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La nature non démocratisable de la dictature
Eyadéma
Comi M. Toulabor (Source: letogolais.com)
1- La nature non démocratisable de la
dictature Eyadéma
Une thèse en science politique met le “ bandit
” ou le “ voyou ” au centre de la
compréhension de la genèse de l’Etat en
Occident. Avant qu’il ne se civilise dans le
rôle du Robin des Bois, figure de l’État-Providence,
défenseur de la veuve et l’orphelin, l’État en
formation, surtout en France qui en est
l’idéal-type, épousait la figure du bandit.
Nonobstant sa “ civilisation ” depuis lors, il
porte encore les marques de cette origine
voyoute dans certaines de ses pratiques du
pouvoir et dans ses rapports à la société
qu’il administre.
Le bandit, figure génératrice de l’État :
mise en perspective
A l’époque moyenâgeuse, des bandes de bandits
de grand chemin, jaillies de nulle part,
écumaient des territoires et razziaient des
populations pauvres et vulnérables livrées à
elles-mêmes. Certaines parmi elles décidèrent
par la suite de se sédentariser. Ce fut à peu
près l’origine des seigneuries qui furent
soumises et vassalisées à leur tour par des
bandes plus puissantes, et ainsi de suite
jusqu’à la création de royaumes plus vastes et
plus forts. Les Bandes de voyous une fois
installées et sédentarisées ont assagi leurs
rapports aux populations soumises. Les cités
médiévales en Europe avec leurs remparts
protecteurs et forteresses sécurisantes contre
l’envahisseur sont des vestiges chargés de la
mémoire de ces périodes douloureuses et
sanglantes. Le processus qui se déroulait en
Occident n’était pas totalement différent de
ce qui se passera plus tard sur le continent
africain quand il fut interrompu au XIXè
siècle par la colonisation.
Il n’est pas intéressant de noter que la
sédentarisation a l’énorme avantage d’être
économique et moins onéreuse. En effet, elle
permit aux bandes d’éliminer les risques et
les dangers liés aux grandes chevauchées à
travers des terres inconnues et hostiles.
Elles occupèrent ainsi des territoires entiers
en exerçant un contrôle direct sur des
populations grâce à leur supériorité de
puissance d’épée. Vivant au sein des
populations, les bandes leur administrèrent
désormais une razzia de proximité plus
systématique et plus intensive sous forme de
la taille et de la corvée, ancêtres de nos
impôts et des travaux forcés ; leur objectif
prioritaire clairement affiché se limitant à
l’extraction maximale de richesse et à s’en
aller un jour, reporté aux calendes grecques,
au fur et à mesure que la sédentarisation
apparaissait plus lucrative au-delà de toute
prévision.
Le théoricien militaire allemand, Carl von
Clausewitz, disait dans son traité De la
guerre que “ La guerre est une poursuite de
l’activité politique par d’autres moyens ”. La
différence entre l’État et la Bande est que la
guerre a fait l’État et l’État a fait la
guerre, vice versa. C’est-à-dire que l’État
s’est historiquement constitué à partir de la
guerre qui à son tour l’a consolidé et rendu
performant et efficace. Entre la guerre et
l’État existent des liens très anciens et
étroits. C’est ce qui s’est passé dans
l’histoire de la formation ou de la création
de l’État en Occident quand on lit les grands
classiques en la matière, une histoire des
plus sanglantes et des plus meurtrières de
l’humanité. L’Histoire de l’Occident, chrétien
de surcroît, est un rosaire de guerres, de
violences et de cruautés.
Au moment où l’Occident s’exportait en Afrique
par le biais des conquêtes et des
colonisations au long du XIXè siècle, l’État y
était constitué et organisé dans ses grands
traits institutionnels tels que nous le
connaissons aujourd’hui avec séparation des
pouvoirs, des élections comme modalité de
dévolution du pouvoir, l’indépendance du juge
érigé en dextera domini dans la sanction des
manquements à la loi, etc. Pour en arriver là,
il a fallu établir un rapport de force entre
la société et le pouvoir politique
centralisateur naissant, qu’il soit royal et
surtout républicain. Le lien social était
forgé dans le conflit, la tension et la
commotion que bien sûr l’autorité royale,
adossée au pouvoir religieux alors tout
puissant, réprimait souvent avec férocité. En
France, il a fallu attendre 1789 et 1905 pour
élaguer le pouvoir politique de ses oripeaux
obscurantistes d’une part et mettre à distance
de la gestion de la Cité le clergé féodal et
la foi abrutissante.
Mais pour sa propre survie, l’autorité
politique, qui ne pouvait pas non plus
réprimer éternellement ses sujets, était
obligée de faire des concessions et de passer
des compromis avec la société. Ce que Thomas
Hobbes, John Locke essayèrent de théoriser
bien avant Jean-Jacques Rousseau dans son
ouvrage phare Du Contrat social ou principes
de droit politique. Jean-Jacques Rousseau
fondait l’ordre social ou politique sur la
force des “ conventions ”, c’est-à-dire des
lois que la société s’est librement données.
Que ce soit en Occident ou ailleurs en Afrique,
l’histoire humaine moderne ne s’est pas
façonnée autrement. La loi organisait une
nouvelle solidarité qu’Émile Durkheim appelait
“ solidarité organique ”, différente de
l’ancienne “ solidarité mécanique ” et
grégaire, à base ethnique ou tribale dans
laquelle se sont enfoncés joyeusement bon
nombre d’États africains (le Rwanda, le
Burundi, la Côte d’Ivoire, les deux Congo,
etc.), et subrepticement, le Togo d’Éyadéma.
