AmericanSingles.com

AgoraPress

Tribune

Economie

Politique

Culture

Société

Sites

 
Tribune Libre

11 janvier 2003

Se faire comprendre est aussi un art difficile
Comi M. Toulabor 

Face au changement de constitution, et donc de République, que le général Eyadéma et son assemblée ont adopté le 30 décembre dernier, je me demande si dans un tel contexte une mise au point n’est pas simplement dérisoire. Cependant ayant promis de ne pas fuir le débat, malgré les urgences qui nous accablent, je ne m’inscris donc pas aux abonnés absents. 

J’ai récupéré sur différents sites les réactions des uns et des autres qui me paraissent essentielles pour nourrir le débat. Je suis ravi que le débat puisse s’instaurer même sur des sujets sensibles. La dictature se nourrit de silence, je crois savoir que c’est la devise d’un de nos partis politiques, j’ajouterai aussi pour être explicite de l’inaction, de l’apathie et du fatalisme. A certains moments de la vie politique, la prise de la parole est un acte, à d’autres moments elle ne suffit plus. Toutefois comme je l’avais dit, je refuse les insultes et les dénigrements qui, pour ce qui me concerne, ne sont que la marque de la dictature Eyadéma. La colonisation allemande au Togo a duré une bonne trentaine d’années (1884-1914) et a beaucoup marqué les esprits, même de ceux qui n’ont pas connu cette époque. Je comprends aisément que la dictature obscure et implacable du général Eyadéma, cette colonisation au rabais, qui est en train de fêter ses 36 ans, ait creusé de profonds sillons dans nos esprits, du moins de certains. 

Je crois que nous sommes tous d’accord à l’heure actuelle pour dire que le régime Eyadéma est un régime tribaliste. Ce n’est pas une simple expression ou une hallucination. Le tribalisme, avec son frère jumeau qu’est le népotisme, est une pratique politique commune à pratiquement tous les dirigeants africains, de l’ivoirien Félix Houphouët-Boigny au zaïrois Mobutu en passant par le gabonais Omar Bongo et le congolais Denis Sassou Nguesso, etc. Le général Eyadéma n’a rien inventé, et sans le tribalisme, entre autres, je ne vois pas comment son pouvoir aurait pu survivre. 

En 1978, un grand et brillant intellectuel togolais, W. O. Yagla, sortit un ouvrage intitulé L’édification de la nation togolaise aux éditions L’Harmattan à Paris. Il serait bon de le lire si cela n’est pas le cas. En toute honnêteté morale et intellectuelle, c’est un bréviaire du parfait tribaliste. L’auteur y “ théorisait ” jusqu’à la caricature les pratiques redistributives du régime Eyadéma ainsi que les stéréotypes ethniques comme le fera plus tard dans les années 1990 l’ivoirité en Côte d’Ivoire. J’ai l’intime conviction (sans aucune preuve palpable bien sûr) que Yagla ne pouvait écrire son œuvre qu’avec l’imprimatur du chef de l’État qui, s’il était un dictateur “ éclairé ”, l’aurait tout simplement embastillé. Car je considère qu’il se moquait de notre homme qui n’avait rien pigé au livre. Je ne connais pas W. O. Yagla, mais je crois savoir qu’il était enseignant à la faculté de droit de Lomé avant d’être mêlé à un ténébreux scandale dont il ne s’était jamais remis jusqu’à sa mort, juste avant la Conférence nationale en juillet-août 1991. Paix à son âme, n’est-ce pas ? 

Mais ce qui est intéressant, c’est que les compatriotes du nord que j’avais interrogés lors de la parution de l’œuvre pour avoir leurs opinions me disaient donner raison à l’auteur et l’approuver. A l’occasion d’un récent séjour au Togo (décembre 2000-janvier 2001), j’ai constaté que la plupart ont changé d’avis, sauf curieusement les Kabyè qui adoptèrent une posture très ambiguë. 

Évidemment, les sudistes qui avaient lu l’ouvrage considéraient Yagla comme “ un pauvre type ” et qu’ils regrettaient de voir un intellectuel s’illustrer aussi piteusement. Mais des années après la parution de l’ouvrage, les “ yagleries ” de Monsieur Yagla sont toujours d’actualité. Puisque dans les années 1990, des “ intellectuels ” du nord tels que Akrima Kogoé et Alexandre Kadanga ainsi que d’autres (Badjow Tcham et Massina Palouki) justifiaient, sans aucune prise de distance critique, dans des écrits probablement commandités par le pouvoir, la violence militaire que notre pays a connue entre 1991 et 1993 au nom de l’ethnicité et dans des termes identiques à ceux de W.O. Yagla [1]… 

Pour ce qui me concerne le tribalisme a mille visages palpables et il n’est pas qu’une simple idée abstraite en l’air, sur un petit nuage. Je le trouve par exemple dans le problème foncier où il prend la forme hideuse d’expropriations arbitraires au profit du chef de l’Etat lui-même, de certains membres de sa famille et de son ethnie, surtout quand ceux-ci sont officiers supérieurs de l’armée. Notre pays est parsemé de ces mille visages hideux et pratiquement aucune région n’est épargnée. 

