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Deuxieme Partie
 
Le Togo face aux defis  

Ayité Maxmibubé Sitti

Lorsqu’en cette nuit du 12 Mars 1991, devant le bureau exécutif de l’Association Togolaise de lutte pour la Liberté de la Presse (A.T.L.P), je lançai l’idée de ce qui allait devenir le Front des Associations pour le Renouveau (F.A.R), mon premier souci était de faire appel a une personnalité capable d‘arrimer solidement le futur mouvement démocratique  aux principes et méthodes d’organisation de lutte, transcendant les rivalités partisanes.

Dès lors, Il me fallait  une personnalité assez connue des populations. Aussi, mon choix se fut-il porté sur le Bâtonnier Agboyibo qui me paraissait répondre a ce profil. N’a-t-il pas présidé aux destinées de la Commission Nationale des Droits de l’Homme ? N’a-t-il pas été Bâtonnier de l’Ordre des Avocats ? L’opinion, ne lui prêtait-elle pas le pouvoir de se transformer en courant d’air devant les forces adverses ? A mes yeux, il s’imposait donc pour présider le F.A.R. De fait, pressenti, il  n’accepta mon offre qu’à la condition que son successeur à la tête de l’Ordre des Avocats, Joseph K.Koffigoh, soit son vice-président au F.A.R.  

Du coup, je n’étais plus en mesure de peser sur la conduite du mouvement. Et lorsque 48 heures après la mobilisation de la population,  le président du F.A.R. crut devoir déclarer que » le départ du General Eyadema créerait un vide politique », la seule question était alors de savoir quelle ligne politique allait être celle du Front. Le maintien du dictateur ne pouvait rien signifier d’autre que la mise en veilleuse de la lutte pour la démocratie et le triomphe d’une politique vomie par le peuple, politique faite de clientélisme, du bradage de l’avenir de générations entières, de la liquidation des acquis de l’indépendance nationale et d’un déséquilibre à tous égards, dangereux pour la communauté nationale. A quels desseins avait alors obéi, l’ancien président de la  Commission Nationale des Droits de l’Homme ? Le mouvement ne pouvait que perdre de sa force  d’attraction et de son identité.

Une autre erreur tactique fut l’émergence prématurée des partis politique. Certes, le multipartisme était à l’ordre du jour, mais il fallait l’organiser  sans confondre vitesse et précipitation. Cette arrivée précoce des partis a nui au rôle de rassembleur qui devait être celui du F.A.R. lequel avait, par la force des choses, vocation à animer la conférence nationale ! Cette erreur de pilotage sera lourde de conséquences !

De fait, le professeur Gnininvi n’a pas su ou pu maintenir le cap vers la démocratie et le Collectif de l’Opposition Démocratique sombra corps et âme, laissant le peuple orphelin de ses espérances et de son rêve ! Pendant ce temps, au sein même du mouvement démocratique, les forces centrifuges étaient à  l’œuvre.

Le tribalisme ambiant n’était pas seulement au niveau du pouvoir d’Etat détenu par un noyau dur Kabye prêt a tout pour conserver sa domination, mais aussi a tous les niveaux de la société togolaise !

Je me souviens d’avoir été interpelle par un jeune homme a la fin d’un meeting que je venais d’animer dans le Moyen Mono en ma qualité de premier vice-président de l’Union Togolaise pour la Démocratie(U.T.D) que je quitterai en pleine conférence nationale pour désaccord politique avec son président. Ce garçon voulait savoir pourquoi la délégation ne comptait  en son sein aucun membre de l’ethnie Mossi !   Pas du tout indigne, je lui expliquai le plus tranquillement du monde que les membres de la délégation s’étaient spontanément proposes sans considération de critère ethnique ou autres ! Il était rassure et moi soulage !

Je n’ai pas oublie cette réunion au domicile de feu Djobo Boukari ou j’étais le seul élément non Kabye –Tem sur la dizaine de participants. Jusque la, rien de surprenant ! Par contre, l’ordre du jour m’était apparu complètement deconnecte de la lutte démocratique. Il s’agissait de réfléchir sur un partage du pouvoir à la tête de l’Etat entre le Nord et le Sud ! Il n’en est finalement pas sorti grand-chose et je m’éloignai de ce  cercle dont la préoccupation n’était pas la mienne. Ai-je tort ?  

