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Et si l’Afrique
noire n’était pas mal partie ?
Bruno
OTTIMI
L’histoire récente du
continent africain, corroborée par la situation
alarmante qui y prévaut aujourd’hui, fait établir les
pronostics les plus pessimistes quant à ses chances de
sortir de l’ornière et de devenir un jour, un pôle de
développement économique, de progrès social et de
stabilité politique.
Comparée aux autres régions du
monde, l’Afrique semble être le continent de tous les
désastres, où la faim, le Sida, les calamités naturelles
jouent avec la corruption et la mauvaise gouvernance, la
symphonie de la misère et de la damnation.
Alors qu’en Occident et dans d’autres
parties du globe, les peuples mangent à leur faim, se
soignent, se distraient, exercent leurs droits,… on se
croirait ailleurs, sur une autre planète à des
années-lumière de la Terre, quand on scrute le
quotidien sur le continent noir.
Quand, sous d’autres cieux, la recherche
avance à grands pas, que la démocratie est à la
meilleure de ses formes, notre continent brille des
ténèbres de l’analphabétisme, éclairant le concert de
despotes, grands dinosaures préhistoriques, s’accrochant
contre vents et marrées à des privilèges tirés de
pouvoirs confisqués et usurpés.
Alors, on en conclut que tout est perdu pour cette terre
maudite, on estime sous couvert d’une sympathie
condescendante que « l’Afrique noire est mal partie ».
Il nous semble cependant, que cette conviction
religieusement formulée, ne soit pas fondée et que cet
afro pessimisme, délibérément entretenue pour maintenir
cette image dégradante du continent noir, ne soit
nullement justifié.
Au fond, toutes les analyses pessimistes et critiques
sur les réalités du monde africain, pêchent par le peu
de place qu’elles donnent à nombre d’aspects
géographiques et historiques dont la prise en compte
objective, permet une meilleure compréhension des
difficultés actuelles et passées de ce continent.
Ce serait carrément faire affront à l’histoire et à la
géographie que de se permettre une comparaison entre
l’Occident et l’Afrique, pour décréter, sur la base des
mêmes considérations, le retard du monde noir sur le
monde blanc.
Ce serait, au final, faire preuve d’une cécité
intellectuelle notoire que de refuser de reconnaître que
l’Afrique a fait des progrès immenses, et qu’elle a, au
regard des mutations que connaît le monde, de grandes
chances de s’en sortir.
Sur
quelques éléments historiques et géographiques qui
expliquent les difficultés actuelles du continent
africain
Un coup d’œil sur la
carte du monde nous amène au constat que la situation
géographique de l’Afrique noire ne lui a pas été
favorable dans l’histoire. Alors que le Maghreb s’ouvre
sur la Méditerranée, que la corne de l’Afrique est
presque rattachée au Proche Orient, le reste du
continent s’étire en longueur, loin de l’Europe, de
l’Amérique, de l’Asie et de l’Océanie.
Cet éloignement géographique a été dans
le passé, où les moyens de communication étaient
rudimentaires sinon presque inexistants, un facteur
déterminant du retard du continent noir sur d’autres
régions du monde.
En effet, dans le temps et même
de nos jours, la proximité d’autres peuples, donc
d’autres cultures, a été et reste un puissant ferment de
développement, par la possibilité et la facilité des
échanges culturels, commerciaux, religieux et
politiques, et l’on comprend que les trois plus grandes
civilisations qu’ait connu la Terre
- la civilisation égyptienne, la
civilisation grecque, et la civilisation romaine-, aient
pris naissance et aient prospéré dans le bassin
méditerranéen, haut lieu d’échange et de brassage entre
des peuples de culture différente, situés pour certains
en Europe, pour d’autres en Afrique du nord et au Proche
Orient. Ce n’est donc pas un hasard si l’Afrique blanche
a pris de l’avance sur l’Afrique subsaharienne, que
l’Ethiopie ait été, dans le temps, le foyer d’une
civilisation admirable. Ces régions ont bénéficié de la
proximité d’autres continents et d’autres peuples et ont
pu réaliser cette alchimie indispensable à toute
évolution : l’ouverture aux autres. L’Amérique
précolombienne –
même si elle a été le témoin des belles
civilisations aztèque et maya- et l’Océanie, éloignées
géographiquement comme l’Afrique noire des autres
parties du globe, n’ont pu avoir sur le destin de la
planète, une emprise significative.
