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Esprit libre et pionnier, l'écrivain-cinéaste
sénégalais, auteur des «Bouts de bois de Dieu» et du «Mandat»,
est mort à 84 ans.
Avec la mort d'Ousmane Sembène, on ne sait plus qui
pleurer. Le cinéaste, dont le talent et l'exemple
ont pu nous faire croire un temps que l'Afrique
était devenue un vrai continent cinématographique ?
L'écrivain, dont le roman le plus célèbre, les
Bouts de bois de Dieu, continue de permettre à
des milliers d'adolescents au Mali et au Sénégal de
s'approprier leur littérature de langue française ?
Ou l'esprit libre qui refusait de se soumettre aux
interdits, qu'ils fussent émis par la religion
locale ou le politiquement correct international ?
Sembène est né en 1923 à Ziguinchor, capitale de la
Casamance, dans un milieu modeste. A 13 ans, viré de
l'école pour indiscipline, il devient mécanicien et
maçon, se met à lire, à aller au cinéma. En 1944, il
est enrôlé dans les tirailleurs sénégalais pour
libérer l'Europe. Après la victoire, il revient à
Dakar, mais, promis au chômage, il décide de retrouver
ce continent pour la liberté duquel il a risqué sa
vie. Il s'installe à Marseille, devient docker,
syndicaliste à la CGT, membre du Parti communiste
français, milite pour l'égalité du traitement des
ouvriers issus des colonies, contre la guerre
d'Indochine et bientôt contre celle d'Algérie. Et il
lit. Beaucoup. D'autant plus que quelques années sur
le port ont fini par lui casser le dos.
Militant. En 1956, il écrit son
premier roman, le Docker noir, sur son
expérience personnelle. Sa vision de la littérature
est militante. Il veut publier pour aider les
Africains à prendre conscience de leur situation de
dominés. En 1960, il raconte une grève des années 40
dans les chemins de fer à Thiès et, plus au sud, vers
Kayes. C'est les Bouts de bois de Dieu , un
roman considéré aujourd'hui comme un classique dans de
nombreux pays de l'ouest africain. Avec les
indépendances, il rentre au Sénégal, voyage au Mali,
ex-Soudan français, et au Congo. Le cinéma lui semble
un moyen plus efficace pour toucher le peuple africain.
Il change d'orientation professionnelle et artistique.
A presque 40 ans, il part pour Moscou, au VGIK,
l'école de cinéma la plus fameuse de l'Est, prendre
des cours de réalisation. Il dirige son premier court
métrage, Borom Sarrett, en 1962. Quatre ans
plus tard, il met en scène la Noire de..., un
long-métrage court (soixante-cinq minutes) qui le fait
connaître à l'étranger.
Chef-d'oeuvre. L'histoire est celle
d'un couple de coopérants qui ramènent en France la
bonne qu'ils avaient durant leur séjour au Sénégal. En
France, la vie de cette femme n'est pas celle dont
elle avait rêvé. Critique d'une période post-coloniale,
le film obtient le prix Jean-Vigo. Le suivant (réalisé
en 1968) sera son chef-d'oeuvre. Dans le Mandat, Sembène
fait en effet montre de toutes ses qualités de conteur,
ne sacrifiant jamais sa faconde à la «morale»
politique de son histoire. A travers les tribulations
d'un habitant de Dakar qui veut toucher le mandat
qu'il a reçu est dessinée une société où le
parasitisme et la corruption font rage. L'humour marié
à un profond réalisme social font toute la valeur de
cette comédie indémodable. Qui reçoit le Prix de la
critique internationale au Festival de Venise.
Sur son élan, Sembène va réaliser Emitaï (en
1971) sur les vieilles croyances tribales, Xala (en
1975), comédie réjouissante où un membre des nouvelles
élites essaie de remédier à son impuissance sexuelle
en faisant appel aux recettes traditionnelles, et
Ceddo (en 1977), longtemps censuré par les
autorités sénégalaises pour avoir fait un portrait peu
flatteur de l'islam africain.
Chaque fois, Sembène dresse la modernité relative des
sociétés post-coloniales contre les traditions. Dix
ans passent avant que Sembène ne retrouve les plateaux.
En 1987, il tourne Camp de Thiaroye, l'histoire,
peu connue chez nous, de la révolte et de la
répression par les forces françaises de tirailleurs
sénégalais abandonnés par l'armée à leur retour en
Afrique. Le film vaut plus par ses intentions que par
sa réalisation. Guelwaar (1992) est plus
réussi. Sembène s'attaque ici aux relations entre
l'islam et les autres religions, en l'occurrence le
christianisme (Guelwaar est un chrétien qui, mort, est
enterré dans un cimetière musulman). Toujours mécréant,
il réalise ensuite Faat Kiné (2000), un long-métrage
à la gloire de la femme, spécialement d'une mère
célibataire, trahie par les hommes qu'elle a connus.
Elle se sauvera en atteignant une réussite sociale et
économique exceptionnelle.
Ce film, présenté au Festival panafricain de 2001 et
dans quelques autres festivals, n'a pas connu de
sortie en France. Moolaadé (2004), qui évoque
l'excision des femmes encore un sujet qui fâche au
Sénégal, comme dans toute l'Afrique de l'Ouest
connaîtra, lui, un succès réconfortant, aussi bien en
France qu'en Espagne. Il prouve que Sembène n'a jamais
renoncé à dénoncer le sort des femmes de son continent
et le rôle de la tradition.
Vigueur. Sembène n'aimait pas non
plus le prêt-à-penser de gauche. S'il a participé avec
vigueur au combat anticolonial, si le grand projet de
sa vie, qu'il n'a d'ailleurs pas réussi à mener à bien,
était un film épique sur Samory Touré, grand résistant
diola à l'invasion française, il détestait
l'unanimisme qui régnait quand on évoquait les
tragédies du passé. Dans les années 90, invité au
festival de San Francisco et interpellé par un
militant afro-américain qui lui demandait ce qu'il
pensait du fait que les Etats-Unis n'avaient pas
encore fait repentance de l'esclavage, Sembène
répondit : «Mais qui vous dit, cher ami, que celui
qui a vendu votre arrière-grand-père comme esclave aux
Blancs, n'était pas mon propre arrière-grand-père ?»
On a pu croire un moment (dans les années 70) que
celui qu'on surnommait «le père du cinéma africain» avait
tracé une voie pour les cinéastes de son continent.
C'était apparemment une erreur. Les rares cinéastes
africains de talent qui lui succédèrent n'ont pas
retrouvé le mordant de ses films des années 70.
Sembène reste un grand solitaire.
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