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CHU-Tokoin : Antichambre de l’enfer ?

 

Focus Info du 11 fevrier 2008 - Par Edem Pédanou

CHU Tokoin, Lomé Mercredi 09 Janvier 2008, 16h 10; devant l’ancien bloc opératoire, un homme très maigre et pâle, le torse couvert de brûlures, la main gauche bandée sommairement, l’autre tenant une canne de fortune, les deux pieds enflés, demande l’aumône. Du petit short noir, qui lui tient difficilement à la taille, on distingue aisément les os saillants de son bassin qui lui tirent la peau. Il est admis aux soins intensifs depuis un mois environ.

Le personnel soignant qui défile dans les allées assiste à la scène, impassible. Sur le visage d’autres patients et accompagnants se lit la désolation ou l’écoeurement mêlé à de la méfiance. Avec les sous recueillis,  l’homme  envoie un passant lui acheter des médicaments et des vivres.

Ce choquant spectacle est-il caractéristique de ce qui se passe au CHU Tokoin ? Cet hôpital est-il l’antichambre de l’enfer ?

Présentation générale
Hôpital de référence, le Centre Hospitalier Universitaire de Tokoin, à Lomé, par sa vocation sociale, draine la majorité de la population, malgré le nombre sans cesse croissant de cliniques privées. Seul recours pour les plus démunis, il représente une bouée de sauvetage, malgré son état. Même les plus nantis en évacuation sanitaire vers l’étranger y séjournent.

Le CHU Tokoin est la plus importante structure sanitaire de tout le Togo, construite bien avant l’indépendance. Il a été inauguré en 1954 sous le nom de Centre National Hospitalier.

Comme les sociétés parapubliques, c’est un établissement autonome, dirigé par un conseil d’administration de treize membres et une direction générale, sous la tutelle du ministre de la santé. Le directeur du CHU est nommé par arrêté ministériel. L’actuel est M. Sadicou YAKOUBOU.

Ce centre compte environ une cinquantaine de services dont les urgences, la radiologie, la maternité, le bloc opératoire, l’ophtalmologie, la chirurgie pédiatrique, la pharmacie, etc.

Il emploie mille cent douze (1112) agents (personnel médical, paramédical, administratif et agents hospitaliers). Environ 60% d’entre eux, émargent sur le budget du CHU. Les usagers de cet hôpital sont constitués de particuliers payants, des assurés sociaux, des fonctionnaires et des indigents.

Le secteur sanitaire est subventionné par l’Etat togolais à 7% du budget national en 1996 ; à 10,25% en 1997 ; à 12% en 1998. Le CHU Tokoin, quant à lui, bénéficie d’une subvention de un milliard (1.000.000.000) de francs CFA par an.

Il dispose également de ressources financières propres, des dons et des legs.

Par exemple, les subventions de l’Etat s’élèvent à soixante-quinze millions (75.000.000) francs CFA pour le fonctionnement et 25 millions (25.000.000) pour les indigènes (service social) par mois.

A ce jour, l’hôpital de Tokoin dispose d’environ mille cinq cents lits et assure une consultation annuelle moyenne de quarante et un mille (41.000) cas et accueille quatorze mille cinq cents (14.500) cas d’hospitalisation annuelle moyenne.

Malgré ces subventions, la vétusté des équipements, l’insuffisance du personnel soignant, la qualité des soins et l’accueil au CHU Tokoin, continuent de susciter inquiétudes et polémiques.

Sur ces faits, les témoignages sont nombreux et le constat flagrant.

La léthargie des pharmacies
Dans un grand établissement comme le CHU Tokoin, les médicaments manquent cruellement. Les quatre (04)  pharmacies (la centrale, celles de la pédiatrie et de la maternité, la CAMEG) qui existaient entre 2002 et 2007 sont actuellement réduites à deux (02). Seules, la pharmacie centrale et la CAMEG ont survécu. Le stock de médicaments dans ces deux officines laisse à désirer, de simples sérums ne se vendent plus. Selon un employé du CHU, leur léthargie serait due au vol de médicaments et à la mauvaise gestion découlant de l’incompétence des acteurs.

Lorsque des ordonnances sont prescrites, on assiste à un ballet incessant d’aller-retour entre l’hôpital et les pharmacies en ville. Dans les allées, les patients et les accompagnants défilent, visiblement plongée dans les ordonnances et fiches d’analyses médicales. S’il était permis à un génie de bandes dessinées de peindre ces images, on verrait aisément leurs méninges surchauffées par d’interminables calculs, dans un monologue.

Face à la rupture permanente de stocks dans ces pharmacies, se posent des interrogations. Faut-il les enterrer, ou faut-il plutôt allouer des fonds pour leur réapprovisionnement ? Cette décision relève de la compétence du conseil d’administration qui doit se réunir d’après nos sources en février.

