|
« 3 décembre 1991. 5 h30 ; les programmes
de la Radio alternent variétés françaises et communiqués militaires. Un groupe
de soldats se présente au portail de la Primature aux environs de 6 heures.
Les hommes demandent à parler au Premier ministre qui est aussi le ministre de
la Défense. Ce dernier dit à ces militaires de s’adresser à l’Etat-major.
Quelques jours auparavant, les hommes du
Général ont voulu profiter du retour du Premier ministre pour le «cueillir» à
l’aéroport. Mais la sécurité de la Primature ayant eu vent du complot, a
demandé au Premier ministre de différer son retour, le temps de trouver remède
à la situation. En fin de compte, le capitaine Epou qui a en charge la
sécurité de la Primature, s’est mis d’accord avec Joseph Koffigoh, pour que ce
dernier rentre le 28 novembre.
En ce mois de novembre, le Premier
ministre Koffigoh avait assisté en France au Sommet franco-africain de
Chaillot.
Au retour de Koffigoh de Paris, les
éléments de l’armée, fidèles à Eyadéma, n’ont pas pu intervenir, à cause du
renforcement de la sécurité du Premier ministre et grâce à la sollicitude des
Ekpémog.
Après des précédentes tentatives, pressés d’en finir avec la transition
démocratique, les troupes de Gnassingbé Eyadéma encerclent la Primature au
matin du 3 décembre.
Un sous-officier en service à la
Primature au moment des faits, témoigne. En parlant des forces rebelles dans
l'hebdomadaire Le Regard, il raconte : «La troupe était composée de trois
corps : la FIR (Force d’Intervention Rapide), le RCGP (Régiment Commando de la
Garde Présidentielle) et le 2e BM (Bataillon motorisé). Les officiers qui sont
identifiés sur le terrain étaient : Biténéwé (Capitaine), Télou (Capitaine),
Sakibou (Lieutenant). » [Le Regard, n° 19, 3-9 décembre 1996, p. 3.]
De l’autre côté, les forces de la
Primature avaient à leur tête, les capitaines : Epou, Aboni ; les lieutenants
: Agbélé, Awoumé, Tokofaï. A noter que trois officiers français encadraient
les forces de sécurité de la Primature. Au début des hostilités, ceux-ci
auraient filé à l’anglaise en direction de leur ambassade. En effet, un accord
de coopération militaire franco-togolais (du 23 mars 1976) stipule que les
coopérants militaires ne doivent pas prendre part aux opérations de guerre, de
maintien de l’ordre ou de rétablissement de la légalité.
Les deux capitaines éyadémiesques :
Biténéwé et Télou, entrés en tête de cortège, tentent d’user de la ruse pour
amener les résidents de la Primature à se rendre. Nonobstant la détermination
des 67 personnes des lieux dont 62 combattants armés et 5 civils, un
sous-officier et quelques hommes se rendront. Au total, 7 hommes, qui
d’ailleurs, seront les seuls à être tués côté Primature. En se livrant, ils
ont été désarmés, puis chargés par le capitaine Biténéwé d’aller convaincre
d’autres groupes de la Primature de se rendre.
Les choses tragiques commencent avec
l’arrivée par le côté face à la mer, du lieutenant-colonel Toyi Gnassingbé
(demi-frère d’Eyadéma). Il dégaine son arme et tire sur les hommes de Koffigoh
à l’extérieur de la Primature. C’est en ce moment que se produit une chose
inattendue. Un essaim d’abeilles effrayé par les tirs, s’abat sur les
assaillants. Ces derniers détalent dans tous les sens, servant ainsi de cible
aux forces loyalistes de la Primature. Les hommes d’Eyadéma tombent alors
comme des mouches, au cours d’une courte bataille qui va durer environ 30
minutes.
Une autre version de cette guerre fratricide, débute les hostilités à 6 h15.
Un char enfonce la porte. Le soldat qui assure la garde est la première
victime. Des Jeep font irruption dans la Primature ; de même que trois chars
qui prennent position, pendant que des dizaines de militaires essayent
d’escalader la clôture. Un occupant du char hurle aux gardes de la Primature :
«Déposez vos armes, déposez vos armes ! ». Ils s’exécutent. Ils reçoivent
l’ordre de se mettre en un groupe. Ils n’ont pas le temps de former le groupe,
car aussitôt un mutin commence à les arroser de balles. Débandade et morts.
Certains ont pu se cacher. Un soldat légaliste rescapé raconte : «La riposte
ne se fit pas attendre. Nous entendîmes l’un des nôtres qui était dans la cour
du bâtiment «rafaler» nos assaillants. C’est là que Télou et Gnassingbé furent
atteints. Ainsi commença la tuerie. Les chars prirent pour cible le bâtiment,
c’est à ces moments qu’ils se sont entre-tués car ils avaient oublié que tout
autour du bâtiment, il y avait leurs camarades [...] Les nôtres, certains
cachés dans les puisards, d’autres parmi les fleurs touffues sont passés
inaperçus des assaillants. » [Le Mono, n° 19, 10 février 1992, p. 4.] Les
militaires d’Eyadéma furent ainsi obligés de faire une pause pour se
réorganiser. La seconde fois, ils eurent affaire à un essaim d’abeilles qui
les pourchassa. Et le même témoin, de comparer la prestation de ses
adversaires à «une fusillade entre paysans ».
