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Se
faire comprendre est aussi un art difficile
Comi M. Toulabor
Face
au changement de constitution, et donc de République, que
le général Eyadéma et son assemblée ont adopté le 30
décembre dernier, je me demande si dans un tel contexte
une mise au point n’est pas simplement dérisoire.
Cependant ayant promis de ne pas fuir le débat, malgré
les urgences qui nous accablent, je ne m’inscris donc
pas aux abonnés absents.
J’ai
récupéré sur différents sites les réactions des uns
et des autres qui me paraissent essentielles pour nourrir
le débat. Je suis ravi que le débat puisse s’instaurer
même sur des sujets sensibles. La dictature se nourrit de
silence, je crois savoir que c’est la devise d’un de
nos partis politiques, j’ajouterai aussi pour être
explicite de l’inaction, de l’apathie et du fatalisme.
A certains moments de la vie politique, la prise de la
parole est un acte, à d’autres moments elle ne suffit
plus. Toutefois comme je l’avais dit, je refuse les
insultes et les dénigrements qui, pour ce qui me concerne,
ne sont que la marque de la dictature Eyadéma. La
colonisation allemande au Togo a duré une bonne trentaine
d’années (1884-1914) et a beaucoup marqué les esprits,
même de ceux qui n’ont pas connu cette époque. Je
comprends aisément que la dictature obscure et implacable
du général Eyadéma, cette colonisation au rabais, qui
est en train de fêter ses 36 ans, ait creusé de profonds
sillons dans nos esprits, du moins de certains.
Je
crois que nous sommes tous d’accord à l’heure
actuelle pour dire que le régime Eyadéma est un régime
tribaliste. Ce n’est pas une simple expression ou une
hallucination. Le tribalisme, avec son frère jumeau
qu’est le népotisme, est une pratique politique commune
à pratiquement tous les dirigeants africains, de
l’ivoirien Félix Houphouët-Boigny au zaïrois Mobutu
en passant par le gabonais Omar Bongo et le congolais
Denis Sassou Nguesso, etc. Le général Eyadéma n’a
rien inventé, et sans le tribalisme, entre autres, je ne
vois pas comment son pouvoir aurait pu survivre.
En
1978, un grand et brillant intellectuel togolais, W. O.
Yagla, sortit un ouvrage intitulé L’édification de
la nation togolaise aux éditions L’Harmattan à
Paris. Il serait bon de le lire si cela n’est pas le cas.
En toute honnêteté morale et intellectuelle, c’est un
bréviaire du parfait tribaliste. L’auteur y “ théorisait
” jusqu’à la caricature les pratiques redistributives
du régime Eyadéma ainsi que les stéréotypes ethniques
comme le fera plus tard dans les années 1990 l’ivoirité
en Côte d’Ivoire. J’ai l’intime conviction (sans
aucune preuve palpable bien sûr) que Yagla ne pouvait écrire
son œuvre qu’avec l’imprimatur du chef de l’État
qui, s’il était un dictateur “ éclairé ”,
l’aurait tout simplement embastillé. Car je considère
qu’il se moquait de notre homme qui n’avait rien pigé
au livre. Je ne connais pas W. O. Yagla, mais je crois
savoir qu’il était enseignant à la faculté de droit
de Lomé avant d’être mêlé à un ténébreux scandale
dont il ne s’était jamais remis jusqu’à sa mort,
juste avant la Conférence nationale en juillet-août
1991. Paix à son âme, n’est-ce pas ?
Mais ce qui
est intéressant, c’est que les compatriotes du nord que
j’avais interrogés lors de la parution de l’œuvre
pour avoir leurs opinions me disaient donner raison à
l’auteur et l’approuver. A l’occasion d’un récent
séjour au Togo (décembre 2000-janvier 2001), j’ai
constaté que la plupart ont changé d’avis, sauf
curieusement les Kabyè qui adoptèrent une posture très
ambiguë.
Évidemment,
les sudistes qui avaient lu l’ouvrage considéraient
Yagla comme “ un pauvre type ” et qu’ils
regrettaient de voir un intellectuel s’illustrer aussi
piteusement. Mais des années après la parution de
l’ouvrage, les “ yagleries ” de Monsieur
Yagla sont toujours d’actualité. Puisque dans les années
1990, des “ intellectuels ” du nord tels que
Akrima Kogoé et Alexandre Kadanga ainsi que d’autres (Badjow
Tcham et Massina Palouki) justifiaient, sans aucune prise
de distance critique, dans des écrits probablement
commandités par le pouvoir, la violence militaire que
notre pays a connue entre 1991 et 1993 au nom de
l’ethnicité et dans des termes identiques à ceux de
W.O. Yagla
…
Pour
ce qui me concerne le tribalisme a mille visages palpables
et il n’est pas qu’une simple idée abstraite en
l’air, sur un petit nuage. Je le trouve par exemple dans
le problème foncier où il prend la forme hideuse
d’expropriations arbitraires au profit du chef de
l’Etat lui-même, de certains membres de sa famille et
de son ethnie, surtout quand ceux-ci sont officiers supérieurs
de l’armée. Notre pays est parsemé de ces mille
visages hideux et pratiquement aucune région n’est épargnée.
