|
LES DROITS DE L'HOMME AU TOGO
Agbéyomé Messan KODJO
Monsieur
le Commissaire de la Commission du Développement du
Parlement Européen,
Mesdames,
Messieurs les eurodéputés,
Je
tiens à vous exprimer ma profonde gratitude pour la
rencontre de ce jour, consacrée à la situation des
droits de l’homme au Togo, et je me réjouis
particulièrement
du choix de ce thème, car il nous situe au cœur
des obstacles qui se dressent contre le processus de
démocratisation de nos pays. Faut-il souligner que
la promotion
et le respect
des droits de l’homme sont indissociables de la
construction de l’Etat de droit et de la promotion
de la démocratie, base de développement de nos
pays ?
Il
ne me parait
donc pas judicieux d’entrer ici dans le débat
qui oppose partisans et des adversaires des droits
de l’homme. Mon choix est à cet égard clair car il s’inscrit dans la même veine
que celle des admirateurs des concepteurs de la déclaration
universelle des droits de l’homme et du citoyen
qui depuis
1948 ont réaffirmé la dignité et la valeur de la
personne humaine.
Les
droits de l’homme sont donc
une exigence universelle car ils sont fondés
sur la nécessité absolue
de la protection
de la personne humaine dans ses droits
fondamentaux : le droit à la sûreté, le
droit à la liberté de conscience,
le droit à l’inviolabilité physique et
matérielle qui constituent
des exigences partagées dans le monde civilisé.
Comme
l’ont affirmé les philosophes des siècles des
lumières, la liberté et la vie sont des dons de
Dieu. Nul n’a donc le droit de disposer de
la vie d’autrui en raison de l’infinité de la
raison.
Malheureusement
ces principes souffrent de part le monde de
violations répétées, en particulier dans les pays
en développement.
Certes en raison de l’évolution des rapports au sein de la société,
des défis nouveaux apparaissent qui nécessitent la
mise en œuvre de droits nouveaux pour assurer la
protection de l’individu.
C’est
pourquoi, le combat pour les droits de l’homme
doit être permanent comme l’ont souvent répété les défenseurs des droits de l’homme
notamment Robert
Badinter.
Au
Togo la question
des droits de l’homme est au cœur du
processus de démocratisation et de développement
de notre pays, qui malheureusement en la matière,
avance à reculons.
Passé
l’ère du parti unique au début des années 90,
la promotion des droits de l’homme, bien que
faisant l’objet d’une commission nationale, se
heurte à des obstacles multiples qui sont
essentiellement d’ordre politique.
Sur
le plan politique, le pouvoir ne s’embarrasse pas
à prendre des libertés avec les droits de
l’homme de sorte que depuis 1993, suite à de
graves atteintes répétées aux droits de l’homme
et des blocages reccurents du processus démocratique, l’Union Européenne a été contrainte d’édicter des
sanctions à l’égard de notre pays.
Ces
sanctions ont été reconduites en 1998 suite à la
victoire contestée du Président Eyadema au scrutin
présidentiel sur son adversaire Gilchrist Olympio.
Ces sanctions sont malheureusement en vigueur et
produisent une précarisation
aigue des conditions de vie de nos
populations.
Quel
est l’impact de ces sanctions sur le processus de
démocratisation et du développement du Togo ?
Telle est la question à laquelle je voudrais répondre
dans les propos qui vont suivre et qui seront
articulés autour des points suivants :
Dans
un premier temps, je rappellerai brièvement la
philosophie des sanctions ;
Dans
un deuxième temps, je traiterai de l’impact de
ces sanctions sur le processus de démocratisation
au Togo pour conclure à leur inefficacité.
En
dernier lieu, je proposerai une approche plus ciblée
des sanctions en
vue d’en assurer
l’efficacité recherchée.
1/
La philosophie générale des sanctions :
Dans
leur acception péjorative, les sanctions
constituent des punitions dirigées contre le
comportement d’un individu qui ne respecte pas les
normes admises dans un groupe ou dans une société
donnés.
