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 1er déc . 2004

Et si l’Afrique noire n’était pas mal partie ?
Bruno OTTIMI

L’histoire récente du continent africain, corroborée par la situation alarmante qui y prévaut aujourd’hui, fait établir les pronostics les plus pessimistes quant à ses chances de sortir de l’ornière et de devenir un jour, un pôle de développement économique, de progrès social et de stabilité politique.

Comparée aux autres régions du monde, l’Afrique semble être le continent de tous les désastres, où la faim, le Sida, les calamités naturelles jouent avec la corruption et la mauvaise gouvernance, la symphonie de la misère et de la damnation.

Alors qu’en Occident et dans d’autres parties du globe, les peuples mangent à leur faim, se soignent, se distraient, exercent leurs droits,… on se croirait ailleurs, sur une autre planète à des années-lumière de la Terre,  quand on scrute le quotidien sur le continent noir.

Quand, sous d’autres cieux, la recherche avance à grands pas, que la démocratie est à la meilleure de ses formes, notre continent brille des ténèbres de l’analphabétisme, éclairant  le concert de despotes, grands dinosaures préhistoriques, s’accrochant contre vents et marrées à des privilèges tirés de pouvoirs confisqués et usurpés.

Alors, on en conclut que tout est perdu pour cette terre maudite, on estime sous couvert d’une sympathie condescendante que « l’Afrique noire est mal partie ».

Il nous semble cependant, que cette conviction religieusement formulée, ne soit pas fondée et que cet afro pessimisme, délibérément entretenue pour maintenir cette image dégradante du continent noir, ne soit nullement justifié.

Au fond, toutes les analyses pessimistes et critiques sur les réalités du monde africain, pêchent par le peu de place qu’elles donnent à nombre d’aspects géographiques et historiques dont la prise en compte objective, permet une meilleure compréhension des difficultés actuelles et passées de ce continent.

Ce serait carrément faire affront à l’histoire et à la géographie que de se permettre une comparaison entre l’Occident  et l’Afrique, pour décréter, sur la base des mêmes considérations, le retard du monde noir sur le monde blanc.

Ce serait, au final, faire preuve d’une cécité intellectuelle notoire que de refuser de reconnaître que l’Afrique a fait des progrès immenses, et qu’elle a, au regard des mutations que connaît le monde,  de grandes chances de s’en sortir.

Sur quelques éléments historiques et géographiques qui expliquent les difficultés actuelles du continent africain

Un coup d’œil sur la carte du monde nous amène au constat que la situation géographique de l’Afrique noire ne lui a pas été favorable dans l’histoire. Alors que le Maghreb s’ouvre sur la Méditerranée, que la corne de l’Afrique est  presque rattachée au Proche Orient, le reste du continent s’étire en longueur, loin de l’Europe, de l’Amérique, de l’Asie et de l’Océanie.

Cet éloignement géographique a été dans le passé, où les moyens de communication étaient rudimentaires sinon presque inexistants, un facteur déterminant du retard du continent noir sur d’autres régions du monde.

En effet, dans le temps et même de nos jours, la proximité d’autres peuples, donc d’autres cultures, a été et reste un puissant ferment de développement, par la possibilité et la facilité des échanges culturels, commerciaux, religieux et politiques, et l’on comprend que les trois plus grandes civilisations qu’ait connu la Terre - la civilisation égyptienne, la civilisation grecque, et la civilisation romaine-, aient pris naissance et aient prospéré dans le bassin méditerranéen, haut lieu d’échange et de brassage entre des peuples de culture différente, situés pour certains en Europe, pour d’autres en Afrique du nord et au Proche Orient. Ce n’est donc pas un hasard si l’Afrique blanche a pris de l’avance sur l’Afrique subsaharienne, que l’Ethiopie ait été, dans le temps, le foyer d’une civilisation admirable. Ces régions  ont bénéficié de la proximité d’autres continents et d’autres peuples et ont pu réaliser cette alchimie indispensable à toute évolution : l’ouverture aux autres. L’Amérique précolombienne – même si elle a été le témoin des belles civilisations aztèque et maya- et  l’Océanie, éloignées géographiquement comme l’Afrique noire des autres parties du globe, n’ont pu avoir sur le destin de la planète, une emprise significative.

