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CAN

2006

24 janvier 2006

Grandeur et décadence des Eperviers
Samuel Batchati

C’était l’an dernier. En 2005. Pourtant il n’y a que trois mois. Trois mois et 13 jours exactement. Le peuple togolais tout entier louangeait les Eperviers. Ils étaient chouchoutés. Installés dans l’empyrée  des élus du foot. Ils étaient des dieux. Nos dieux. L’iconolâtrie s’était emparée soudainement des Togolais qui l’instant d’une euphorie, avaient oublié dictature, misère, retard de salaires, prison, les innombrables plaies de la république qui retardent le progrès intellectuel et moral des citoyens. Tous les ressentiments passés, rejetés aux calendes grecques. L’iconolâtrie, disais-je, avait envahi nos rues. Gigantesques posters des joueurs,` immenses affiches sur les murs. Les sociétés, (Togocel, la société de téléphonie mobile), les imprimeurs se sont saisis des images des Eperviers pour des publicités et pour des calendriers. Images qui s’arrachaient à tour de bras tels de petits pains, un lendemain de famine. Les musiciens, eux aussi, à la minable voix, la chanson, se sont jetés dans cette campagne d’encensement de leurs icônes, dans l’ensemencement de l’espoir. L’espoir d’une fierté nationale retrouvée à travers le foot. Les Eperviers, en effet, avec leur double qualification CAN / coupe du monde, apportaient les soleils de la réconciliation entre Togolais.

Dialogue inter togolais, réconciliation nationale, les leaders des partis politiques avaient eu chacun sa tirade, son dithyrambe  sur cette qualification ; les implications citoyennes, patriotiques, démocratiques et historiques de la qualification des Eperviers, de la qualification du Togo, de la victoire du Togo. Car au soir du 8 octobre 2005, journée encore plus mémorable que le funeste 13 janvier, encore plus mobilisatrice que le 24 avril 2005 (date des élections et des morts), c’était bien la victoire du Togo qui a jeté tous les Togolais dans une liesse débordante, une jubilation exubérante.

Dans l’élan de cette double qualification, Faure saisit l’occasion pour faire contre mauvaise élection, bonne impression. Il accueille les nouveaux dieux à l’aéroport, les  reçoit magnanimement au palais des congrès à Kara. Il les amène s’incliner sur le caveau du «père de la nation» qui fut jadis, le premier footballeur (sic). Il pousse le jeu jusqu’à la caricature en décorant  joueurs et dirigeants. L’entraîneur Stéphane Keshi y compris.

Ah, le bougre ! Le maître de cérémonie ! Le magicien qui peut faire d’un singe un dandy ou d’un bossu,  Apollon. Celui qui, de sa formule magique a policé le foot togolais, a hissé les Eperviers à la 56ème place mondiale alors qu’ils végétaient dans une minable 94ème place mondiale.

Le 8 octobre 2 005, nous avions vidé Le Petit Robert de ses qualificatifs bienheureux, jouant sur les claviers des attributs et des épithètes pour lui tisser un habit princier aux mille diaprures. Avec lui, Adébayor.

L’euphorie aveuglait tout le monde. A la préparation, à la question des primes, personne n’y songeait. Le tirage fait, le Togo s’est retrouvé dans le groupe B avec le Cameroun, l’Angola, l’autre mondialiste et la RD Congo. On entendit alors tout le peuple togolais se frotter les mains. C’est jouable. On a supputé. 3 points avec la RD Congo, un match nul à la limite avec le Cameroun et 3 points avec l’Angola. C’était jouable ! C’était jouable !

Commence alors les impréparations. La Bérézina de Novembre en Iran, une défaite face au Silly de la Guinée, un rachitique but contre le Ghana le 11 janvier. Et la question des primes. 20 millions réclament les joueurs. Les dirigeants proposent 4 millions. Il faut attendre « une intervention personnelle de Faure » comme du temps de son père pour arracher de haute lutte, 10 millions de primes, 3 millions pour chaque match gagné, 1 million pour les matches nuls et 500 000 pour les matches perdus. La poire divisée en deux, l’enthousiasme des joueurs l’était-il aussi ? Difficile à dire. Départ pour le Caire, mercredi 18 janvier alors que le voyage était prévu pour le 16. Donc grosse fatigue à l’arrivée.

21 janvier, alors qu’à Pya c’étaient les funérailles de Koromsa, patatra, les pronostiques des Togolais s’effondrent. Le Togo a perdu contre la RD Congo, 2 – 0. Adébayor n’était pas au départ du jeu. Car il s’agit bien de lui. Il a joué les dernières 25 minutes. Et il grognonne.

Dans l’ensemble, jeu médiocre des Togolais. Beaucoup de pertes de balles au milieu de terrain, nonchalance des joueurs, trop de précipitation à l’approche des buts congolais, une défense mollassonne, une attaque maladroite presque inexistante qui ne parvient pas à maîtriser les longues balles dégagées à l’emporte pièce par les défenseurs dans une panique totale. Tout l’espoir togolais s’est effondré avec ces deux grosses pattes mortelles des Simbas. Un désespoir inversement proportionnel à l’espoir suscité par la qualification des Eperviers.

Effondrement d’un espoir dans un bruit d’insultes et d’images déchirées et de pierres jetées. D’iconolâtres, les Togolais sont devenus iconoclastes.

Adébayor s’est piqué au vif et traité son entraîneur sur les ondes de RFI de « malade. Il m’a manqué de respect… pour moi la CAN c’est fini…  » Grosse tête et langue bien trop pendue. On comprend pourquoi il a eu des embrouilles à Monaco avec Didier Deschamps et le nouvel entraîneur venu d’Italie. Quel tempérament ? Réaction à Lomé. Emmanuel Adebayor, hier adulé est taxé de traître par certains Togolais. « On n’a pas besoin de lui. Il peut s’en aller », a lancé le capitaine de l’équipe Dosseh Abalo un peu choqué par l'arrogance de Adébayor. « Mais, pourquoi Keshi n’a pas aligné d’entrée Shéyi ? » telle est bien la question que plusieurs togolaise se pose sans trouver de réponse. Entre l’entraîneur et son joueur, le malaise est profond. La rupture est-elle consommée ? On l’a pourtant vu Samedi à l’entraînement avec ses coéquipiers qui le boudent. Charmante ambiance pour les matches à venir.  

Mais que s'est-il passé? « Mais, pourquoi Keshi n’a pas aligné d’entrée Shéyi ? » On peut repondre qu'il a l'habitude de l'aligner en 2eme mi-temps. Mais il semble que Stéphane Keshi a poussé trop loin sa colère contre la Star togolaise. Quelqu'un a dit «Vous ne savez pas. Stephane Keshi a ses calculs à lui et n'a pas digéré que le petit soit allé négocier son contrat à Arsenal sans l'associer à fond» Dans ce cas il aura mal servi le Togo. 

Pour plusieurs Togolais, alea jacta est ! Les dés sont jetés. Les Eperviers ne franchiront pas le premier tour. Comme aux cinq précédentes participations. On regrette même qu’ils se fussent qualifiés. Les deux prochains matches sont perdus d’avance, connaissant la virtuosité des Camerounais et l’impétuosité des Angolais, les paris ne vont pas pour les Togolais. On a tourné la page humiliante de la CAN 2006. On se prépare à avaler l’avanie de la coupe du monde. Parce que là-bas, c’est un autre registre, une autre valse. Déjà pour bon nombre de Togolais, they have already thrown the Eperviers with their bathing water.

 

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