Dans
les relations internationales, elles visent à
obtenir la conformation d’un pays à des normes
juridiques ou éthiques admises par la communauté
internationale ; elles reposent sur le présupposé
selon lequel les dirigeants d’un pays sous
sanction sont guidés par l’intérêt général,
et qu’ils adoptent une conduite rationnelle destinée
à faire l’économie des conséquences fâcheuses
de ces sanctions pour eux-mêmes et pour leur
population.
Dans
ce contexte, ce pouvoir rationnel est soucieux de
reprendre rapidement sa place dans la communauté
internationale et d’éviter d’être rejeté par
sa propre population.
Or,
dans le cas du Togo, nous sommes loin de cette
rationalité et de cette préoccupation, car
bien d’obstacles limitent l’efficacité
des sanctions.
2/
L’inefficacité des sanctions
Cette
inefficacité s’explique par les obstacles
suivants :
Le
premier obstacle tient à la représentation du
pouvoir des dirigeants en place ; le deuxième,
à la faiblesse des forces démocratiques internes ;
Le
troisième à la complicité des groupes d’intérêts
internationaux (médias et lobbyistes) ;
Le
dernier, à la dégradation des conditions de vie
des populations du pays sous sanction.
L’obstacle
de la représentation du pouvoir
Au
Togo, nous ne sommes pas encore totalement sortis de
l’esprit du parti unique où un chef incontesté
donne des directives à l’ensemble de la société.
Figé dans cette conception patrimoniale, le pouvoir
est concentré entre les mains du seul Président de
la République qui est ainsi conduit à prendre des
libertés avec les lois du pays, la constitution,
les procédures administratives et réglementaires.
Tout part de lui et tout
remonte vers lui.
L’actualité
politique au Togo en donne
amplement la preuve.
Les
responsables administratives n’exercent
aucune autorité réelle qui n’ait reçu au
préalable l’aval du Président de la République,
qui concentre en
réalité tous les
pouvoirs entre les mains : l’exécutif,
le législatif, le judiciaire y compris les médias
à coup de corruption, d’intimidation et de répression.
Le
principe de la
séparation des pouvoirs cher à
Montesquieu et qui est le fondement de la République
a trouvé son meilleur fossoyeur au Togo.
Bref
c’est encore le fait du Prince qui prédomine dans
le fonctionnement de la vie politique, et
administrative au Togo, d’où l’absence de
l’Etat de droit, ouvrant ainsi béante
la porte à des
multiplication des violations des droits de
l’homme dont notamment :
---
les arrestations arbitraires,
--- les détentions illégales et les tortures,
--- l’instrumentalisation de la justice à des
fins politiques,
---le développement
de l’impunité pour les proches du pouvoir
dont la culpabilité est avérée,
--- le népotisme.
La
prospérité de tous ces délits et crimes se
nourrit du terreau de la confusion des pouvoirs concentrés entre les mains d’un seul homme et
de la pratique de la sanction sélective. L’Etat
c’est lui, le Chef de l’Etat, et non un ensemble d’institutions qui
travaillent en harmonie
pour le développement du pays et l’épanouissement
des populations.
Dans
un tel, contexte il n’est pas surprenant que les
discours appellant à la reprise de
la coopération soient de simples incantations
politiques ; le pouvoir se comporte de façon
irrationnelle face aux sanctions et ne fait aucun
effort pour s’affranchir des comportements qui
retardent le développement du pays.
La
faiblesse des forces démocratiques internes.
Face
à la toute puissance du pouvoir
politique incarné par le
RPT arc-bouté sur une partie de l’armée
qui ne saurait être assimilée à une milice du
pouvoir, les forces démocratiques éprouvent des
difficultés à peser sur le processus de décision
et à amener le pouvoir à travailler dans le sens
de l’intérêt général.