Qui ne se souvient de l’ambiance très Klouto-Agou-Ewe qui  sévissait a la Primature pendant la transition ?  Qui a oublie que le critère de nomination des Ministres du cote de l’Opposition d’alors, c’est-à-dire du Premier Ministre de l’époque était l’appartenance a son ethnie avec en arrière-plan le vieux rêve du Grand Klouto ? Les ressortissants du Klouto, ne proclamaient-ils pas qu’après le Sud et le Nord, c’était leur tour de gérer  le pouvoir d’Etat, comme si la lutte pour la démocratie  se confondait avec une dévolution tribale du pouvoir d’Etat ?  En somme, du cote de l’opposition dite démocratique comme du pouvoir du General, l’heure était à la dérive tribale, avec un avantage certain pour le pouvoir !

L’on assistera même à des alliances bizarres, ethnico- politiques entre le pouvoir et certains elements de l’opposition sur le dos de ceux qui ont eu le malheur d’être nés sur la cote ou de porter des noms a consonance non-indigene. Apres la chasse aux familles du Sud, a quand les pogroms a la Rwandaise ? Apres tout, l’Histoire n’est-elle pas que la répétition des bêtises de l’humanité multimillénaire ?

Aux dernières nouvelles,  le journal « La Dépêche »qui reflète la pensée des hommes au  pouvoir, après avoir daube sur ses confrères de la presse privée sur la question, semble reconnaître à son tour « la réalité du tribalisme comme phénomène social à combattre » Dont acte !

Pourquoi feindre  de ne découvrir le mal que maintenant alors qu’on y a soi-même de part et d’autre contribue ? Ainsi, aux défis de la démocratie et du développement est venu se superposer celui du tribalisme et du régionalisme. Pour l’heure, le peuple est sans perspectives et l’horizon de 2010 n’a rien de rassurant. /.

Deuxieme Partie : Quel destin pour le Togo devant la montée des périls ? 

Quel destin pour le Togo devant la montée des périls?
Avec une quarantaine d’ethnies, l’on ne peut dire que le Togo est un pays à la culture homogène. Mais l’histoire du Togo a été faite en grande partie par des elements qui lui sont  extérieurs,  commodément et communément appeles »Puissances étrangères. »  Rien donc d’étonnant a ce que les habitants de ce territoire fait de bric et de broc se montrent incapables d’assumer une histoire subie et ses conséquences ! Il en est de même ailleurs sur le continent noir. Sylvanus Olympio, ne voyait-il pas déjà poindre à l’horizon, les effets néfastes de la politique coloniale de division, ce poison du tribalisme  inocule et savamment exploite  par le colonisateur, lorsqu’il disait ne pas vouloir parler pour ses frères du Nord ? C’était en 1958 à Salt Lake City !  C’est précisément avec de telles ambiguïtés que voulaient rompre les Fédéralistes d’alors, comme Léopold Sedar Senghor du Sénégal ou un Gabriel d’Arboussier du mali et bien d’autres, en préconisant l’indépendance au sein de la Fédération de l’Afrique Occidentale, (A.O.F)prise comme entité unique, par exemple ! Cette formule avait le mérite de promouvoir le sentiment national africain naissant  et de jeter les bases d’une unité politique progressive du continent. Mais, ce n’était du goût d’aucun parti français et la métropole va s’employer a  casser cette dynamique dont la Convention pour une Fédération Africaine se veut l’héritière résolue.