Des pratiques peu orthodoxes
Le commerce de médicaments par le personnel soignant est un fait réel, qui foule aux pieds les règles de la déontologie du métier. Dans tous les services hospitaliers, aussi bien dans les équipes du matin que du soir, des personnes sont chargées de vendre des médicaments aux patients. Les prescriptions sur les ordonnances ne dépendent plus de l’efficacité des produits, mais des disponibilités auprès du personnel soignant. Ces médicaments proviennent généralement des détournements des dons aux hôpitaux, des échantillons des délégués médicaux ou pour la plupart, de douteux laboratoires nigérians, et de génériques.

Le patient est mieux suivi, s’il adhère à cette pratique illicite. Le corps médical peut se montrer attentionné ou non, selon que le malade achète ou pas des médicaments.

De même, certains médecins se constituent en agents commerciaux de certaines firmes pharmaceutiques, dont ils ne prescrivent que les produits. “De ces firmes, ils perçoivent des commissions et sont souvent invités dans les grands hôtels de la capitale pour  déjeuner ou dîner”, affirme un médecin du CHU.

De sources concordantes, au bloc opératoire, des interventions sont facturées par certains chirurgiens en marge des tarifs fixés par le CHU.

Nous ne pouvons parler de ces pratiques qui relèvent de l’inconscience professionnelle, sans également nous attarder sur l’accueil peu satisfaisant du personnel soignant.

Un accueil peu satisfaisant
Malgré des efforts notables de la part d’un corps médical relativement jeune, ces dernières années, en matière d’accueil, certains médecins sont encore loin du compte.

Un adage bien connu du corps médical ne dit-il pas qu’un malade bien accueilli et bien écouté est à moitié guéri ?

En effet, ils laissent déteindre leur mauvaise humeur sur les malades, qui sont souvent affectés aussi bien physiquement que moralement. Des malades en quête de réconfort ou de soutien subissent des agressions verbales. Parfois sont simplement ignorés, pendant un long moment, les médecins étant occupés par une banale causerie.

Lundi 07 janvier 2008, 08h35, devant le service des urgences chirurgicales (petite chirurgie), un homme environ la trentaine vacille les vêtements ensanglantés, le visage tuméfié, avec une grande plaie ouverte de la pommette à la joue droite.

Le personnel soignant au pas de la porte, ne s’émeut guère. Le blessé titube, fait péniblement des aller-retour, tombe à terre, essaie de se relever en s’appuyant contre le mur. La scène dure un quart d’heure environ.

Il est finalement admis et placé sans soins appropriés dans une cabine de pansements où des compresses et du coton déjà usagés jonchaient le sol. Il était encore dans le même état neuf heures de temps après sans soins.

Les acteurs et les problèmes de ce service
L’urgence chirurgicale ou la petite chirurgie est tenue par des infirmiers (ères) et des internes.

- Les internes stagiaires : ce sont des étudiantes ou des étudiants en faculté mixte de médecine et de pharmacie de l’Université de Lomé, de cinquième et sixième, année qui passent un concours pour une formation de douze mois. Ils soutiennent et passent leur thèse de doctorat.

- Les internes titulaires : ils suivent le même processus à la seule différence qu’au lieu d’un concours de douze mois, ils passent le concours et suivent une formation de quatre ans et souvent ne passent plus par la soutenance.

Les problèmes
Les acteurs actuels par appât de gain facile, déçoivent les malades et les accompagnants par des prescriptions médicales fantaisistes.

C’est ainsi que vous pouvez trouver sur la même ordonnance, des médicaments ayant les mêmes principes actifs, mais des noms différents, et difficiles à trouver.

Par avidité d’une réussite sociale fulgurante, ce personnel soignant rançonne les malades et les accompagnants. Rares sont les patients rencontrés qui n’ont pas une mauvaise image de ce service.

La maternité
C’est un grand secteur qui regroupe les services d’accouchement, de consultation prénatale, de réanimation, de salle d’opération (intervention chirurgicale) et de salle d’hospitalisation.

Ce grand secteur est animé par des médecins gynécologues, des sages-femmes, des auxiliaires (matrones) et des manœuvres.

En moyenne, il y a entre cinquante et cent naissances par jour. Les femmes sont les animatrices de ce secteur.

Le caractère lucratif donné à ce service par les animatrices constitue un fléau grave au CHU. Ce service par sa complexité a contraint la direction, à confectionner des kits.

Ce sont les nécessaires qu’il faut acheter en cas d’accouchement facile et normal, ou en cas d’accouchement nécessitant  une intervention chirurgicale appelée  césarienne.

D’après nos informations, il arrive que des produits et nécessaires disparaissent des kits achetés. Les désinfectants (Détol) achetés par les accompagnants sont refusés au profit d’autres, identiques vendus sur place. Les femmes enceintes en attente d’accouchement sont également victimes d’agressions verbales.

Le service de la radiologie
Il connaît souvent une pléthore de patients, obligés d’y arriver tôt et de prendre leur mal en patience. Assis sur les bancs devant la grille d’accès, l’attente de ces malades est parfois longue et épuisante.