Alors
que le respect des droits de
l’opposition dans tout système politique
reste le baromètre
de la démocratie, au Togo,
le pouvoir totalitaire ne laisse aucune
chance aux partis politiques de l’opposition
constamment bloqués dans leurs initiatives, traités
comme les ennemis du Président et donc du pays tout
entier selon l’approche officielle du pouvoir.
Au
Togo, il
faut s’armer de courage voire
de témérité
pour oser s’inscrire en marge de la pensée unique
ambiante,
penser et agir autrement que le Président de
la République. Plusieurs membres du comité central
du RPT l’ont appris à leurs dépens.
Par
ailleurs, le territoire
électoral n’est ni transparent, ni ouvert
à tous ; l’opposition est interdite de réunion
dans nombre de localités considérées comme la
propriété exclusive du Chef de l’Etat ou de son
parti.
Au
Togo l’opposition est traquée, molestée ;
ses leaders
constamment humiliés sur les medias d’Etat voire
poursuivis ou jetés en prison.
Je
crois que vos services diplomatiques peuvent
confirmer, s’ils ne l’ont pas encore fait,
ces faits hautement répréhensibles.
Cette
situation qui confine depuis une décennie le peuple
dans une misère absolue, face à l’arrogance
d’un régime basé sur la force et la violence, et
à une opposition victime du manque de soutien
objectif des démocrates extérieurs plonge la
population togolaise dans une profonde résignation.
La
complicité des groupes d’intérêts
internationaux et des lobbyistes de toute catégorie.
En
raison de la criminalisation de l’économie
internationale, les pays sous sanction sont
fortement soutenus par des groupes organisés qui
les aident à contourner les sanctions dont ils font
l’objet.
Ainsi
plutôt que d’amener les dirigeants à résipiscence,
les sanctions les poussent à raidir leur position,
à renforcer les mécanismes de terreur sur leur
population et à user des subterfuges pour berner la
communauté internationale.
Profitant
de sa situation de paria, le pouvoir politique se
met en dehors de toute légalité dans tous les
domaines et multiplie les actes criminels :
blanchiment d’argent, détournement des fonds
publics, racket des hommes d’affaires, trafics de
tous genres, vente d’armes à d’autres pays sous
sanction.
Pour
compléter la panoplie des obstacles à
l’efficacité des sanctions, je voudrais rappeler
le rôle des medias internationaux grassement payés
pour soigner l’image du dictateur tout comme celui
des experts en lobbying qui sont introduits dans les milieux qui comptent, cherchant à modifier
l’opinion et la conviction de ceux qui sont chargés
d’apprécier le comportement du pouvoir incriminé.
Dans
ce jeu où se mêlent des intérêts partisans et
criminels, comment reconnaître la démocratie,
l’universalité de la protection et de la défense
des droits de l’homme ?
Eyadema,
après 40 ans au pouvoir a piétiné l’Accord
Cadre de
Lomé, et bien avant, d’autres Accords, pour
organiser unilatéralement les élections
législatives du 27 Octobre 2002 qui, bien
que légales au regard du droit, n’ont aucune légitimité,
car moins de 10% des électeurs ont participé à
cette mascarade électorale.
La
constitution du 14 octobre 1992 approuvée par plus
de 90% des électeurs, a fait l’objet de
modifications pour permettre à Eyadema d’être à
nouveau candidat pour un nouveau mandat de cinq ans,
et de demeurer ainsi Président à vie.
Prenant
conscience du
désaveu populaire de son pouvoir, il change le mode
de scrutin, et confie la responsabilité de
l’organisation du scrutin au gouvernement en lieu
et place d’une CENI comprenant des représentants
du pouvoir et de l’opposition.
Qui
a protesté contre l’émergence de cette République
sicilienne sous les tropiques ? Assurément
personne ? Les manifestations du collectif de
l’opposition interdites ; les leaders
pourchassés dont certains ont trouvé refuge à
l’extérieur du pays ; tout cela sans aucune
vraie indignation, respectant le principe de la célèbre
formule politiquement correct.
