|
Dans
son
édition
du 27 juillet 2007 (No 82),
le journal l’Union rend compte
des
travaux d’un atelier de validation du projet de code des
personnes et de
la famille au Togo. Cet atelier qui
semble avoir été initie par l’association dénommée GF2D
(Groupe de reflexion et d’Action, Femme Démocratie et
Développement) propose entre autres innovations, la
suppression de la polygamie contenue dans l’actuel
code. Et pour justifier sa proposition, le GF2D s’appuie
sur un argument prétendument juridique. Selon ces braves
dames, «a partir du moment ou l’on reconnaît l’égalité
de l’homme et de la femme comme principe de la Loi
fondamentale, il n’y avait pas lieu d’avoir la
polygamie.» Rien n’est plus faux ! Sur un triple plan
juridique, sociologique et méthodologique, le GF2D a péché par amalgame et confusion des genres. |
|
Au plan juridique,
l’étudiant en droit apprend dès la première année
que l’union de deux êtres se fait sur la base de
leur libre consentement qui n’est que l’une des
conséquences d’un principe encore plus fort, celui
de l’autonomie des volontés. De façon générale,
tous les contrats – et le mariage en est un -
tirent leur force juridique de ce grand
principe ! De ce qui précède, il est évident que
le GF2D se trompe de principe et de domaine
d’application du principe qu’il invoque a l’appui
de son projet.
Au plan sociologique, reformer une
société n’est pas chose facile. Surtout des
sociétés comme les nôtres traumatisées par des
siècles d’humiliation, de vexation, de spoliation
et de déstructuration n’ont pas besoin qu’on
rajoute à leur complexe d’identité. Et c’est bien
de cela qu’il s’agit avec ce projet de code. Par
ailleurs, reformer, suppose un bilan d’étape et la
publication de ce bilan.
Ensuite, la reforme doit
répondre a un besoin de la société et
correspondre
à ses aspirations profondes.
S’est-on
par ailleurs posé la question de l’utilité et de
l’opportunité de la reforme ? En l’espèce, a-t-on
songe à faire le bilan de l’application de la loi
actuelle avant d’en proposer la suppression ? Si
la réponse est « non », alors nous sommes devant
un phénomène de mode qui ne doit rien
à
l’esprit
de reforme.
Les vraies reformes privilégient le durable et
doivent veiller à
ne pas bouleverser l’équilibre
de la société. Elles reçoivent l’adhésion
populaire, car elles répondent au sentiment
profond des populations. Elles sont alors
légitimes. Au sortir de 40 années d’une dictature
obscure et obscurantiste qui n’a jamais favorisé
la réflexion collective sur nos maux décrits plus
haut. Il y a donc lieu de se hâter lentement et
épargner à nos sociétés assez éprouvées les
écueils et les affres de nouveaux faux départs
et de la navigation a vue.
Le devoir d’un responsable consiste à gérer sinon
à prévoir dans la durée, car, si les hommes
passent, les peuples, eux, continuent.
Au plan
méthologique, on ne fait pas une reforme sans
en revisiter l’histoire et la genèse.
Cette démarche a le mérite de poser les bonnes
questions ! L’on se serait alors rendu compte
aussi loin que l’on puisse remonter dans
l’histoire, que la monogamie a son histoire. Elle
nous est venue d’Europe ! Au surplus, elle est le
produit d’un diktat de l’Eglise catholique alors
toute puissante ! Cette toute-puissance de
l’Eglise devenue insupportable à
la société
européenne sera
à
l’origine de la loi sur la laicite. Désormais, la rupture entre l’Etat et
l’Eglise est consommée. Certaines institutions
comme le mariage n’en portent pas moins la
marque du legs de l’Eglise.
C’est donc a tort et
en violation d’un principe inscrit dans la
constitution du RPT, savoir,
la république
laïque, que nos fameux signataires de l’APG à
Ouagadougou ont laisse subsister, que nous
adopterions une reforme inspirée par l’Eglise.
Dans un Etat de droit digne de ce nom, ce projet
serait déclaré contraire
à la
constitution. Subsidiairement, il nous interpelle
sur la meilleure articulation possible entre nos
institutions traditionnelles et celles du
colonisateur qui n’ont pas forcément vocation à
être exportées.