Malgré la vétusté des appareils, ce service tourne à plein régime et les consommables (films et réactifs) sont fournis régulièrement par la direction. Malheureusement, ces films et réactifs sont des fois utilisés sans que les recettes ne soient versées à la caisse, d’après un cadre du CHU.

Les laboratoires d’analyses
Le CHU Tokoin dispose de deux laboratoires d’analyses. Un laboratoire de biochimie et un laboratoire de microbiologie.

Le laboratoire biochimique peut vous fournir par exemple le taux de sucre, de cholestérol, d’albumine dans le sang, tandis que celui de microbiologie s’occupe des examens de selles ou parasitologiques.

Cependant, le coût élevé de certains réactifs et le manque d’équipements obligent ces deux laboratoires, ainsi que le service radiologie à ne plus faire certains examens et analyses, tels que : le scanner, l’électro-encéphalogramme, la sérologie clamydiase, etc.…

Au CHU Tokoin, l’examen de toutes les parties du corps et les analyses ont une nomenclature ou codification. En voici un panel:

NB. Le service social prend en charge à 50% ou à 100%,  selon les cas, les indigents dont le séjour dépasse 10 jours.

Certains fonctionnaires sont assurés par leur employeur, leur catégorie est précisée par la compagnie d’assurance.

La prise en charge
La vocation sociale du CHU Tokoin lui confère l’implantation en son sein d’un service social qui s’occupe de la prise en charge des indigents. Ce service jouit des subventions octroyées par l’Etat au CHU. Il bénéficie également de l’aide de certaines sociétés comme le Port Autonome de Lomé. Les agents de ce service s’entretiennent avec le malade et jugent du pourcentage de sa prise en charge.

Cependant la pléthore de cas sociaux rend insuffisants les fonds alloués à ce service-clé.

Parmi les bénéficiaires du service social, on trouve des fonctionnaires ou des gens loin d’être des cas sociaux. Ils arrivent à s’infiltrer parce qu’ils ont des connaissances bien placées au sein de l’administration du CHU ou au sein de ce service.

La prise en charge des fonctionnaires ou assurés revêt un autre aspect. Ils ont accès aux soins sur présentation à la caisse du CHU d’un certificat délivré par leurs services ou compagnies d’assurance. Le CHU perçoit ces frais auprès du service employeur ou compagnie d’assurance, à chaque fin de mois. Pour les militaires par exemple, c’est l’Etablissement Général des services des FAT (Forces Armées Togolaises) dans l’enceinte de la direction générale des douanes qui s’en charge.

Une tâche pas du tout aisée
Premier centre de référence et plus importante formation sanitaire de tout le Togo, le CHU Tokoin constitue pour les cliniques de la place, une sorte de dépotoir. Ainsi, des cliniques, des cabinets médicaux et des tradithérapeutes   viennent y débarrasser des malades désemparés et dans un état critique, qu’ils ont longtemps gardés et spoliés. Certaines familles par manque de ressources financières ou par négligence ont souvent recours aux tradithérapeutes. Ces derniers avec leurs “potions magiques” compliquent les cas des malades qui décèdent après leur évacuation sur le CHU.

En plus de ces pratiques peu orthodoxes, le CHU de Tokoin connaît de multiples problèmes dont :  

- l’insuffisance de personnel qualifié ;
- le manque de spécialistes dans certains domaines ;
- la non motivation du personnel;
- le manque de conscience professionnelle ;
- l’absence du personnel technique surtout les après-midi;
- la difficulté de recouvrement des créances ;
- la difficulté de prise en charge des cas urgents.

Malgré les efforts de l’actuel directeur général du CHU en place depuis 2005, des réformes restent à faire :
- mettre en place des dispositions pour une prise en charge rapide des malades surtout les cas urgents ;
- sensibiliser le personnel pour une prise de conscience en vue d’un changement de comportement ;
- améliorer les conditions de travail du personnel ;
- assurer une meilleure gestion financière par la détermination des meilleures conditions d’utilisation des ressources financières ;

- chercher d’autres sources de recettes en dépenses ;
- prendre des dispositions pour la diminution de certaines charges variables.

En plus des services précités et de leurs difficultés, le CHU Tokoin dispose de deux blocs spécifiques, qui sont le pavillon militaire et la clinique pour médecine classique, caractérisés par leur rigueur.

Créé dans les années 80, le pavillon n’admettait que des patients militaires. Ce n’est qu’à partir des années 90 que des civils y sont admis. Le personnel soignant est militaire sauf les gardes-malades et les manœuvres.

La clinique quant à elle dispose de deux services. La clinique médicale et le service de la neurologie.

Quelles que soient les insuffisances et les perspectives, le CHU Tokoin demeure l’unique Centre public de santé où exercent les meilleurs médecins civils et militaires du Togo.

La thèse d’antichambre de l’enfer est donc  à prendre avec réserves.

Edem Pédanou

 
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