Les habitants de Bê à Lomé, de Niamtougou, de Bafilo, d’Atakpamé, de Kpalimé ou de Dapaong pour ne prendre que ces exemples en ont gros sur la patate de voir leurs champs accaparés pour les beaux yeux du roi et des princes qui nous gouvernent. Le foncier, plus que l’armée peut-être, risque d’être l’un des dossiers les plus explosifs qu’affrontera le pouvoir successeur. Un État a le droit régalien d’exproprier pour réaliser des ouvrages d’intérêt collectif, mais la procédure se fait en toute légalité et transparence, avec souvent des dédommagements à la clé pour les propriétaires. Ce n’est pas le cas dans notre pays. Ces problèmes-là, les victimes les chuchotent et attendent des heures propices pour revendiquer. 

Mais ce tribalisme hideux, je l’ai rencontré également dans les rapports de loueur à locataire. Je n’ai rien inventé, hélas ! Quand un locataire kabyé n’est pas en mesure de payer son loyer, il lui arrive de faire appel à un frère ou cousin militaire qui vient intimider le propriétaire, plutôt que de négocier ses arriérés. J’en ai recensé onze cas de ce genre à Lomé lors de mon séjour en décembre 2000-janvier 2001. J’en ai même rencontré pire que cela : un Kabyè, ayant du mal à trouver à se loger, squatte depuis plus de dix ans maintenant une parcelle. Il y a  construit, certes avec des matériaux éphémères, y vit avec sa famille, etc. Le tout sous la protection d’un cousin militaire qui, lui, a sa maison en face de ladite parcelle dont le propriétaire vit en location dans un autre quartier de Lomé sans pouvoir récupérer son bien. Le squatter a l’honnêteté admirable de reconnaître que la parcelle ne lui appartient pas, au moins cela ! 

Je rapporte ces faits, lesquels impliquent des Kabyè. Je n’ai absolument rien contre ceux-ci. Mais si constater et rapporter ces faits, c’est faire du tribalisme, j’assume entièrement mes responsabilités qui sont d’abord celles du chercheur. Je suis payé pour faire un travail, du reste, je me contrefiche absolument. Je ne suis pas un homme politique pour appeler à la révolte contre la dictature Eyadéma. Ce n’est pas mon rôle. Chercheur, je n’en suis pas moins citoyen comme les autres. Cela veut dire que je suis révolté contre l’arbitraire et l’injustice qui impliquent de pauvres malheureux gens dans notre pays, pauvreté et malheur que le pouvoir créé consciemment pour les rendre redevables à son égard. 

J’ai parlé d’“ ethnie présidentielle ”, ce qui a fait se dresser des cheveux sur des têtes. L’expression est à prendre au second degré bien sûr, par humour ou par dérision. Mais est-ce que le général Eyadéma ne m’a-t-il pas donné raison avec les différentes modifications de la constitution qui, à tout le moins, introduisent une dynastie effective au Togo, bien que les gens du RPT s’en défendent mordicus ? L’âge des candidats aux présidentielles est rabaissé à 35 ans. 

Le dictateur a sûrement pensé à son fils Faure. Le 13 janvier 2007, le général Eyadéma aura bouclé 40 ans de pouvoir. A cette occasion, il passera le témoin à son fiston pour achever son nouveau mandat qui courra jusqu’en 2008, après avoir réglé entre temps le sort de ce pauvre Natchaba. Le 13 janvier 2048, après 40 ans de pouvoir, Faure à son tour passera le témoin à son fils Félix (Heureux) et ainsi de suite. Scénario simpliste ? Improbable ? Impossible ? 

Abracadabrantesque comme dirait son grand ami Jacques Chirac ? Rien n’est moins sûr. Lorsque je parle d’“ ethnie présidentielle ”, je fais implicitement allusion à l’expression “ famille royale ”. Entre nous, honnêtement, le général Eyadéma n’actionne-t-il pas, ne manipule-t-il pas son ethnie comme une famille royale ? Ses membres ne sont-ils pas aux postes clés dans l’armée, dans l’administration publique et parapublique ? Mais fera-t-on croire au général Eyadéma que son ethnie n’est pas une “ ethnie présidentielle ” ? 

Et “ il n’y a pas d’Alassane Ouattara au Togo ”. Je veux bien le croire. Mais où situons-nous la comparaison entre Gilchrist Olympio et Alassane Ouattara ? Ma comparaison se situe au niveau de l’exclusion politique dont les deux sont frappés dans leur pays respectif. Et rien qu’à ce niveau. Je remarque avec d’autres que les processus qui ont conduit à leur élimination politique sont identiques au Togo comme en Côte d’Ivoire. Je ne suis pas un demeuré pour confondre les deux personnages dans leurs physiques, dans leurs histoires de vie, dans leurs trajectoires politiques, etc. qui forcément ne peuvent pas être identiques. 