Prenons un seul exemple : c’est à Louis XIV,
roi absolutiste, guerrier expansionniste et
autoritaire répressif des mouvements sociaux,
que le royaume de France dut véritablement son
unification par la refonte des us et coutumes
ethnico-régionaux (flamand, breton, alsacien,
normand, bourguignon, savoyard, occitan,
picard, etc.) et aussi par la dotation du
royaume d’institutions neutres et universelles
(au sens de nationales, au-dessus des
particularismes ethniques) dont certaines
existent encore aujourd’hui. Comme dans
d’autres domaines (le droit des affaires, le
droit criminel), Louis XIV avait initié en
matière civile un Code portant son nom,
inspirateur du Code Napoléon. C’est à lui que
revient la modernisation institutionnelle de
l’État royal au-delà de la magnificence
spectaculaire du château de Versailles. Par
ailleurs, l’action de Bismarck dans la
construction de l’Allemagne moderne dans la
seconde moitié de XIXè siècle est rapprochée
de celle du Roi-Soleil. Au cours de la même
période, des tentatives analogues étaient
repérables sur le continent africain à travers
Samory Touré, Tchaka Zulu, Béhanzin et ses
prédécesseurs, et un siècle plus tôt le roi
ashanti Osei Tutu. Le royaume ashanti et le
royaume du Danhomê sur le plan de
l’organisation institutionnelle et
administrative n’avaient rien à envier au
royaume Louis-quatorzième.
Ces expériences endogènes de construction
d’État africain ont été brutalement
interrompues et néantisées par l’État
colonial. Lequel s’était arc-bouté sur une
idéologie foncièrement raciste et dont le mode
de fonctionnement et les caractéristiques
saillantes étaient très éloignés du modèle
d’État moderne alors en voie de consolidation
en Occident. Le colonisateur, surtout français,
n’avait pas importé en colonie le modèle
d’État qui fonctionnait chez lui.
Fondamentalement, l’État colonial ignorait
éperdument la séparation des pouvoirs chers à
Montesquieu, d’autant que la justice par
exemple ne jouissait d’aucune lichette
d’autonomie ou d’indépendance. En colonie, le
pouvoir, tout le pouvoir était concentré entre
les mains du gouverneur et de son
administration, en réalité une seigneurie
féodale sous les traits républicains.
Par ailleurs, au lendemain de la Seconde
Guerre mondiale, la manipulation des élections
au profit des élites politiques autochtones
proches du pouvoir colonial était monnaie
courante, que soit au Sénégal étudié par
Catherine Atlan et Donal B. Cruise O’Brian ou
au Togo étudié par Kodjo Koffi. Si “ la fraude
électorale n’est pas une pratique anormale,
mais un élément constitutif du ‘‘marché
politique’’ ” comme l’écrit Patrick Quantin,
en revanche, force est de reconnaître qu’en
France, elle a été toujours sanctionnée par
les tribunaux amenés à faire face lors de
chaque scrutin à un contentieux électoral de
plus en plus volumineux selon l’importance de
l’enjeu politique. C’est que le vote n’est pas
une vertu naturelle à l’homme, c’est par la
volonté et de l’exécutif et du législateur, et
bien entendu par l’intervention décisive du
juge (la dextera domini), qu’il a fini par
être apprivoisé, discipliné et civilisé au
cours des siècles dans un pays comme la France
et ailleurs en Occident. Lorsque Jean-François
Bayart parle de “ greffe de l’État en Afrique
” ou de son “ hybridation ”, tout le problème
est de savoir de quel État il parle : greffe
et hybridation de l’État métropolitain avec
l’État colonial ? ou greffe et hybridation de
l’État colonial avec l’État bandit ? Ces trois
différentes entités ne sont pas réductibles
les unes aux autres, même si on peut trouver
des passerelles entre elles.
L’État colonial importé en Afrique était un
proto-État. Comme la Bande de voyous, rien ne
limitait ou contenait véritablement le pouvoir
du gouverneur et de ses collaborateurs qui
avaient rarement de comptes à rendre, surtout
pas à leurs administrés. Et comme consécutive,
l’enrichissement personnel et la corruption
n’étaient pas non plus des phénomènes rares,
pendant que la violence et la répression
étaient érigées en modes de gestion naturelle
des rapports entre l’“ esclave ” africain et
son “ maître ” occidental au sens hégélien de
ces termes. Certes, au nom de la “ mission
civilisatrice de l’Occident ”, on a construit
des écoles, des routes, des hôpitaux. Mais
l’école : n’était-elle pas destinée plus à
abrutir l’esprit qu’à l’éduquer pour réagir à
des problématiques et à le “ citoyenniser ” ?
la route : plus à drainer vers la métropole
les richesses extraites de la colonie ? et
l’hôpital : plus à maintenir les corps valides
pour le travail et le fisc ? En tout cas,
insérées dans l’idéologie raciste du
colonialisme, ces réalisations ne faisaient
sens que rapportées à cette idéologie
méprisante et négatrice de l’Autre. L’idée de
grandeur que la France s’était toujours faite
d’elle-même, de son histoire et de sa culture
en Occident et dans le monde (une certaine
France s’est toujours pensée comme hyper
intelligente, hyper éclairée, élue et bénie de
Dieu !) amplifiait le fossé entre maître et
esclave en colonie. Pendant que la mythologie
de “ la Patrie des droits de l’homme ” et la
devise de la République empruntée à
l’humanisme maçonnique (Liberté, Égalité,
Fraternité) servaient de couvercle compresseur
de l’exploitation nauséeuse en colonie privée
de toute humanité, ce qui perdure encore dans
certains milieux sous divers vernis pseudo-altruistes.