Le
Togo est dans un état de siège permanent, où les
interpellations pour activités subversives se
multiplient.
Messieurs
les Commissaires,
Messieurs
les eurodéputés
Dois-
je conclure que la démocratie est un véritable
luxe pour les pays en développement ?
En
attendant votre réponse, je voudrais aborder le
dernier obstacle qui limite l’efficacité des
sanctions c’est à dire la dégradation des
conditions de vie des populations.
La
dégradation des conditions de vie des populations.
L’inefficacité
des sanctions tient au fait, que leurs effets
directs touchent principalement les
populations, celles qui sont déjà victimes de la
violation des droits de l’homme et du déni de
droits.
Au
Togo le niveau de vie a baissé de plus de 26% au
cours de ces dix dernières années ; l’espérance
de vie est en recul ; les maladies endémiques
telles que le sida, le paludisme éprouvent durement
les populations, en raison du coût des médicaments
et de la dégradation avancée des structures
sanitaires.
Le
chômage est massif,
l’oisiveté, la délinquance et la prostitution de
la jeune fille,
sont banalisés
sans oublier le secteur de l’éducation qui
encourage plutôt
la désertion des jeunes, en raison du coût
prohibitif des frais de scolarité, et des
fournitures pédagogiques.
Pour
compléter ce tableau il faut y ajouter les impayés
de salaires, de bourses, de pensions.
Dans
ce contexte de la morosité sociale, les populations
qui n’ont aucun recours, se réfugient dans la résignation
et la prière.
En
définitive les sanctions engendrent des effets
contraires à ceux qui sont recherchés par la
communauté internationale, car elles mettent à mal
les structures économiques du pays, accroissent la
pauvreté, enrichissent de façon indirecte les
dirigeants, qui s’approprient les maigres
ressources internes et qui rejettent sur la
communauté financière internationale la
responsabilité de la souffrance de leurs
populations.
C’est
pourquoi il me semble qu’il faut repenser la
philosophie des sanctions,
mieux définir leurs cibles pour faire
triompher la justice et
l’Ethique
sans lesquelles aucune action publique ne
peut servir et promouvoir l’intérêt général.
Il nous faut donc proposer de nouvelles approches de
ces sanctions.
3/
Pour de nouvelles approches de sanctions au Togo
L’idée
force qu’il faut souligner est que les sanctions
doivent toucher les intérêts des dirigeants
politiques, dont les comportements sont à
l’origine des sanctions.
Dans
le cas du Togo, il faudra lever les sanctions, dans
leur forme actuelle, pour rendre justice aux
populations et s’attaquer aux intérêts des
membres du cercle des dirigeants politiques par les moyens suivants :
Le
blocage des avoirs extérieurs, des dirigeants
politiques,
Le
refus de visas pour les personnalités du régime en
place,
Pression
diplomatique plus forte dans toutes les
organisations internationales du système des
Nations unies.
Sanction
contre les groupes d’intérêt qui contreviennent
aux sanctions.
En
conclusion je dirais que le Togo est aujourd’hui
dans une phase critique de son histoire. La
communauté internationale doit donc prendre deux
mesures hardies :
Lever
les sanctions contre le Togo ;
exiger
du pouvoir en place de revenir à la légalité républicaine
en abrogeant les modifications de la constitution
qui font du Président Eyadema, le détenteur à vie
du pouvoir d’Etat.
Il
faut créer des conditions qui assurent l’égalité
de chances à tous les candidats qui ont la passion
de servir les intérêts de la nation.
Il
s’agit d’une exigence à la fois morale et
politique et d’une assistance urgente à des
populations soumises à un régime de fer.
Je
vous remercie de votre aimable attention et de
l’intérêt que mon témoignage pourrait présenter
pour vous et votre noble Institution.
Agbéyomé
Messan KODJO
Ancien Premier Ministre du TOGO
Bruxelles/Parlement Européen le 19 Février 2003 |