Cette ouverture aux autres qui  avait manqué à la Chine et au Japon, les avaient empêchés dans le temps, d’étendre ailleurs le rayonnement de leurs civilisations extraordinaires. L’Afrique noire, pour ne pas l’avoir expérimentée, s’était complètement enfermée dans les certitudes de ses traditions multiséculaires, avant que l’arrivée des premiers comptoirs européens, ne vînt la ramener au triste constat que la terre bougeait sans elle, autour d’elle.

Dans l’histoire, si les échanges avec le monde arabe étaient révélateurs d’une certaine ouverture sur le monde, c’est véritablement l’arrivée des premiers navigateurs européens qui a sonné le glas de l’isolement du continent noir. Réveillée de sa torpeur, l’Afrique noire entrait définitivement dans le raz de marrée des mutations du temps qui emportait la Terre depuis l’Antiquité.

Cependant, forcée à prendre le train en marche,  entrant dans la compétition en position de faiblesse par rapport aux autres, ellee n’avait pu valablement s’opposer au destin macabre que l’histoire lui  imposait.

La traite négrière la vida littéralement de ses bras valides en échange de miroirs, de friperies et de vieilles carabines, pendant que l’Europe s’enrichissait et préparait la révolution industrielle et que l’Amérique construisait patiemment le destin fabuleux qui est le sien aujourd’hui.

Puis, après s’être repue du sang et des larmes des déportés, l’Europe, propulsée dans la révolution industrielle, pensa encore à l’Afrique quand il s’était agi pour elle de trouver des matières premières, de chercher de nouveaux débouchés pour écouler le surplus de production de ses manufactures.

Le prétexte habillement servi aux opinions publiques d’alors, christianiser, civiliser, allait permettre de lancer le plan de l’exploitation sans vergogne des richesses de l’Afrique. La mission salvatrice et civilisatrice, véritable poudre aux yeux, consistera purement et simplement à imposer sur des territoires aux réalités culturelles et religieuses complètement différentes, le mode de vie et de gouvernement des peuples européens.

 La civilisation arrivait enfin aux « barbares » qui devaient apprendre à vivre à la manière du « Maître », s’habiller comme lui, manger comme lui et croire au dieu qu’il  vénère pour ne pas aller en enfer.

Le monde noir découvrait en même temps que les messes dominicales et le pâté d’abats, le concept d’Etat, un territoire aux frontières précises, à l’intérieur duquel devaient cohabiter des ethnies aux cultures, aux langues et pratiques si différentes les unes des autres ; désormais elles sont appelées à vivre ensemble, à former un peuple, à construire une nation, à parler une même langue.


La Nation, cette notion que l’Occident des Wisigoths, des Burgondes, des Germaniques… a mis des siècles à construire sur les ruines de la Rome antique et colonisatrice, débarque sur la terre des petits royaumes éparpillés çà et là, forcés par la traite à oublier de s’unir et à se livrer plutôt aux razzias commandités depuis les côtes par les esclavagistes.

Nul n’ignore le temps qu’il a fallu aux Européens pour briser le mythe de la monarchie de droit divin, en venir à bout des guerres de religion et finalement détruire l’omnipotence des Souverains pour proclamer le principe de la souveraineté populaire et construire définitivement les Nations sur la base du contrat social.

Pour les Noirs, édifier une nation dans les conditions de l’époque, relevait donc d’une véritable épreuve d’Hercule. Même l’embryon de contrat social qui a prévalu sur le continent avant la pénétration coloniale et qui assurait la cohésion des groupes sociaux, avait disparu dangereusement depuis que le colon eut la malice d’installer à la tête des structures traditionnelles, des Chefs acquis à sa cause, qui vendirent l’âme de leur peuple contre des intérêts   égoïstes.