Bref, à partir des années 1960, cet État
colonial, ce proto-État, que les Africains
colonisés ont vu fonctionner et pris pour
modèle (l’école entre autres servait à
inculquer cette idée), a été tout simplement,
sans réformes préalables en profondeur,
affublé des attributs régaliens de l’État
métropolitain moderne tel que le principe de
souveraineté nationale, au nom duquel l’État
bandit peut se permettre tout, absolument tout
sur le territoire et sur sa population, et en
impunité totale. N’a-t-il aussi pour lui et
avec lui la violence légitime, cet autre
élément régalien constitutif de l’État moderne,
si on en croit Max Weber ? Contrairement à
l’État métropolitain, et avec sa complicité,
la “ postcolonie ” (A. Mbembe) peut massacrer,
affamer, abrutir, piller, razzier, racketter
ses sujets comme le firent ses prédécesseurs
coloniaux, et surtout comme des bandes de
bandits du Moyen age. Et il est assez frappant
de constater avec quelle véhémence les
postcolonies africaines aiment à revendiquer
ce principe de souveraineté nationale à la
face du monde lorsqu’elles estiment qu’il y a“
ingérence dans leurs affaires intérieures ”,
alors même que des pans entiers du territoire
échappent à leur contrôle et qu’elles peinent
à remplir leurs fonctions de souveraineté
élémentaire d’un État digne de ce nom. Les
postcolonies africaines sont dans leur
ensemble de gros producteurs de violence et
d’insécurité qui ignorent superbement la
sécurité et le bien-être de leur propre
population. Certaines de ces postcolonies
donnent l’impression d’être historiquement
formatées pour n’être comme disait Sony Labou
Tansi qu’“ un tas de merde jeté à la face du
monde ”.
En Occident, la Bande de bandits a évolué vers
un État de droit tel que nous connaissons à
l’heure actuelle. Cependant il reste encore
des traces de ces périodes voyoutes dans le
subconscient de l’État moderne quand on pense
par exemple aux comportements internes de
certains Etats (assassinats politiques,
pression fiscale, étouffements des scandales,
corruption, enrichissement illicite des
dirigeants) et aussi à la manière dont
certains pays occidentaux, forts de leur bon
droit de puissance, peuvent se permettent de
se placer au-dessus du droit international. Le
comportement des États-Unis dans nombre de
crises dans le monde (voir L’Etat voyou de
William Blum, 2002) et de la France dans ses
relations avec ses colonies africaines relève
du banditisme pur et simple.
En Afrique, bon an mal an, la Bande de bandits
a évolué vers quelque chose qu’on peut appeler
État, certes pas forcément “ moderne ” et “
civilisé ”, mais État quand même avec un
certain degré d’institutionnalisation de
l’État de droit. Ce sont notamment les cas de
l’Afrique du Sud postapartheid, du Ghana de
Jerry Rawlings ou de l’Ouganda de Yoweri
Museveni. En revanche ailleurs, le proto-État
colonial, pour diverses raisons, a régressé
très sensiblement vers une Bande de bandits ou
de voyous avec un taux de criminalisation
élevé selon les pays. C’étaient hier par
exemple les cas de la Côte d’Ivoire du
Vieux-Crocodile-de-Cocody, Houphoüet-Boigny
(on ne comprend pas toujours l’adulation et
l’engouement autour de ce personnage féodal et
amoral !), du Nigeria de Babaginda ou d’Abacha,
du Liberia de Charles Taylor, de l’Ouganda
d’Idi Amin Dada, du Zaïre de Mobutu Sese Seko.
Actuellement, sous nos yeux, on peut citer les
cas du Cameroun de Paul Biya, du Gabon de
l’increvable Omar Bongo, de la Guinée
Équatoriale de Teodoro Obiang Nguema, du
Soudan d’Omar Hassan El-Bachir, du Zimbabwe de
Robert Mugabe, et bien entendu du Togo
d’Éyadéma qui nous intéresse.
Le Togo d’Éyadéma : une Bande de bandits et
de voyous
Il est récurrent de dire que le Togo d’Éyadéma
est géré par une bande de voyous. Dans
l’esprit de ceux qui utilisent l’expression,
on ne sait si c’est une métaphore ou un
concept qui exprime une réalité concrète et
palpable. A y regarder de près, la dictature
Eyadéma est un copier-coller parfait de la
Bande de bandits à l’origine de l’État moderne.
Quatre raisons essentielles autorisent
d’argumenter et de systématiser ce point de
vue.
1. Modalités illégales et illicites de
prise du pouvoir
Les modalités d’accession d’Éyadéma au pouvoir
dans les années 1960 n’ont obéi à aucune
procédure légale : le coup d’État contre
Nicolas Grunitzky et auparavant l’assassinat
de Sylvanus Olympio. Le statut même des
meurtriers est d’une confusion juridique
totale : ils étaient des démobilisés de la
Coloniale recrutés au Dahomey voisin par
l’autorité française pour contourner
l’interdiction de lever des troupes sur le
territoire togolais alors sous tutelle
onusienne. Recrutés par la France hors du
territoire et pourvus de nationalité française
(ce qui n’était pas le cas de tous les
Togolais), ils exigèrent à l’issue de leur
mobilisation leur intégration dans la petite
armée togolaise de l’époque. Juridiquement,
politiquement et moralement, Sylvanus Olympio
n’était pas obligé de les intégrer. Leur
situation juridique était nettement différente
de celle de leurs homologues dahoméens,
maliens, voltaïques ou guinéens. Mais ils
justifiaient le meurtre par la dérive
autoritaire du régime Olympio, révélée entre
autres par l’arrestation de ses opposants et
de ses anciens alliés juventistes. Ce qui est
exact. Cet argument toutefois ne tenait aucun
compte du contexte sous-régional de l’époque
marqué par exemple par les velléités
d’annexion du Togo par le président ghanéen
Kwame Nkrumah de mèche avec Antoine Méatchi et
des juventistes radicaux qui complotèrent
réellement contre S. Olympio. Il faut relever
que l’argument constituait une justification
ex post fort éloignée du mobile immédiat des
meurtriers qui était plutôt d’ordre
alimentaire. A la page 22 du Togo sous Éyadéma
(Karthala,1986), était montrée l’évolution
autoritaire du pouvoir olympiste, page que
certains ont cru récemment devoir plagier et
dénaturer avec une évidente mauvaise foi.
