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Lomé - 28 fevrier 2008 - Il est 9 heures, peut-être un peu plus, en cette
belle matinée de jeudi. Je suis, au grand marché de Lomé. Déjà, la foule dans ce
grand centre commercial de la capitale est immense. Difficilement, je me fraie
un passage dans cette masse humaine quand j’entends une voix féminine derrière
moi : « cédez s’il vous plait ». Comme si elle craignait de n’avoir pas
été entendue, elle répète la même demande cette fois-ci d’une voix plus forte.
Je n’ai pas besoin de me retourner pour savoir pourquoi cette femme demande
qu’on lui cède le passage. Je me range promptement sur un côté de la voie
étroite encombrée de part et d’autre d’étalages.
Quelques secondes après, une jeune fille lourdement chargée passe devant moi
soufflant comme une forge, transpirant à grosse goûte, les nerfs du coup
saillants et la tête semblant directement posée sur les épaules. En fait, elle
essaie de courir, mais c’est à peine qu’elle arrive à faire des foulées de plus
de quelques centimètres. Le ballot qu’elle porte sur la tête, doit peser au
moins soixante-dix kilo (70
Kg)
Certains, peut-être parce qu’ils ne l’entendent pas
continuent à déambuler tranquillement sur sa voie, l’obligeant à ralentir, ce
qui augmente sa fatigue et rallonge son trajet. Combien recevra-t-elle pour ce
‘’travail’’ ? Entre 200 et 300 FCFA, une misère, lorsqu’on considère le
terrible effort qu’elle a fourni pour cela.
Combien sont-elles à exercer ce métier dans notre capitale ? Difficile de
connaître leur nombre exact. Elles sont nombreuses, peut-être quelques
centaines. Leur âge varie entre 14 et 45 ans, parfois un peu plus. Dans leur
majorité, elles viennent des préfectures voisines de la capitale. Certaines
portent un bébé au dos, probablement un bâtard, conçu dans un coin sombre du
quartier commercial, avec un partenaire occasionnel à qui elles se livrent,
moyennant quelques sous, quand la journée n’a pas été bonne.
Elles squattent les immeubles abandonnés, parfois dans un état de délabrement
poussé ou logent dans les magasins servant d’entrepôts moyennant payement d’une
modique somme de 50 FCFA par nuit. Elles s’y entassent par plusieurs dizaines.
Leur nombre et l’insalubrité des lieux les exposent à des maladies telles que le
paludisme, les dermatoses et d’autres maladies contagieuses.
Sous le couvert d’une prétendue protection, il arrive qu’elles subissent des
viols qui s’exercent sous la forme d’un certain droit de cuissage ( ?) de la
part des loubards dont ces endroits constituent des fiefs, surtout la nuit
tombée.
La journée de la fille portefaix est très
harassante. Ce doit être l’un des métiers les plus fatiguant du monde, des plus
mal payés également. Malgré l’utilisation de coussinet, elles ont perdu les
cheveux du sommet de leur crâne, là où s’exerce la pression de la masse qu’elles
transportent. A la démarche dégingandée de certaines, on comprend que leurs
activités ont quelque peu déformé leur colonne vertébrale.
Il y en a qui exercent spécialement pour un magasin de vente. Elles arrivent le
matin, vers 8 heures et demi, dès l’ouverture des portes du magasin. Quand un
client vient se ravitailler, elles chargent sur sa camionnette les marchandises
qu’elles sortent du magasin. Ici, la distance est un peu réduite. C’est ici
qu’on trouve les plus jeunes de la profession, des petites filles de 14 ans qui
s’occupent des charges moins lourdes, mais trop lourdes pour elles. Leurs tâches
consistent également à décharger les camions qui convoient le nouvel arrivage
pour le magasin. Il y a des périodes creuses, pendant lesquelles il n’y a aucun
camion à charger ni à décharger. Ces jours-là, après avoir rongé leur frein
toute la matinée, elles rentrent bredouilles à la maison. Celles qui n’ont pas
d’économie, doivent recourir à une camarade pour manger. Au cas échéant, il
reste toujours la solution de servir de jouet sexuel à un de ces hommes qui, la
nuit tombée, rodent dans les alentours pour satisfaire leur désir à moindre
coût. N’exerçant la prostitution que pour les besoins de la cause, elles ne
réclament pas autant que les spécialistes.