Cette ouverture aux autres qui avait
manqué à la Chine et au Japon, les avaient empêchés dans
le temps, d’étendre ailleurs le rayonnement de leurs
civilisations extraordinaires. L’Afrique noire, pour ne
pas l’avoir expérimentée, s’était complètement enfermée
dans les certitudes de ses traditions multiséculaires,
avant que l’arrivée des premiers comptoirs européens, ne
vînt la ramener au triste constat que la terre bougeait
sans elle, autour d’elle.
Dans l’histoire, si les échanges
avec le monde arabe étaient révélateurs d’une certaine
ouverture sur le monde, c’est véritablement l’arrivée
des premiers navigateurs européens qui a sonné le glas
de l’isolement du continent noir. Réveillée de sa
torpeur, l’Afrique noire entrait définitivement dans le
raz de marrée des mutations du temps qui emportait la
Terre depuis l’Antiquité.
Cependant, forcée à prendre le train en marche, entrant
dans la compétition en position de faiblesse par rapport
aux autres, ellee n’avait pu valablement s’opposer au
destin macabre que l’histoire lui imposait.
La traite négrière la vida littéralement de ses bras
valides en échange de miroirs, de friperies et de
vieilles carabines, pendant que l’Europe s’enrichissait
et préparait la révolution industrielle et que
l’Amérique construisait patiemment le destin fabuleux
qui est le sien aujourd’hui.
Puis, après s’être repue du sang et des larmes des
déportés, l’Europe, propulsée dans la révolution
industrielle, pensa encore à l’Afrique quand il s’était
agi pour elle de trouver des matières premières, de
chercher de nouveaux débouchés pour écouler le surplus
de production de ses manufactures.
Le prétexte habillement servi aux opinions publiques
d’alors, christianiser, civiliser, allait permettre de
lancer le plan de l’exploitation sans vergogne des
richesses de l’Afrique. La mission salvatrice et
civilisatrice, véritable poudre aux yeux, consistera
purement et simplement à imposer sur des territoires aux
réalités culturelles et religieuses complètement
différentes, le mode de vie et de gouvernement des
peuples européens.
La civilisation arrivait enfin aux
« barbares » qui devaient apprendre à vivre à la manière
du « Maître », s’habiller comme lui, manger comme lui et
croire au dieu qu’il vénère pour ne pas aller en enfer.
Le monde noir découvrait en même temps que les messes
dominicales et le pâté d’abats, le concept d’Etat, un
territoire aux frontières précises, à l’intérieur duquel
devaient cohabiter des ethnies aux cultures, aux langues
et pratiques si différentes les unes des autres ;
désormais elles sont appelées à vivre ensemble, à former
un peuple, à construire une nation, à parler une même
langue.
La Nation, cette notion que
l’Occident des Wisigoths, des Burgondes, des
Germaniques… a mis des siècles à construire sur les
ruines de la Rome antique et colonisatrice, débarque sur
la terre des petits royaumes éparpillés çà et là, forcés
par la traite à oublier de s’unir et à se livrer plutôt
aux razzias commandités depuis les côtes par les
esclavagistes.
Nul n’ignore le temps qu’il a fallu aux
Européens pour briser le mythe de la monarchie de droit
divin, en venir à bout des guerres de religion et
finalement détruire l’omnipotence des Souverains pour
proclamer le principe de la souveraineté populaire et
construire définitivement les Nations sur la base du
contrat social.
Pour les Noirs, édifier une nation dans les conditions
de l’époque, relevait donc d’une véritable épreuve
d’Hercule. Même l’embryon de contrat social qui a
prévalu sur le continent avant la pénétration coloniale
et qui assurait la cohésion des groupes sociaux, avait
disparu dangereusement depuis que le colon eut la malice
d’installer à la tête des structures traditionnelles,
des Chefs acquis à sa cause, qui vendirent l’âme de leur
peuple contre des intérêts égoïstes.