Ce défenseur de la Primature rendra
hommage à la représentante du Comité International de la Croix Rouge, Mme
Marguerite Contat, qui a passé la nuit, adossée aux portes du pavillon
militaire du CHU de Tokoin, afin que ses camarades et lui-même ne soient pas
exécutés par les militaires d’Eyadéma.
Le commandant de la Garde présidentielle,
le demi-frère d’Eyadéma, Toyi Gnassingbé est abattu par un officier légaliste.
Toyi Gnassingbé avait coutume de dire «Etu si nsin lé » (La puissance est au
bout du fusil), se moquant de la chanson en éwé qui dit : «Fofo si nsin lé»
(La puissance appartient à Dieu).
L’envoyé spécial de RFI, Jean-Karim Fall,
accouru à Lomé quelques heures plus tôt, allait vivre un des reportages en
direct, les plus rocambolesques de sa carrière. Un vrai scoop ! On eût dit que
les putschistes avaient attendu l’heure H des informations de la matinée pour
déclencher les hostilités.
Quelques minutes auparavant, le
journaliste français avait expliqué dans un premier direct, comment dès
l’aube, les chars avaient pris position aux abords de la Primature située au
bord de l’Océan. Il avait notamment fait le point sur les exigences des
militaires, à savoir : la dissolution du Haut Conseil de la République. Le
journaliste avait observé que le général Eyadéma, pour une fois, s’alignait
explicitement sur la revendication de ses hommes. J. K. Fall avait insisté sur
les dix propositions du Premier ministre Koffigoh, propositions parmi
lesquelles : la formation d’un nouveau gouvernement tenant compte de toutes
les sensibilités politiques du pays ; la révision à la baisse des endemnités
accordées aux membres du Haut Conseil de la République. [Note de l’auteur. Le
salaire d’un Haut Conseiller de la République était de 300 000 F CFA
/mensuel.] Puis au cours de l’édition suivante du journal, voici ce que l’on
pouvait ouïr.
« - La présentatrice-RFI. – Jean Karim
Fall, vous avez des nouvelles assez pessimistes à nous communiquer...
- J. K. Fall. – Oui Danielle ! On est
loin d’un accord, puisque depuis dix minutes, des tirs nourris d’armes
automatiques sont entendus à Lomé. De l’endroit où je me trouve, je ne peux
rien voir, mais les tirs viennent bien entendu de la zone de la Primature.
[...] Ils ont duré un bon quart d’heure. Là, il y a une accalmie relative...
Tenez ! Là, à l’instant là, là... (Les auditeurs entendaient les bruits de
canons).
- La présentatrice-RFI. – Oui,
effectivement, oui ...
- J. K. Fall. – Ils viennent de retentir
là... Vous avez entendu ?
- La présentatrice-RFI. – Oui...
Absolument ! oui...
- J. K. Fall. – Donc je crois que
l’assaut de la résidence du Premier ministre a commencé. Restons toutefois au
conditionnel. Mais je ne vois pas quel genre d’objectif les militaires
pouvaient attaquer à Lomé avec un tir aussi nourri. Je vous rappelle qu’à
l’intérieur, il y a une cinquantaine de soldats loyalistes qui sont
relativement bien équipés. » [Source : archives audio.]
Un sous-officier en exil, cinq ans après
les faits raconte : «La force de défense de la Primature n’avait pas voulu
déposer les armes, mais Koffigoh, en tant que civil n’ayant jamais entendu des
coups de canon, a demandé le cessez-le-feu parce qu’il croyait que sa troupe
était complètement anéantie. Il ne savait pas ce qui se passait réellement. Et
malgré le refus du Capitaine Epou, il a insisté. Et là, j’ai vu notre drapeau
sortir et remis à la troupe envahissante. » [Le Regard, n° 19, 3-9 décembre
1996, p. 3.]
Joseph Koffigoh ramené à Lomé 2
(résidence d’Eyadéma), sera reconduit dans ses fonctions. C’est une étape
cruciale de la Transition. Le Premier ministre sortira métamorphosé de la
résidence Lomé 2. Sa marge de manœuvre en ce qui est de la gestion de la
transition, sera considérablement réduite. En somme, Me Koffigoh ne sera plus
le Premier ministre de la Transition, il devient l’homme du général Eyadéma.
Cela, la population ne le sait pas encore. Jo Ko Ko sera applaudi pour avoir
résisté aux assaillants pendant de longues minutes avant reddition.
Eyadéma venait de gagner son premier duel
contre la Transition. Le combat à venir va consister à recouvrer l’intégralité
de ses pouvoirs d’antan. Une politique de reconquête savamment élaborée par
ses militaires et ses conseillers de l’extérieur, avec la bienveillante et
tacite protection d’une partie de la France officielle. » |