Au demeurant, a-t-on remarqué au
GF2D que le mariage, style européen que l’on veut
nous imposer est en crise ? Alors, n’est-il pas
plus sage de chercher à améliorer nos propres
institutions dans certains de leurs aspects
préjudiciables
à
l’individu et
à l’idée que nous
nous faisons de la famille, de l’éducation, de la
responsabilité des parents et des enfants au lieu
d’importer chez nous des institutions malades et
qui ont fait leur temps ailleurs ? La démocratie,
c’est d’abord le pari de la responsabilité
individuelle.
C’est la possibilité pour l’individu de choisir sa
vie privée en connaissance de cause des sanctions
encourues et dictées par le législateur pour la
préservation de l’ordre public! Une société n’est
vivante que par sa diversité culturelle, que par
la diversité organisée et sanctionnée des choix
qu’elle offre aux siens pour leur permettre de
s’assumer et devenir majeurs. Il n’y a pas de
démocratie majeure sans citoyens majeurs ! C’est
ainsi que l’on responsabilisera les citoyens, car
la vie est faite de choix.
En d’autres termes, la question posée à travers ce
projet de code et qui n’est pas nouvelle au Togo
comme ailleurs en Afrique est de savoir si nous
sommes assez murs politiquement pour nous
remettre un tant soit peu en cause ou si nous
restons dans les sentiers de la facilité et de la
fuite en avant devant nos responsabilités ?
Sommes-nous capables de nous défaire de ce vieux
complexe de dépendance qui nous empêche de penser
par nous-mêmes notre devenir et d’être un modèle
qui inspire parmi tant d’autres ? ?
A chacun, sa réponse !
Esprit de reforme
et légitimé
Enfin, il y a une question
de compétence sinon de légitimité qui ne semble
pas avoir effleuré les membres de cette honorable
association. En effet, dans une période de crise
politique sans précèdent ou aucune institution ne
peut se prévaloir d’une quelconque légitimité, les
ateliers de ce genre doivent avoir l’humilité de
ne pas engager la société tout entière. Les
négociateurs de l’APG, trop obnubilés par des
enjeux de pouvoir n’ont pas compris que seule, la
défense obstinée des principes et le refus des
compromissions assurent les victoires qui
embellissent les pages d’histoire et instruisent
les générations futures.
Alors, là où d’autres
n’ont comptabilisé «qu’une double faute pour
expliquer la répétition de l’histoire au Togo»,
moi, j’en vois toute une pléiade. Mieux, je dis :
ces accords sont la « énième » faute pour avoir laissé
tous les pouvoirs
à
un usurpateur qui
devrait être sous haute et constante surveillance.
A cet égard, ils nous ont fait rater le coche du
combat de la légitimité, la pierre angulaire de
notre lutte. Ils sont aujourd’hui au pied du mur
pour avoir eux-mêmes méconnu et battu en brèche
ce principe élémentaire qui faisait pourtant leur
force.
En cela, ils ont failli à l’une de leurs missions
constitutionnelles, qui est de concourir à
l’expression de la démocratie et du suffrage
universel. Reste que leur démission ne suffit pas
à
compenser le déficit de légitimité de ce régime.
Alors, il nous appartient de le rappeler en toutes
circonstances et de nous imposer une discipline de
démocrate : ne rien entreprendre sans la caution
de notre peuple. Disciplinons-nous dès aujourd’hui
pour réussir demain notre pari démocratique qui
exigera de nous plus de rigueur que d’aucuns ne
croient. C’est à cette discipline que je convie le
GF2D pour sa propre crédibilité et lui suggère
d’enterrer définitivement ce projet très en
décalage avec les urgences de l’heure, de limiter
ses ambitions et de les inscrire uniquement dans
une logique de réflexion et de débats comme
toutes les autres associations de la société
civile. Pourquoi, n’organiserait-il pas par
exemple prochainement un colloque ou séminaire
sur le thème : « L’Etat et la protection de la
vie privée des citoyens dans une société
démocratique? »
Gageons qu’un tel thème
rencontrerait un large écho chez nos compatriotes
et pourrait inspirer
à
nos futurs législateurs des reformes populaires,
car répondant aux vœux profonds de notre peuple.
Maxmibube Ayite Sitti
Ancien président du Groupement des
Avocats d’Afrique Noire en France. (GAANF) |