Souscrire à la justification des meurtriers
revient à ouvrir la boîte à Pandore et fournir
arguments à ceux qui sont tentés de liquider
la dictature Éyadéma par la même méthode,
d’autant qu’elle surclasse de loin tous les
régimes l’ayant précédée en matière
d’arrestations, d’arbitraire, de corruption et
de cruauté. Si pour un État, il est malsain et
même politiquement contre-productif de
continuer à justifier ses propres faiblesses
et manquements sur le dos de personnes
assassinées il y a une quarantaine d’années,
en revanche une Bande de bandits, donneuse de
la mort, puise son existence et sa légitimité
du nombre de ses cadavres.
2. Racket et razzia comme modes
d’enrichissement
La Bande s’est assigné un objectif précis qui
n’est pas celui d’un État soucieux de
développement économique et de la qualité et
de la densité du lien social, c’est-à-dire du
bien-être et de vouloir-vivre ensemble.
L’objectif de la Bande, à l’instar de l’État
colonial et pis à bien des égards, c’est
d’abord de s’enrichir en extrayant le maximum
de richesse du territoire. Mobutu et
Houphouët-Boigny le recommandaient
expressément à leurs collaborateurs.
Au lendemain de la Conférence nationale (juillet-août
1991), Éyadéma intimait le même ordre aux
siens. L’ambassadeur de France à Lomé,
Jean-François Valette, dans une note datée du
15 février 2000 adressée à son ministère de
tutelle écrivait en substance : “ Autour du
Président [Eyadéma], l’entourage est animé
d’un seul état d’esprit que pourrait résumer
le titre du film de Woody Allen : ‘‘Take the
money and run’’, encore plus explicite dans la
traduction française. Cet affairisme s’est
trouvé amplifié par la perspective d’un départ
du Président Eyadéma.
Certains de nos compatriotes –malheureusement
– y participent activement, ce qui nuit à
notre image ” ? Nous sommes ici dans la
configuration saisissante du Bon, de la Brute
et du Truand, film du même nom où Sergio Leone
a su élever avec maestria un temple à la
gloire du cynisme le plus cru.
La Bande est organisée, structurée et
hiérarchisée, même sommairement, autour du
Chef à qui les membres obéissent au doigt et à
l’œil. Le Chef : c’est un personnage cupide,
sans morale ni scrupule, le costard de
maffieux, le regard toujours dissimulé
derrière des lunettes noires de maffieux, le
discours officiel fruste et paillard dans le
privé, dépeint avec ironie dans son curriculum
vitae sur le site gouvernemental comme “ une
force de la nature ” brute, déchaînée, aimant
cultiver et entretenir ce qu’il y a de plus
bestial dans l’homme. C’est lui le centre
névralgique du système qu’il incarne et
personnifie, sans lui il n’y a pas de système
bandit possible. Mais au sein de la Bande
existe une loi d’airain : nul n’a le droit de
dépasser même d’un pouce le Chef. Dans la
Bande tout est organisé en fonction des désirs
du Chef, avec un nivellement extraordinaire
par le bas.
En termes plus explicites, les détournements
de denier public exécutés avec virtuosité au
sommet de l’État illustrent cette dimension
primordiale de la Bande. Les lettres
réquisitoires de l’ancien président de
l’Assemblée nationale, Maurice Péré, et
surtout de l’ancien Premier ministre Gabriel
Agbéyomé se passent de commentaire à cet égard
et confirment dans les détails les pratiques
relativement connues au Togo. Auparavant ce
fut la Conférence nationale qui mit en exergue
les méthodes d’enrichissement illicite de la
Bande qui vivait scandaleusement sur le dos de
la population : crédits bancaires jamais
remboursés, factures d’eau, d’électricité et
de téléphone jamais payées, commissions
mirobolantes sur les éléphants blancs,
monopoles sur les marchés publics sans appels
d’offre, etc. La valise diplomatique sert, au
vu et au su des services de renseignements
occidentaux et surtout français, à convoyer
drogue et pierres précieuses pour lesquelles
Lomé est devenue une plaque tournante
sous-régionale grâce au savoir-faire et à
l’expertise de quelques Libanais de la place,
cette frange intouchable et archiprotégée de
la population togolaise. A Lomé, l’hôtel Palm
Beach, - anciennement Le Président le bien
nommé -, propriété d’un Crésus libanais, est
un haut lieu de ces trafics alimentés par les
Charles Taylor, les Fode Sankho, les Jonas
Savimbi, ces intimes relations du Prédateur de
Lomé 2 et des contrebandiers de toutes les
nationalités. Sans parler de la rapacité
foncière légendaire de la Bande à travers le
pays, de la non-budgétisation de nombre de
recettes publiques et des trafics d’armes. Si
seulement l’avion présidentiel et les
aéroports de Lomé et Niamtougou pouvaient un
jour se mettre à table ! Car, non seulement on
blanchit l’argent sale au Togo, on y fait
mieux en noircissant l’argent propre au profit
du Chef de Bande, grand prédateur devant
l’Éternel, et de ses collaborateurs.