Ceci étant dit, je note que la réaction de Monsieur Jules Adom est excessive et qu’il n’a rien compris. Je maintiens l’intégralité de mes propos du 5 décembre 2002 sur RFI et les assume entièrement. Constater les faits ne signifie pas qu’on les partage forcément. Il pourra penser tout ce qu’il veut de mes travaux, ils sont faits pour être critiqués. C’est dans leur réfutabilité ou contestabilité qu’ils acquièrent leur scientificité. Je ne suis pas un théologien ou un idéologue produisant des vérités et des certitudes verticales. Mes analyses peuvent être erronées, mais j’aimerais qu’on me les démontre. Et à ce niveau Monsieur Jules Adom est très déficitaire, sinon à me reprocher de procéder à des généralisations, une façon soft de reconnaître que les faits rapportés sont au moins vrais. Alors dans ce cas, on fait quoi ? C’est très bien qu’il arbore un poitrail croulant sous le poids de ses diplômes et autres parchemins (comme nos anciens combattants leurs décorations lors des défilés des 13 janvier !), mais je me demande s’il n’est pas le prototype même des gens du RPT qui ont une détestation somatique pour la moindre critique, le moindre débat, le moindre effort intellectuel, puisqu’ils n’y sont point habitués. 

Comme Monsieur Jules Adom est un éminent juriste, et avocat par-dessus le marché, j’aimerais le voir faire une étude scientifique sur les modifications de la constitution intervenues le 30 décembre dernier, plutôt que de solliciter en tant que Kabyè (si j’ai bien compris, et pourquoi en tant que Kabyè ?) une interview à Monsieur Christophe Boisbouvier de RFI qui doit en rire gauloisement. Monsieur Jules Adom est probablement un cadre ou intellectuel kabyè au regard de ces peaux d’âne (mais cela ne suffit pas pour faire un intellectuel !). Je lui pose justement à ce titre la question de savoir quels sont les rapports de celui-ci (de l’intellectuel kabyè en général, j’entends) entretient avec le pouvoir Eyadéma ? Ici aussi, je souhaite le voir écrire une étude sérieuse de 50 pages que je m’engage à faire publier dans une des nos collections au CEAN (Centre d’étude d’Afrique noire) à Bordeaux. En tant que chercheur, je comprends le silence de l’intellectuel ou cadre kabyè face au pouvoir

Eyadéma, plus cruel, comme disait Yagla, à l’égard de tout contestataire originaire de cette ethnie ou du nord. Mais Monsieur Jules Adom, jusqu’à quand durera ce silence apparent qui fait le jeu de la dictature Eyadema que vous ne semblez pas contester vraiment dans votre épître ? Je suis certain que si les intellectuels et cadres (civils et militaires) kabyè se mettaient à contester ouvertement ce régime, il saurait tombé depuis fort longtemps. 

Mais alors où sont nos autres Bidamon, nos autres Assih, nos autres Péré, nos autres Djoua, nos autres Bitenewe, nos autres Gnassingbé de l’UFC (Union des forces du changement) ? Trop de solidarité automatique ! Trop de complicité mécanique ? Trop de liens primordiaux encore trop forts ! Qu’en pensez-vous mon cher Monsieur Jules Adom ? Pendant que vous, intellectuels ou cadres kabyè, militaires comme civils, gardez le silence contre l’alimentaire et l’apparat clinquant et arrogant, le petit peuple kabyè souffre et beaucoup. Comme les autres petits peuples à travers le pays. J’en ai vu de mes propres yeux, complètement et conjointement “ évalaïsés ” par le père et “ ernestisés ” par le fils (c’est-à-dire simplement abêtis), à Pya et à Kara, qu’on a nous érigés en Bethlehem et nombrils du pays. Et ça, ça me révolte. Mais pas vous peut-être Monsieur Jules Adom, et je vous comprends.

Cordialement à tous.
Comi M. Toulabor
Chargé de recherche 
CEAN-IEP de Bordeaux
E-mail : c.toulabor@sciencespobordeaux.fr


[1] Akrima Kogoé et Alexandre Kadanga, Violences des milices de l’opposition sur les forces armées togolaises et les forces de sécurité publique, Kara , Impr. Graphic-Express, s.d. Dans cette veine, on pourra lire aussi Badjow Tcham, Les troubles socio-politiques au Togo depuis 1990, Kara, Impr. Graphic-Express, s.d., et Massina Palouki, Les freins au déroulement régulier du processus de démocratique au Togo, Kara, Graphic-Express, s.d.
* Se faire comprendre est aussi un art difficile 01-11-03
*
Interview du chercheur Comi Toulabor sur RFI 12-05-02
* Réaction de Monsieur Toulabor 12-22-02
* Togo : le dinosaure et le syndrome ivoirien 12-22-02  

Haut de page

Join Now!

Appeler partout au monde à moindre coût


 


Most Called Cities in India:

· Bangalore · Bombay
· Madras · New Delhi

Trouvez une bourse d'études

Find Scholarships Today!

 

Job.com

 

Pour tout contact écrire à liaisons@togoforum.com

Tribune | Interviews | Débats | AgoraPress | Economie | Culture | Chatroom | Sites

 

Sports Careers