La plupart exercent leur métier au grand marché de Lomé. Ici, la concurrence est
rude, à cause de leur grand nombre. Dès qu’une camionnette chargée de ballots
apparaît, c’est la ruée. Les plus rapides s’accrochent à la camionnette obligée
de rouler très lentement, vu l’étroitesse des rues et la foule qui s’y bouscule.
Aussitôt qu’elle s’immobilise, chacune met la main sur un ballot, signifiant
ainsi aux autres qu’il est déjà pris. Lorsque le propriétaire des marchandises
descend du véhicule, il indique l’endroit où elles doivent être amenées. Il
fixe un prix, souvent dérisoire, qu’aucune fille ne songera à discuter. Au
moindre marchandage, une autre se précipite pour offrir ses services, même pour
un peu moins. Puis le ‘’supplice’’ de la fille commence.
A deux ou à plusieurs, la charge est soulevée et est déposée sur la tête de la
porteuse. C’est à ce moment-là seulement qu’elle prendra conscience du poids
qu’elle doit porter. Pas question pour autant de renoncer. Non seulement elle
perdrait le bénéfice des pécunes promises, mais surtout, elle serait la risée de
ses camarades et souffrirait des quolibets et railleries tout le long de la
journée.
Le scénario sera répété autant de fois que chaque fille aura la chance de mettre
la main sur un colis. Le soir, vers 18 H 30, alors que les marchands sont
partis, elles reprennent le chemin de leur lieu d’habitation, fourbues,
éreintées, la démarche hésitante. Comment se sentent-elles après une si rude
journée ? L’une d’elle répond : « il m’est impossible de trouver des termes
pour vous décrire mon état. C’est comme si l’une de ces machines qu’on utilise
pour damer les routes m’était passée dessus. J’ai mal partout. »
Comment arrivent-elles à surmonter cette fatigue et à reprendre le
même travail le lendemain ? La même fille lance un peu ironique : « écoutez,
si vous trouvez mieux, faites le moi savoir, je vous suivrais sans hésiter.
Quand il fait jour, je ne pose pas de questions. Fatiguée ou pas, je retourne
travailler, sauf si je suis vraiment malade, ce qui est souvent le cas. J’avale
de temps en temps des fortifiants. » En fait de fortifiants, il
s’agit de médicaments sans étiquette, de provenance douteuse, vendus par des
bonnes femmes.
Pourquoi avoir quitté le village pour venir vivre dans ces conditions à Lomé ?
Là, c’est une autre qui prend la parole. Sur un ton un peu piqué, elle dit : « tous
ceux qui parlent de retourner au village ne semblent pas disposés à y vivre
eux-mêmes. Si la vie au village est si idyllique, retournons y tous. Nous fuyons
tous la misère. Pourquoi certains devraient se sentir coupables de cela ? Nous
ne demandons à personne de nous plaindre à être plaintes. » Une autre croit
devoir modérer les propos quelque peu agressifs de sa camarade : « vous savez
bien qu’il y a peu de solutions au village, surtout pour une femme. Même quand
vous travaillez au champ, c’est rarement pour votre propre compte. Et puis ,
être la seconde ou la troisième épouse d’un mari peu attentionné qui ne pense
plus à vous après deux maternités est-il pour vous une perspective
réjouissante ? Faut-il accepter cela comme une fatalité ? Nous essayons de nous
en sortir par des moyens honnêtes. Cela devrait susciter de l’admiration et non
des critiques.»
Je ne trouve plus rien à dire. Cependant, je crois utile de préciser qu’il
n’y avait dans mes questions aucune intention de critiquer, mais de comprendre.
Chacun se bat avec les armes qu’il a contre la misère. Mais la solidarité envers
le genre humain me pousse à penser que ceux qui utilisent les services de ces
femmes les exploitent parce qu’ils savent qu’elles n’ont pas d’alternative.
C’est triste, mais c’est comme ça. Je me trouve ridicule et impuissant dans mon
rôle de défenseur du bon droit, de la veuve et de l’orphelin. Il n’est pas de
mon pouvoir de refaire le monde.
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