Et comme au saloon d’un western spaghetti, le
peuple “ heureux qui chante et danse
l’animation ” livre ses filles et ses femmes
pour le repos bien “ mérité ” de ces
aventuriers et de leur Chef, quand la Bande ne
se les arrache pas elle-même de force. A la
Conférence nationale, une cohorte de
collégiennes et lycéennes a cru bien faire en
venant dénoncer la prostitution de leurs mères
au pouvoir bandit, oubliant comment
elles-mêmes se livraient au Minotaure et à ses
acolytes pour quelques poignées de francs CFA.
Comme dans le film Mobutu, roi du Zaïre, le
Chef de Bande peut coucher avec les femmes de
ses collaborateurs qui y voient, malgré eux
peut-être, moins un affront et une humiliation
qu’une marque insigne d’honneur et de
gratification. Dans le même temps, et
paradoxalement, le Chef ne vit pas avec ses
nuées de femmes et de maîtresses, mais avec de
petits voyous de la rue, à l’occasion
transformés en “ liseurs de tracts et de
communiqués ” professionnels qu’on peut
affubler de l’épithète générique Étienne
Gamiledji. A Lomé 2, Étienne Gamiledji côtoie
d’autres bandits de renom comme Laclé, Barqué,
Mivédor. Lomé 2, cet antre grouillant de la “
podologie ” (podo : ventre en ewe) où
s’agglutinent et se bagarrent des pirates
homonymiques venus du fond des mers tels que
Charles Debbasch, Charles Pasqua, Jacques
Vergès et surtout Jacques Chirac. Il est fort
possible que le Chef de Bande ait eu un projet
de construction d’État à sa prise de pouvoir,
mais il s’en est vite volatilisé à partir de
janvier 1974 suite à l’accident de Sarakawa et
à la “ nationalisation ” (en fait une
privatisation déguisée au profit de la Bande)
des phosphates, ce qui a tourné la tête à la
Bande, désormais atteinte de vertige,
d’arrogance et d’extravagance. Si ces
pratiques ont pu éclore, c’est principalement
parce que l’on est en présence d’une
précarisation du droit qui favorise l’impunité
érigée en norme pérenne et institutionnalisée.
3- Précarisation du droit et des
institutions du pays
La précarisation du droit ou de la norme
caractérise singulièrement la Bande dans ses
rapports à la société aux dépens de laquelle
elle prospère. Si la Bande dispose d’un
minimum d’ordre interne, cependant c’est
l’anomie (Émile Durkheim) qui règne en maître
dans ses rapports avec la société. Le propre
de la Bande c’est de corrompre au sens premier
et second (cf. Montesquieu dans L’Esprit des
lois sur les différentes acceptions de ce
terme), et finalement de détruire tout ordre
social existant et de ne rien façonner en lieu
et place. Et pour cause, la Bande a une
détestation somatique du droit et de tout ce
qui ressort de la loi, pas de ce droit
théorique et intellectuel, mais du droit en
tant que pratique effective de régulation
sociale. Les individus et les groupes sont
alors laissés à leurs passions, sans repères
ni référents. La loi, les institutions et le
droit sont ainsi frappés d’incertitude et
d’instabilité chroniques.
Rappelons ici un épisode de la légende du
peuple hébreu à sa sortie d’Égypte, errant
dans le désert, dans une anarchie et anomie
totale à faire désespérer Moïse. L’astucieux
guide alla alors se dissimuler derrière un
buisson et revint bientôt la mine composée
d’autorité et de gravité solennelles (sont-ce
les fameuses cornes de feu ?) vers son peuple,
muni de la table de la loi. Figure de la
nouvelle alliance verticale entre Israël et
Yahvé son garant, la table tisse de nouveaux
liens sociaux horizontaux entre les Israéliens
eux-mêmes, ce qui leur permit d’entrer
triomphants en Canaan, la terre promise où
coulent du lait et du miel.
De cette légende biblique, il apparait qu’il
n’y a pas de vie collective normale sans un
minimum d’ordre et de discipline sociale
acceptée, sans une puissance morale respectée,
qui réglemente l'infinité et l'insatiabilité
des désirs des individus et des groupes, et
qui bride la prolifération des passions
individuelles. Les sociétés africaines dans
leurs spécificités les plus diverses ont,
elles aussi, élaboré des codes de conduite
sociaux indispensables qui cimentent et
consolident leur vivre-ensemble. A la
différence de Moïse dans le Sinaï, à aucun
moment, la Bande à Éyadéma n’a jamais voulu
produire des valeurs qui soient universelles
en lesquelles le peuple togolais dans ses
diverses composantes sociologiques et
culturelles se reconnaît, c’est-à-dire de
nouvelles valeurs communes se situant au-dessus
des valeurs ethniques particulières. Ce qui
aurait été un nouveau contrat social, source
d’une conscience commune, régulateur social
dans une société plurale dont l’intégration,
de façon diffuse, s’effectue malgré tout, ne
serait-ce parce que les individus et les
groupes échangent entre eux, et donc changent.
Il ne manque que la force du droit ou de la
loi pour contrôler et canaliser ces
changements. La velléité explicite d’Éyadéma
de chercher à créer ou à imposer une identité
nationale dont son groupe ethnique serait le
vecteur pour contrebalancer l’hégémonisme
politique et culturel des Ewe dans le Sud, ne
peut être qu’une entreprise hasardeuse et
impossible, vouée à un échec programmé. Notons,
assurément, que c’est là une méthode
caractéristique de Chef de Bande plutôt que de
chef d’État qui doit s’élever au-dessus des
contingences tribales et primordialistes.
