont exposées, l'autorité publique doit être interpellée. Est-il normal qu'on travaille quinze heures par jour et six fois par semaine pour un salaire de 10 ou 15.000 F CFA ? Le gouvernement peut déjà commencer par fixer un plancher, en fonction du standing du débit de boisson. Il faut également prendre des mesures pour que les patrons qui profitent de leur position dominante pour se livrer à des harcèlements sexuels sur leurs employées soient sanctionnés, de même que les clients qui se livrent à ce genre de pratiques. Pour cela, il faut sensibiliser les concernées sur le concept de harcèlement sexuel et la possibilité que leur offre la loi pour saisir les autorités judiciaires.

La misère des plus faibles ne peut pas et ne doit pas servir de marchepied aux plus forts dans leur ascension vers la fortune. La rémunération d'un travail doit être en proportion avec l'effort fourni et le temps qui a été nécessaire à son accomplissement.

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