En effet, les communautés africaines traditionnelles étaient régies par le pacte social où la personne du chef recueillait l’adhésion de tous en contrepartie de quoi celui-ci assurait le bien commun en veillant à la jouissance équitable des biens, en coordonnant la défense contre l’ennemi et en arbitrant les conflits. Depuis, les Chefs traditionnels et plus tard les Chefs d’Etat, marionnettes aux mains des pillards, se montreront plus préoccupés de leurs intérêts propres et de ceux de leurs commanditaires  que du  bien - être de leur peuple.

L’Afrique, plongée dans des contradictions monstres, allait alors rater le rendez-vous du développement que la réalité de son indépendance politique lui avait fixé.

Aux lendemains de la seconde guerre mondiale, en effet, les puissances colonisatrices, forcées par l’ONU et la pression des mouvements nationalistes, octroyaient l’indépendance aux territoires d’Afrique noire. Une indépendance de façade, puisque, tapis dans l’ombre des pactes de défense et des accords économiques, l’ancien occupant tire habillement les ficelles, tirant profit des énormes difficultés dans lesquelles son héritage désastreux a plongé les Etats subsahariens désormais écartelés entre deux réalités culturelles, politiques, religieuses. Alors la page  des années d’après indépendance s’écrira partout dans le sang des règlements de compte, des coups d’état, de la corruption, de la famine, jusqu’à ce que la fin de la guerre froide impose un tournant plus chaotique encore à la marche de l’Afrique vers le développement.

1990, le rideau de fer qui partageait l’Europe en deux à la fin de la deuxième guerre mondiale, entrait dans le musée de l’histoire. Le bloc soviétique, définitivement mis hors d’état « de nuire », les relations internationales -économiques, politiques et géostratégiques- entraient dans une nouvelle ère, celle de la mondialisation.

Le triomphe du monde libéral consécutif à la fin de la guerre froide, imposait des changements radicaux dans la conduite des affaires du monde. Parce que le libéralisme se nourrit des valeurs de  démocratie et des droits de l’homme, il était devenu inconcevable que certaines parties du monde continuassent à jouer leur note discordante dans la partition des valeurs de paix et de liberté que voulaient jouer l’Europe et l’Amérique
.

Les autocrates qui foisonnaient alors sur le continent, travestissaient  l’idéal des Droits de l’Homme que l’Occident libéral nourrissait pour la Terre. Ces despotes -que l’on a préférés, aux lendemains des indépendances, aux illuminés de l’époque qui caressaient le rêve d’inviter l’Afrique au bal des grandes puissances (Patrice Lumumba, Sylvanus Olympio, Kwame N’krumah…)- avaient pris un coup de vieux et il fallait les forcer à accepter de nouvelles règles du jeu.

C’est normal alors que ces  « Timoniers », « guides éclairés », jouissant et abusant ad libitum des prérogatives colossales qu’ils s’étaient arrogés sous la bénédiction des anciennes  puissances tutélaires, se soient farouchement opposés à la promotion de l’Etat de droit dans leurs pays.

Il était certain que l’Occident, comme il n’était guère préoccupé du salut des pauvres âmes de l’Afrique quand il leur apportait la foi chrétienne, n’avait que faire du bien- être des peuples africains quand il décida du jour au lendemain d’instaurer la démocratie sur la terre des « Nègres ».  

Par un volte-face incompréhensible, les héritiers de Hobbes et de Rousseau, qui avaient eux-mêmes jugé inutile d’apporter le bienfait des droits de l’Homme sur les terres noires qui accédaient à la souveraineté, sont rendus à partir des années 1990 à y trouver  la panacée pour guérir le monde africain des innombrables maux dont il souffre. Comble de cynisme
.