Dans sa livraison datée du 24 Mars 2009,  le journal « La Dépêche » se livre à une justification en règle de la politique de terreur et de violence menée par le clan Eyadema au nom de son ethnie contre les autres ethnies du pays ! Il s’agit selon ce journal de » venger l’humiliation faite au peuple Kabye, sa mise à l’index par Olympio et ceux qui s’identifiaient a lui , l’éloignement de cette ethnie des postes de responsabilité ou juteux selon un langage a la mode,etc.… »Il est certes, légitime de vouloir s’affirmer ! Mais, l’on peut s’affirmer autrement que par la force, la violence ,la terreur ,la tricherie systématiques,  bref  tout le contraire de l’éthique de la vie en groupe ! Au reste, réduire le tribalisme à une simple comptabilité de postes ministériels par région, n’a pas de sens ! Au lendemain de l’indépendance, il fallait construire des nations, prendre le contre-pied de la politique coloniale faite pour le colonisateur et non pour les indigènes ! Ceci ne peut se faire en un jour et exige un sens aigu des responsabilités et du temps !   Il fallait parer au plus presse et donc faire avec ce qui existait ! Pouvait-on faire autrement sans hypothéquer  gravement l’avenir ? Ou alors,  aurait-il fallu différer la lutte pour  l’indépendance et s’en remettre au colonisateur pour corriger les conséquences du contact accidentel entre l’Afrique et l’Europe ? La faute du colonisateur, peut-elle  justifier l’instrumentalisation  systématique du tribalisme  appuyée sur  la  force publique, brutale et sauvage par ce parti dit du rassemblement, mais si peu rassembleur ?  Il faudra bien écrire un jour un bilan non falsifie mais rigoureux et  compare  de la gestion des différents régimes qui se sont succede a la tête du Togo depuis l’indépendance. Jamais avant ce régime, on n’a assiste a un tel spectacle horrible de chasse  a l’homme et a l’ethnie !

Déjà, dans les années 80, ces méchants Sudistes qui sont décidément les têtes  de Turcs de l’éditorialiste de « La Dépêche » étaient accuses d’être la cause du retard du peuple Kabye ! C’est juste s’ils ne sont pas soupçonnes d’être a  l’origine  de la faille d’Aledjo ! Rien n’est dit des facteurs locaux pour expliquer les écarts entre les taux de réussite ici et la ni des conditions historiques qui ont prévalu encore moins de l’héritage colonial qu’il n’est au pouvoir de personne de liquider en seulement 5 ans d’exercice du pouvoir (entre 1958, date de la victoire des Nationalistes et 1963, année de l’assassinat de leur chef, Sylvanus Olympio  confronte de surcroît, a l’hostilité de l’ancien colonisateur).  

Il n’en reste pas moins que dans un pays multi ou pluri ethnique ou même multinational, sans un trait d’union très fort qui soit  un puissant element fédérateur, il n’est pas de communauté de vie ou de destin possible. Tous les beaux discours sur l’unité nationale n’ont aucune chance de trouver le moindre écho et l’expérience des autres peuples montre que la bonne volonté ne suffit pas à créer une Nation digne de ce nom.  

Au Togo, l’indigence du débat politique si ce n’est l’absence d’une culture politique éprouvée, conséquence funeste d’une  politique obscurantiste quadragénaire, n’a que trop  favorise  des comportements destructeurs et anti-patriotiques et un tribalisme de masse hideux!

Sous couvert de rééquilibrage, le mérite est devenu suspect ! La compétence, un luxe ou une pièce de musée!   L’idéologie dominante, c’est de penser la patrie non en termes de « Bien Commun », mais en termes de patrimoine personnel ou du clan ! Dans cette idéologie- la,  l ‘ancien parti unique, le Rassemblement du Peuple Togolais (R.P.T.) qui n’a rien perdu de ses réflexes et son défunt fondateur sont passes maîtres. Ils ont même fait des émules chez les Rptistes inavoués ! L’on ne pense qu’a exclure jusqu’au jour ou les Exclus  ne voudront plus se laisser exclure ! Pour les mêmes raisons, que ce soit au niveau des partis ou de l’Etat,  il n’y a pas une direction capable de voir loin et haut, une direction ambitieuse pour tous et en un mot capable de conduire une réflexion sur les enjeux majeurs ! Or, sans une direction politique et morale de haut niveau, il n’est pas de peuples forts et motives.

Un destin à la Libanaise ou a la Suisse ?
En  vérité, l’exigence d’une Nation ne semble pas encore acquise dans la mentalité,  l’éducation et la conscience de la majorité des Togolais. La République exige de tous un Esprit républicain ! L’esprit républicain n’est autre que le respect des règles du jeu  librement négociées et acceptées par tous. Le Togo d’Eyadema et de ses rejetons s’inscrit dans un schéma primitif de règne clanique ! La politique de ce régime est une véritable provocation, une déclaration de guerre aux autres composantes de ce pays et qu’il faut dénoncer comme telle ! Ce régime n’a pas encore compris qu’il est pris   a travers son prisme déforme des réalités historiques pour ne pas ajouter et accroître les frustrations des populations nées de la période coloniale ! Ou que si ! Il n’est que trop conscient des désastres d’une telle politique  au point de préférer la fuite en avant, le refus de toutes reformes restaurant l’égalité et la justice. On ne corrige pas l’injustice par  l’injustice !