En effet, les communautés africaines traditionnelles
étaient régies par le pacte social où la personne du
chef recueillait l’adhésion de tous en contrepartie de
quoi celui-ci assurait le bien commun en veillant à la
jouissance équitable des biens, en coordonnant la
défense contre l’ennemi et en arbitrant les conflits.
Depuis, les Chefs traditionnels et plus tard les Chefs
d’Etat, marionnettes aux mains des pillards, se
montreront plus préoccupés de leurs intérêts propres et
de ceux de leurs commanditaires que du bien - être de
leur peuple.
L’Afrique, plongée dans des contradictions monstres,
allait alors rater le rendez-vous du développement que
la réalité de son indépendance politique lui avait fixé.
Aux lendemains
de la seconde guerre mondiale, en effet, les puissances
colonisatrices, forcées par l’ONU et la pression des
mouvements nationalistes, octroyaient l’indépendance aux
territoires d’Afrique noire. Une indépendance de façade,
puisque, tapis dans l’ombre des pactes de défense et des
accords économiques, l’ancien occupant tire habillement
les ficelles, tirant profit des énormes difficultés dans
lesquelles son héritage désastreux a plongé les Etats
subsahariens désormais écartelés entre deux réalités
culturelles, politiques, religieuses. Alors la page des
années d’après indépendance s’écrira partout dans le
sang des règlements de compte, des coups d’état, de la
corruption, de la famine, jusqu’à ce que la fin de la
guerre froide impose un tournant plus chaotique encore à
la marche de l’Afrique vers le développement.
1990, le rideau de fer qui partageait l’Europe en deux à
la fin de la deuxième guerre mondiale, entrait dans le
musée de l’histoire. Le bloc soviétique, définitivement
mis hors d’état « de nuire », les relations
internationales -économiques, politiques et
géostratégiques- entraient dans une nouvelle ère, celle
de la mondialisation.
Le triomphe du monde libéral consécutif à la fin de la
guerre froide, imposait des changements radicaux dans la
conduite des affaires du monde. Parce que le libéralisme
se nourrit des valeurs de démocratie et des droits de
l’homme, il était devenu inconcevable que certaines
parties du monde continuassent à jouer leur note
discordante dans la partition des valeurs de paix et de
liberté que voulaient jouer l’Europe et l’Amérique.
Les autocrates qui foisonnaient alors sur le continent,
travestissaient l’idéal des Droits de l’Homme que
l’Occident libéral nourrissait pour la Terre. Ces
despotes -que l’on a préférés, aux lendemains des
indépendances, aux illuminés de l’époque qui caressaient
le rêve d’inviter l’Afrique au bal des grandes
puissances (Patrice Lumumba, Sylvanus Olympio, Kwame N’krumah…)-
avaient pris un coup de vieux et il fallait les forcer à
accepter de nouvelles règles du jeu.
C’est normal alors que ces « Timoniers », « guides
éclairés », jouissant et abusant ad libitum des
prérogatives colossales qu’ils s’étaient arrogés sous la
bénédiction des anciennes puissances tutélaires, se
soient farouchement opposés à la promotion de l’Etat de
droit dans leurs pays.
Il était certain que l’Occident, comme il n’était guère
préoccupé du salut des pauvres âmes de l’Afrique quand
il leur apportait la foi chrétienne, n’avait que faire
du bien- être des peuples africains quand il décida du
jour au lendemain d’instaurer la démocratie sur la terre
des « Nègres ».
Par un volte-face incompréhensible, les héritiers de
Hobbes et de Rousseau, qui avaient eux-mêmes jugé
inutile d’apporter le bienfait des droits de l’Homme sur
les terres noires qui accédaient à la souveraineté, sont
rendus à partir des années 1990 à y trouver la panacée
pour guérir le monde africain des innombrables maux dont
il souffre. Comble de cynisme.