Les habitants de Bê à Lomé, de Niamtougou, de Bafilo,
d’Atakpamé, de Kpalimé ou de Dapaong pour ne prendre
que ces exemples en ont gros sur la patate de voir leurs
champs accaparés pour les beaux yeux du roi et des
princes qui nous gouvernent. Le foncier, plus que l’armée
peut-être, risque d’être l’un des dossiers les plus
explosifs qu’affrontera le pouvoir successeur. Un État
a le droit régalien d’exproprier pour réaliser des
ouvrages d’intérêt collectif, mais la procédure se
fait en toute légalité et transparence, avec souvent des
dédommagements à la clé pour les propriétaires. Ce
n’est pas le cas dans notre pays. Ces problèmes-là,
les victimes les chuchotent et attendent des heures
propices pour revendiquer.
Mais
ce tribalisme hideux, je l’ai rencontré également dans
les rapports de loueur à locataire. Je n’ai rien inventé,
hélas ! Quand un locataire kabyé n’est pas en
mesure de payer son loyer, il lui arrive de faire appel à
un frère ou cousin militaire qui vient intimider le
propriétaire, plutôt que de négocier ses arriérés.
J’en ai recensé onze cas de ce genre à Lomé lors de
mon séjour en décembre 2000-janvier 2001. J’en ai même
rencontré pire que cela : un Kabyè, ayant du mal à
trouver à se loger, squatte depuis plus de dix ans
maintenant une parcelle. Il y a construit, certes avec des
matériaux éphémères, y vit avec sa famille, etc. Le
tout sous la protection d’un cousin militaire qui, lui,
a sa maison en face de ladite parcelle dont le propriétaire
vit en location dans un autre quartier de Lomé sans
pouvoir récupérer son bien. Le squatter a l’honnêteté
admirable de reconnaître que la parcelle ne lui
appartient pas, au moins cela !
Je
rapporte ces faits, lesquels impliquent des Kabyè. Je
n’ai absolument rien contre ceux-ci. Mais si constater
et rapporter ces faits, c’est faire du tribalisme,
j’assume entièrement mes responsabilités qui sont
d’abord celles du chercheur. Je suis payé pour faire un
travail, du reste, je me contrefiche absolument. Je ne
suis pas un homme politique pour appeler à la révolte
contre la dictature Eyadéma. Ce n’est pas mon rôle.
Chercheur, je n’en suis pas moins citoyen comme les
autres. Cela veut dire que je suis révolté contre
l’arbitraire et l’injustice qui impliquent de pauvres
malheureux gens dans notre pays, pauvreté et malheur que
le pouvoir créé consciemment pour les rendre redevables
à son égard.
J’ai
parlé d’“ ethnie présidentielle ”, ce
qui a fait se dresser des cheveux sur des têtes.
L’expression est à prendre au second degré bien sûr,
par humour ou par dérision. Mais est-ce que le général
Eyadéma ne m’a-t-il pas donné raison avec les différentes
modifications de la constitution qui, à tout le moins,
introduisent une dynastie effective au Togo, bien que les
gens du RPT s’en défendent mordicus ? L’âge des
candidats aux présidentielles est rabaissé à 35 ans.
Le
dictateur a sûrement pensé à son fils Faure. Le 13
janvier 2007, le général Eyadéma aura bouclé 40 ans de
pouvoir. A cette occasion, il passera le témoin à son
fiston pour achever son nouveau mandat qui courra
jusqu’en 2008, après avoir réglé entre temps le sort
de ce pauvre Natchaba. Le 13 janvier 2048, après 40 ans
de pouvoir, Faure à son tour passera le témoin à son
fils Félix (Heureux) et ainsi de suite. Scénario
simpliste ? Improbable ? Impossible ?
Abracadabrantesque comme dirait son grand ami Jacques
Chirac ? Rien n’est moins sûr. Lorsque je parle
d’“ ethnie présidentielle ”, je fais
implicitement allusion à l’expression “ famille
royale ”. Entre nous, honnêtement, le général
Eyadéma n’actionne-t-il pas, ne manipule-t-il pas son
ethnie comme une famille royale ? Ses membres ne
sont-ils pas aux postes clés dans l’armée, dans
l’administration publique et parapublique ? Mais
fera-t-on croire au général Eyadéma que son ethnie
n’est pas une “ ethnie présidentielle ” ?
Et
“ il n’y a pas d’Alassane Ouattara au Togo ”.
Je veux bien le croire. Mais où situons-nous la
comparaison entre Gilchrist Olympio et Alassane Ouattara ?