La politique foncièrement tribaliste menée depuis des années est en train de développer ses effets pervers et l’on commence juste à s’en apercevoir ! Dans ce contexte, il  n’est pas exagere de dire que la vie commune ne s’en trouvera pas forcement facilitée. Aujourd’hui, force est de constater que la méfiance semble plutôt de mise entre groupes  et sous groupes aussi bien dans le Sud que dans le Nord. Dans le meilleur des cas, le retour de la confiance,  exigera un  cadre institutionnel autre que celui  hérite de la colonisation lequel  parait totalement  inadapté a nos réalités ethniques, a notre personnalité respective si ce n’est a notre psychologie en tant que groupements d’hommes et de femmes ayant leurs identité et croyances propres. Et loin d’en rougir, il nous faut les assumer sauf à vouloir nous condamner à l’impuissance et à des  conflits sans issue ! Encore, faut-il ne pas esquiver les termes du débat, a moins de choisir la  voie de  la facilite ! Voici les termes de ce  débat crucial !

«  Entre ceux qui veulent vivre suivant des règles démocratiques et ceux qui ont opte pour une  dévolution tribale du pouvoir,  peut-il  y avoir un terrain d’entente ? Entre ceux qui n’ont que le fusil a la main pour conserver le pouvoir et ceux aux mains nues mais qui veulent être gouvernes autrement,  comment organiser la vie commune ? Entre ceux qui ne pensent et n’agissent qu’en fonction d’un passe réinvente pour les besoins de la cause et ceux qui ne veulent penser et agir qu’en termes d’avenir pour les leurs, quel terrain d’entente possible ? Entre ceux qui ne pensent qu’à frauder et tuer aux élections et ceux qui veulent des élections propres et transparentes,  quel  point commun peut-il y avoir ? Entre les peuples Guin et Mina et leurs détracteurs et contempteurs  qui les rejettent, quel rapprochement possible ? Entre les Tenants du Grand Klouto et le reste, quels peuvent être  les rapports de bon voisinage? « 

C’est en fonction de certains paramètres comme ceux-la que des confédérations ont été bâties pour le progrès de toutes leurs composantes. Nous citerons l’exemple belge et suisse bien que la Suisse semble offrir un meilleur exemple de démocratie et de stabilité. Il existe d’autres exemples tels que la formule libanaise de partage du pouvoir sur une base confessionnelle, avec ses limites, hélas !   Pour clore ce tableau, nous mentionnerons l’exemple yougoslave qui n’a pas survécu à la mort de son initiateur !

Les Togolais aiment bien se faire appeler la Suisse de l’Afrique. Pourquoi ne s’inspireraient-ils pas du modèle suisse, un système de type confédéral qui prendrait naturellement en compte, l’histoire, les facteurs géographiques et ethniques. Les populations devront bien entendu être consultées sur ces transformations institutionnelles porteuses d’avenir.  Cette formule garantit la diversité dans l’unité. Elle offre  une alternative sérieuse à la dictature des  clans qu’ils soient du Sud ou du Nord ! Etendue à l’ancienne A.O.F. et  A.E.F. en proie aux démons du tribalisme, elle permettrait à ces deux entités de reprendre leur marche interrompue vers l’unité politique de l’espace francophone africain. Ce faisant, elle pourrait être une première étape vers les Etats-Unis d’Afrique.

De toute évidence, il nous parait urgent de réfléchir collectivement à un nouveau mode d’organisation politique et sociale qui prenne en compte notre psychologie respective. Sinon, il faudra bien que les adeptes irréductibles d’un autre mode de gestion des affaires tirent les conséquences de l’entêtement d’une minorité corrompue et arrogante,  sans autre loi que celle de la jungle ! En clair, il est temps que les Togolais épris de justice et de paix prennent leur destin en mains pour en finir avec cette bande  de tricheurs, d’incultes, d’impenitents, de revanchards, de haineux, d’envieux et leurs allies locaux /.

Ayité Maxmibubé Sitti
Ancien président du Groupement des Avocats d’Afrique Noire en France.
Secrétaire Exécutif de la Convention pour une Fédération Africaine.

 
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