Ceci étant dit, lorsque Éyadéma s’empara du
pouvoir en janvier 1967, sa première décision
fut de suspendre la constitution de 1963,
comme lui et les assassins de S. Olympio le
firent de la constitution de 1961.
L’interdiction frappait aussi les partis
politiques, les syndicats, les différentes
associations, par ailleurs l’assemblée
nationale fut dissoute. Ainsi, tous ces
espaces d’apprentissage social et politique du
vivre-ensemble furent hermétiquement clos, et
la clé déposée dans les mains du Chef de Bande.
Pendant longtemps, le Togo était géré par des
ordonnances et des décrets. La création en
1969 du parti unique, le Rassemblement du
peuple togolais (RPT), ne fit qu’amplifier en
l’hypertrophiant l’exercice personnel et
solitaire du pouvoir doublé d’une
extraordinaire personnalisation (on peut même
parler de divinisation) du Chef de Bande,
survenue au lendemain de l’accident de
Sarakawa, qui annonça le début du commencement
du naufrage social, du basculement de la Bande
dans la démence psychosomatique et
l’envoûtement de soi. Observons bien les
membres de la Bande : ne sont-ils pas, en
fonction de leur proximité avec le Chef, pour
la plupart atteints de mythomanie et de sida
mental avec des mensonges hyperboliques qui
laissent pantois ? Sous d’autres cieux, ils
seraient des pensionnaires émérites des
centres psychiatriques, malheureusement rares
au Togo…
Le Programme et statuts du Rassemblement du
peuple togolais, plus connu sous le nom de “
Livre vert ”, édité en 1969, premier texte
universel imposé par la Bande aux Togolais,
fut rapidement vidé de son contenu au profit
de pratiques pour le moins autoritaires,
scandaleuses et honteuses, très éloignées de
l’esprit même desdits programmes et statuts.
Et son auteur d’alors, Edouard Kodjo, laissa
lui-même quelques plumes en 1971 sans pour
autant claquer la porte de la Bande. Il en fut
de même de la constitution de 1980, censée
être le référent fondamental pour les Togolais,
alors même que cette constitution ciselait
dans le granit de l’écriture des pratiques
autoritaires, scandaleuses et honteuses.
Jusqu’aux années 1990, jamais on n’a entendu
la Bande citer pour si peu que ce soit un
alinéa de ladite constitution pour justifier,
argumenter les actes qu’elle posait. Tout se
passait comme si elle n’avait point besoin de
la loi fondamentale, tandis qu’elle clamait
urbi et orbi que l’existence même de la
constitution était synonyme de la démocratie.
C’était la belle époque de la guerre froide,
bon prétexte qui permettait de boire aperto
naso toutes les insanités discursives de la
Bande.
D’un autre côté, le Chef et sa Bande ont signé
une tonne de textes (décrets, ordonnances,
lois, codes, chartes, etc.) et ratifié une
multitude de traités interafricains et
internationaux dont seulement ceux qui
imposent des contraintes et des obligations à
la population furent respectées. En revanche,
ceux qui dessinent des frontières et des
limites, même floues, au pouvoir de la Bande
seront systématiquement jetés à la poubelle de
la mémoire et ignorés. Parmi un millier
d’exemples, citons simplement le code de
procédure pénale, le code de la famille, le
code du travail, la charte des partis
politiques. C’est que la Bande, à la
différence de l’État, n’a pas de devoirs mais
que des droits sur la population. Elle aurait
pu faire l’économie des modifications,
intervenues au cours de l’année 2002, de la
constitution de 1992 et de toute
l’architecture juridico-légale issue des
Accords-cadre de Lomé de 1999, puisqu’une
Bande n’a jamais agi dans un cadre légal, ce
qui est pour elle un phénomène superfétatoire
situé en dehors de son entendement : une Bande
est un hors-la-loi, expression qui exprime
toute la mentalité et la psychologie
individuelles et collectives de ses membres.
Comment dans ces conditions respecter sa
parole d’honneur, de “ militaire ”, quand
celui qui la donne n’est pas un militaire mais
un Chef bandit ? Et comment croire de surcroît
à la caution morale de cette parole d’honneur
quand cette caution est de même acabit que le
Chef bandit : c’est-à-dire Jacques Pirate,
exécuteur testamentaire de la Françafrique
foccartienne à la caisse de laquelle le
misérable Togo est un des plus zélés et
réguliers cotisants africains ? Et est-il
vraiment besoin de rappeler toutes ces
fameuses paroles d’honneur de “ militaire ” où,
comme en mai 1967 par exemple, le Chef de
Bande se disait opposé au parti unique ? Ou
ses retraits annoncés du pouvoir ? Mais la
dénonciation, sans raison valable apparente, à
la Conférence nationale de l’Accord du 12 juin
1991 sous des applaudissements nourris
n’est-elle pas aussi révélatrice de cette
culture politique voyoute qui s’est enracinée
en profondeur en terre togolaise ?