Ma comparaison se situe au niveau de l’exclusion
politique dont les deux sont frappés dans leur pays
respectif. Et rien qu’à ce niveau. Je remarque avec
d’autres que les processus qui ont conduit à leur élimination
politique sont identiques au Togo comme en Côte
d’Ivoire. Je ne suis pas un demeuré pour confondre les
deux personnages dans leurs physiques, dans leurs
histoires de vie, dans leurs trajectoires politiques, etc.
qui forcément ne peuvent pas être identiques.
Ceci
étant dit, je note que la réaction de Monsieur Jules
Adom est excessive et qu’il n’a rien compris. Je
maintiens l’intégralité de mes propos du 5 décembre
2002 sur RFI et les assume entièrement. Constater les
faits ne signifie pas qu’on les partage forcément. Il
pourra penser tout ce qu’il veut de mes travaux, ils
sont faits pour être critiqués. C’est dans leur réfutabilité
ou contestabilité qu’ils acquièrent leur scientificité.
Je ne suis pas un théologien ou un idéologue produisant
des vérités et des certitudes verticales. Mes analyses
peuvent être erronées, mais j’aimerais qu’on me les
démontre. Et à ce niveau Monsieur Jules Adom est très déficitaire,
sinon à me reprocher de procéder à des généralisations,
une façon soft de reconnaître que les faits
rapportés sont au moins vrais. Alors dans ce cas, on fait
quoi ? C’est très bien qu’il arbore un poitrail
croulant sous le poids de ses diplômes et autres
parchemins (comme nos anciens combattants leurs décorations
lors des défilés des 13 janvier !), mais je me
demande s’il n’est pas le prototype même des gens du
RPT qui ont une détestation somatique pour la moindre
critique, le moindre débat, le moindre effort
intellectuel, puisqu’ils n’y sont point habitués.
Comme
Monsieur Jules Adom est un éminent juriste, et avocat
par-dessus le marché, j’aimerais le voir faire une étude
scientifique sur les modifications de la constitution
intervenues le 30 décembre dernier, plutôt que de
solliciter en tant que Kabyè (si j’ai bien
compris, et pourquoi en tant que Kabyè ?) une
interview à Monsieur Christophe Boisbouvier de RFI qui
doit en rire gauloisement. Monsieur Jules Adom est
probablement un cadre ou intellectuel kabyè au regard de
ces peaux d’âne (mais cela ne suffit pas pour faire un
intellectuel !). Je lui pose justement à ce titre la
question de savoir quels sont les rapports de celui-ci (de
l’intellectuel kabyè en général, j’entends)
entretient avec le pouvoir Eyadéma ? Ici aussi, je
souhaite le voir écrire une étude sérieuse de 50 pages
que je m’engage à faire publier dans une des nos
collections au CEAN (Centre d’étude d’Afrique noire)
à Bordeaux. En tant que chercheur, je comprends le
silence de l’intellectuel ou cadre kabyè face au
pouvoir
Eyadéma,
plus cruel, comme disait Yagla, à l’égard de tout
contestataire originaire de cette ethnie ou du nord. Mais
Monsieur Jules Adom, jusqu’à quand durera ce silence
apparent qui fait le jeu de la dictature Eyadema que vous
ne semblez pas contester vraiment dans votre épître ?
Je suis certain que si les intellectuels et cadres (civils
et militaires) kabyè se mettaient à contester
ouvertement ce régime, il saurait tombé depuis fort
longtemps.
Mais
alors où sont nos autres Bidamon, nos autres Assih, nos
autres Péré, nos autres Djoua, nos autres Bitenewe, nos
autres Gnassingbé de l’UFC (Union des forces du
changement) ? Trop de solidarité automatique !
Trop de complicité mécanique ? Trop de liens
primordiaux encore trop forts ! Qu’en pensez-vous
mon cher Monsieur Jules Adom ? Pendant que vous,
intellectuels ou cadres kabyè, militaires comme civils,
gardez le silence contre l’alimentaire et l’apparat
clinquant et arrogant, le petit peuple kabyè souffre et
beaucoup. Comme les autres petits peuples à travers le
pays. J’en ai vu de mes propres yeux, complètement et
conjointement “ évalaïsés ” par le père
et “ ernestisés ” par le fils (c’est-à-dire
simplement abêtis), à Pya et à Kara, qu’on a nous érigés
en Bethlehem et nombrils du pays. Et ça, ça me révolte.
Mais pas vous peut-être Monsieur Jules Adom, et je vous
comprends.
Cordialement
à tous.
Comi M. Toulabor
Chargé de recherche
CEAN-IEP de Bordeaux
E-mail : c.toulabor@sciencespobordeaux.fr
Akrima
Kogoé et Alexandre Kadanga, Violences des milices
de l’opposition sur les forces armées togolaises et
les forces de sécurité publique, Kara , Impr.
Graphic-Express, s.d. Dans cette veine, on pourra lire
aussi Badjow Tcham, Les troubles socio-politiques
au Togo depuis 1990, Kara, Impr. Graphic-Express,
s.d., et Massina Palouki, Les freins au déroulement
régulier du processus de démocratique au Togo,
Kara, Graphic-Express, s.d.
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