La démocratie, tout homme honnête doit reconnaître qu’elle ne se décrète point ; elle n’est pas non plus une valeur occidentale, au contraire, elle est universelle et se construit au fil des évolutions d’une société ; loin d’être le préalable au développement, elle est l’aboutissement d’un processus d’évolution  qui prend forme dès lors que l’instruction, l’accès aux soins, et le recul de la pauvreté deviennent des réalités palpables. Alors, les citoyens peuvent comprendre leurs droits, aspirer à les exercer et revendiquer les libertés, quelles qu’elles soient. Ainsi, naturellement, le respect des droits des citoyens s’impose aux dirigeants qui ne peuvent plus jouer sur l’ignorance et la pauvreté du peuple pour se livrer à la manipulation, à la démagogie et à la corruption au risque de s’attirer les foudres de la vindicte populaire. C’est ainsi que l’Europe des Lumières, forte de l’amélioration des conditions de vie des populations et du recul de l’analphabétisme, s’est prodigieusement libérée du joug de l’absolutisme royal et s’est résolument engagée dans la démocratie.

Le concept de démocratie, semé sur la terre inculte d’Afrique, ne pouvait que difficilement croître.

En effet, comment parler de démocratie et de droits de l’Homme à une personne aux prises avec la famine, le Sida, qui estime que tout était mieux du temps des dictatures, où l’équation personnelle et la force du destin du « Président » cristallisait les énergies et enrayait les divisions !

Comment faire comprendre à un citoyen, croulant sous le poids des injustices des gouvernements, que le pouvoir politique qui l’asservit  est la somme des pouvoirs de tous et qu’il peut décider, avec les autres citoyens, de changer les choses en retirant sa confiance aux despotes par les élections !

Comment convaincre le citoyen, las et résigné, qui a fini par s’en remettre à Dieu pour trouver une solution à son pays, que la constitution, ce « truc » auquel il avait été appelé à dire  oui sans savoir ce qu’il contenait, lui donnait le droit et même, lui imposait le devoir de se libérer de la misère par la résistance à l’oppression !

Comment réussir à mettre dans la tête d’un individu, habitué à la distribution de sacs de riz et de billets de banque au moment des campagnes électorales, qu’il est appelé, en tant que citoyen, à contribuer à la survie des partis politiques qui se font le devoir d’incarner les aspirations du peuple, en pensant à donner de son temps et de son argent au parti plutôt qu’à s’attendre à recevoir !

Comment arriver à obtenir de l’ouvrier qui estime avoir eu « la chance » de trouver un emploi, qu’il adhère à un syndicat pour se donner les moyens de lutter pour de meilleures conditions de travail face à un patron omnipotent qui n’à que faire des conventions collectives et des balivernes du droit social !

Alors, l’on doit arrêter de penser que la démocratie puisse facilement prospérer sur la terre d’Afrique dans les conditions actuelles de son évolution. Plus encore, il faudrait arrêter de croire que la démocratie n’est pas faite pour l’Afrique, car la démocratie, ainsi qu’une graine qui tombe dans la bonne terre, germe toujours, partout où les conditions de son éclosion sont réunies.

L’Afrique aujourd’hui, tout comme l’Europe d’avant le XVIII ème siècle, n’a pas encore rassemblé les matériaux indispensables pour  l’édification paisible de l’Etat de droit.

Cette réalité n’a guère échappé  aux anciennes métropoles, qui avaient pris toute la mesure du gouffre dans lequel ils plongeaient une fois encore le continent.  Mission accomplie, car, en plein vingt et unième siècle, elles peuvent se délecter du spectacle de désolation qu’offre notre  continent au reste du monde.

Mais c’est sans compter que l’Afrique est en marche, qu’elle se construit sur cette vision prophétique de Birague Diop : « c’est l’Afrique, ton Afrique, qui se dresse patiemment et obstinément au milieu des fleurs blanches et fanées… »

Sur quelques éléments qui fondent les chances de l’Afrique de sortir de l’ornière

A suivre…
OTTIMI Bruno, Etudiant, Poitiers, France.
oottimi@hotmail.com

 

 
 
 

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