Cependant, plus hier qu’à l’époque de la
guerre froide, la Bande a besoin de
l’habillage institutionnel démocratique en ces
temps de bonne gouvernance et de
conditionnalités politiques, ces chiffons
rouges que les toréadors internationaux aiment
à agiter hypocritement à la face des Bandes
mendiantes des pays qu’elles ont contribué à
appauvrir. Ainsi, dans l’esprit du Chef de
Bande et des siens, la Commission nationale
des droits de l’homme, créée en 1987, devait “
servir à convaincre la communauté
internationale que tout allait bien au Togo en
matière de droits de l’homme ” (cf. Yawovi
Agboyibo, Combat pour un Togo démocratique,
1999). La constitution, les partis politiques,
les syndicats, les élections, les
associations, la presse, etc. sont destinés à
la consommation extérieure, aux bailleurs de
fonds étrangers dont les moins vigilants
croiront et soutiendront (par naïveté ?) ces
simagrées institutionnelles. La Bande, ou plus
exactement son Chef, est un monstre ayant la
tête de Janus, cette divinité de la Grèce
antique à double face (son équivalent
s’appelle Djominakosu dans le culte vodu chez
les Ewe) dont l’une est souriante pour la
consommation extérieure afin de capter aides
et subventions, et l’autre terrifiante et
exécrable pour l’usage interne : la face de la
violence à l’état brut et de la cruauté.
4- Violence et cruauté : quatrième mamelle
de la Bande.
C’est à partir de 1974 que la Bande a
véritablement basculé dans la répression, la
violence, l’arbitraire et la cruauté.
Contrairement à d’autres pays où elle est
d’origine policière, la répression au Togo est
une spécialité de la branche armée de la Bande,
abusivement appelée Forces armées togolaises.
Car, s’il y a bel et bien des militaires au
Togo, en revanche, il est difficile d’affirmer
qu’il existe une armée en tant que telle. Car,
elle ne connaît pas ce qu’on appelle
véritablement la discipline militaire, sans
laquelle il n’y a pas d’armée, dans la mesure
où par exemple un homme de troupe peut non
seulement désobéir à son supérieur
hiérarchique mais encore le faire punir pourvu
qu’il dispose de la couverture et de la
protection nécessaires auprès du Chef de Bande.
En outre, les militaires togolais n’ont pas de
statut, leurs promotions et avancements se
font selon les humeurs du Chef de Bande, sans
critères objectifs précis. Depuis un certain
temps, le militaire togolais achète souvent
lui-même son propre uniforme chez le fripier
du coin.
La nationalisation des phosphates en février
1974 et le renchérissement des cours qui s’en
est suivi ont eu pour conséquence leurs
recrutements réguliers et massifs faisant
passer leur nombre de quelque 300 hommes en
1960 à 14-15 000 à l’heure actuelle, la
plupart du temps issus du groupe ethnique du
Chef de Bande. Ils constituent plus
probablement une soldatesque qu’une armée,
dont la fonction n’est pas la défense
extérieure du territoire. Cette soldatesque
s’est substituée aux forces de police dans
l’exécution des tâches de sécurité intérieure
avec des armes de guerre, quand ils disposent
de munitions dans leurs engins. Organisée en
corps francs spécialisés dans la répression,
le kidnapping, la disparition, la violence, la
torture et la tuerie, elle est une milice
privée géante aux ordres et au service Chef de
Bande, même si elle est parcourue de courants
pluriels et dissidents, d’ailleurs vite
étouffés dans des bains de sang. Elle fait
figurer constamment le Togo au palmarès des
rapports des organisations de défense de
droits humains. En 1994, un éditorialiste
concluait ainsi un article d’humeur dans
Tribune des démocrates :
“ Au Togo, on ne tue pas parce que vous êtes
démocrates : on vous tue pour une critique ;
on vous tue parce que le poste que vous
occupez, on veut l’offrir à un frère de tribu
; on vous tue parce que vous êtes dans un
service ou une banque que l’on veut tribaliser
; on vous tue pour votre culture, pour votre
intelligence ; on vous tue par pure bêtise ;
on vous tue pour ressusciter un passé
crapuleux abhorré ; on vous tue parce que vous
réclamez le droit et la justice ; on vous tue
parce qu’on s’estime plus togolais que vous ;
on vous tue quand vous dites que le Togo n’est
ni une propriété privée ni une réserve ; on
vous tue parce que vous dites que le tableau
noir qu’on proclame blanc est bel et bien
noir… ”.
Et on vous tue aussi parce que vous êtes
intègre, parce que l’intégrité morale
représente une menace pour la Bande. Comme
dans le film L’État sauvage (1978) où le héros,
Patrice Doumbé, fut assassiné pour avoir
incarné cette éthique dans un système
politique africain corrompu. Ou encore comme
dans le roman d’Ahmadou Kourouma En attendant
le vote des bêtes sauvages qui égrène presque
à chaque page cette violence inouïe et
sanguinolente pour un oui pour un non. On peut
avancer le nombre plancher de 5-6 mille morts
depuis l’arrivée de Big Brother au pouvoir en
1967, qui a essaimé le territoire de commandos
de la mort, de camps de la mort tels que
Agombio, Kazaboua, Mandouri, Otadi et les
Réserves fauniques de la Kéran, de sinistre
mémoire où étaient planifiés avec calme et
sang froid de yogi la torture, la répression
et le viol. Il n’est pas improbable que dans
les années à venir soient découverts des
charniers humains au Togo. Le Togo est un
mixage tropicalisé de Le Château de Franz
Kafka et de 1984 de George Orwell avec ses
cohortes de sicaires et de délateurs
professionnels qui fragilisent le lien social
très ténu entre Togolais de l’intérieur comme
de la diaspora. Car, c’est dans la
dénonciation calomnieuse, la violence extrême
et la cruauté exercées sur le corps de l’Autre
que Big Brother et sa Bande prennent leur
épectase, cette extase jubilatoire qui va au-delà
même du plaisir génésique. Dans les hautes
sphères mentales de la Bande, la politique
doit se comprendre en termes virils et
martiaux qu’incarne si bien la figure du
fusil. C’est avec le fusil que la Bande tient
le peuple en respect sur le champ de
l’exploitation de ses richesses, oubliant de
construire l’État, qui n’est pas et n’a jamais
été son objectif prioritaire. Alors comment
démocratiser un système qui n’a rien d’un État
?