La démocratie, tout homme honnête
doit reconnaître qu’elle ne se décrète point ; elle
n’est pas non plus une valeur occidentale, au contraire,
elle est universelle et se construit au fil des
évolutions d’une société ; loin d’être le préalable au
développement, elle est l’aboutissement d’un processus
d’évolution qui prend forme dès lors que l’instruction,
l’accès aux soins, et le recul de la pauvreté deviennent
des réalités palpables. Alors, les citoyens peuvent
comprendre leurs droits, aspirer à les exercer et
revendiquer les libertés, quelles qu’elles soient.
Ainsi, naturellement, le respect des droits des citoyens
s’impose aux dirigeants qui ne peuvent plus jouer sur
l’ignorance et la pauvreté du peuple pour se livrer à la
manipulation, à la démagogie et à la corruption au
risque de s’attirer les foudres de la vindicte
populaire. C’est ainsi que l’Europe des Lumières, forte
de l’amélioration des conditions de vie des populations
et du recul de l’analphabétisme, s’est prodigieusement
libérée du joug de l’absolutisme royal et s’est
résolument engagée dans la démocratie.
Le concept de démocratie, semé sur la terre inculte
d’Afrique, ne pouvait que difficilement croître.
En effet, comment parler de démocratie et de droits de
l’Homme à une personne aux prises avec la famine, le
Sida, qui estime que tout était mieux du temps des
dictatures, où l’équation personnelle et la force du
destin du « Président » cristallisait les énergies et
enrayait les divisions !
Comment faire comprendre à un citoyen, croulant sous le
poids des injustices des gouvernements, que le pouvoir
politique qui l’asservit est la somme des pouvoirs de
tous et qu’il peut décider, avec les autres citoyens, de
changer les choses en retirant sa confiance aux despotes
par les élections !
Comment convaincre le citoyen, las et résigné, qui a
fini par s’en remettre à Dieu pour trouver une solution
à son pays, que la constitution, ce « truc » auquel il
avait été appelé à dire oui sans savoir ce qu’il
contenait, lui donnait le droit et même, lui imposait le
devoir de se libérer de la misère par la résistance à
l’oppression !
Comment réussir à mettre dans la tête d’un individu,
habitué à la distribution de sacs de riz et de billets
de banque au moment des campagnes électorales, qu’il est
appelé, en tant que citoyen, à contribuer à la survie
des partis politiques qui se font le devoir d’incarner
les aspirations du peuple, en pensant à donner de son
temps et de son argent au parti plutôt qu’à s’attendre à
recevoir !
Comment arriver à obtenir de l’ouvrier qui estime avoir
eu « la chance » de trouver un emploi, qu’il adhère à un
syndicat pour se donner les moyens de lutter pour de
meilleures conditions de travail face à un patron
omnipotent qui n’à que faire des conventions collectives
et des balivernes du droit social !
Alors, l’on doit arrêter de penser que la démocratie
puisse facilement prospérer sur la terre d’Afrique dans
les conditions actuelles de son évolution. Plus encore,
il faudrait arrêter de croire que la démocratie n’est
pas faite pour l’Afrique, car la démocratie, ainsi
qu’une graine qui tombe dans la bonne terre, germe
toujours, partout où les conditions de son éclosion sont
réunies.
L’Afrique aujourd’hui, tout comme l’Europe d’avant le
XVIII ème siècle, n’a pas encore rassemblé les matériaux
indispensables pour l’édification paisible de l’Etat de
droit.
Cette réalité n’a guère échappé aux anciennes
métropoles, qui avaient pris toute la mesure du gouffre
dans lequel ils plongeaient une fois encore le
continent. Mission accomplie, car, en plein vingt et
unième siècle, elles peuvent se délecter du spectacle de
désolation qu’offre notre continent au reste du monde.
Mais c’est sans compter que l’Afrique est en marche,
qu’elle se construit sur cette vision prophétique de
Birague Diop : « c’est l’Afrique, ton Afrique, qui se
dresse patiemment et obstinément au milieu des fleurs
blanches et fanées… »
Sur
quelques éléments qui fondent les chances de l’Afrique
de sortir de l’ornière
A suivre…
OTTIMI Bruno,
Etudiant, Poitiers, France.
oottimi@hotmail.com |