Rien n’est à démocratiser dans la dictature
Éyadéma !
Lorsque l’on parle de démocratiser, cela
sous-entend un État. Lequel suppose
l’existence de pouvoirs et de contre-pouvoirs
organisés et reconnus, une différenciation
entre sphère publique et sphère privée, une
administration neutre et impartiale qui
fonctionne avec des règles établies, des
institutions de contrôle et de sanction, des
acteurs politiques et des citoyens libres et
actifs impliqués dans la gestion de la Cité,
des règles du jeu universelles effectives et
valables pour tout le monde. Il n’y a rien de
tel au Togo quand on lit par exemple le Cahier
de retour du bercail d’Ékoué B. Ayivi sur
Diastode. Certes, on a une dictature qui a
toujours aspiré au totalitarisme afin
d’imprimer sa marque sur les corps et les
esprits sans en avoir toutefois véritablement
les moyens. On a ainsi un totalitarisme
inachevé, plus dangereux encore que le nazisme
et le stalinisme, car il éprouve à tout moment
le besoin de se prouver à lui-même qu’il est
une dictature totalitaire avec des
monstrations de “ la force brute de la nature
”. On n’a pas affaire à un État, mais plus
sûrement à une Bande de bandits, sans projet
politique de construction d’État, mais qui
sait toutefois utiliser la puissance publique
pour briser les corps et les os, pour
extorquer et extraire de façon exorbitante des
richesses du territoire.
La science politique transitologique a
tendance à percevoir le Togo comme un cas
d’école typique de restauration autoritaire,
où donc la transition vers la démocratie ne
s’est pas effectuée. Cependant, la transition
suppose préalablement que le système politique
en question soit un État miné par des crises
de légitimité politique, économique et sociale,
et qu’il y ait panne dans l’allocation
néopatrimoniale des ressources. On ne peut pas
dire que la dictature Éyadéma soit en crise,
car au commencement, il n’y a pas d’État qui
serait en crise. La Bande, dotée de la
puissance publique, ne connaît pas de crise,
elle vit et prospère au contraire sur et de la
crise qui lui est consubstantielle.
Ce n’est pas un hasard si Big Brother, qui est
un fin connaisseur de son système, s’est
toujours opposé à toute idée de
démocratisation. En mai 1990, le septième
Conseil national de son parti, le RPT, opposa
un “ non ferme et unanime au multipartisme ”
(La Nouvelle Marche du 28 mai 1990). En juin
de la même année, il faisait partie du club
des réfractaires (Mobutu, Hassan II, Bongo,
Paul Biya, etc.) au discours de La Baule du
président français François Mitterrand
appelant les Chefs de Bande africains à aller
vers plus de démocratisation de leur système,
discours d’ailleurs en deçà de l’original
écrit par Eric Orsena, et qui prenait avec
retard le train de la démocratie déjà en
marche sur le continent.
Par ailleurs que pouvait faire vraiment le
Premier ministre de la Transition, Joseph
Koffigoh, contre la soldatesque de la Bande
lorsqu’il a été attaqué et pris en otage ainsi
que les membres du Haut Conseil de République
? Mais la traîtrise de Joseph Koffigoh,
inscrite dans une stratégie apparemment
réfléchie et mûrie, le fera catapulter dans
les bras du Chef de Bande dont il deviendra un
baron onctueux et bourré de componction.
Résultat des courses : le démantèlement et le
vidage des nouvelles institutions dans une
stratégie de terreur méthodique et
systématique.
Le pauvre Joseph Koffigoh n’avait rien,
absolument rien (ni structures étatiques, ni
institutions politiques) à faire “ transiter ”
vers la démocratie, si ce n’est le Chef de
Bande lui-même qui, lui, voyait avec raison
dans la “ transition ”, une menace et
l’effondrement de son système. Et il fit tout
pour s’opposer à la Conférence nationale qui
l’avait dépouillé de ses prérogatives, sans
lesquelles il n’existerait pas. Big Brother a
tout compris et sa réaction a été d’une
brutalité et d’une violence à la hauteur de
l’enjeu politique.
On peut démocratiser un État autoritaire, mais
démocratiser une Bande, telle que celle
d’Éyadéma, relève de l’inconscience et de la
gageure. Joseph koffigoh, personnage falot
par-dessus le marché, a été envoyé en réalité
au casse-pipe, et s’est fait féal de son
bourreau. Si l’on veut démocratiser une Bande,
il faut commencer par éliminer, solution
radicale, son Chef, à moins qu’il ne se
convertisse à l’idée d’État et de démocratie,
comme semblent le lui indiquer ses anciens
collaborateurs Maurice Péré et Gabriel
Agbéyomé. Mais “ la force de la nature ” n’est
pas faite pour écouter ces “ énergumènes ”
qui, à défaut d’une évolution réformiste
interne de la Bande qu’ils souhaitent (ce qui
est d’ailleurs impossible et irréalisable !),
ont quitté avec fracas le bateau fantôme venu
jeter son ancre sur les côtes togolaises en
janvier 1963 pour s’y incruster durablement
comme des sangsues.
PS : Le texte constitue
le premier volet de mon analyse de l’échec du
processus démocratique au Togo. Prochain
rendez-vous en septembre sur letogolais.com,
pour le second volet intitulé “ Les acteurs
politiques et le système ”. Bonne lecture.
Boston, USA, 27 août 2003
Comi M. Toulabor
Directeur de recherche FNSP
CEAN-IEP de Bordeaux |