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ESPACE DU DÉMOCRATE DE FRANCE

Lettre à une Francaise innocente

Le 31 Août 2001

Chénika,

Je t’écris cette lettre huit ans après tes larmes versées à la vue de quelques  images d’horreur du Togo. Tu ne te souviendras peut-être pas de moi, ni des faits auxquels je fais allusion ici. Mais tes pleurs, tes sanglots, plus que des souvenirs quelconques, ont enrichi mon champ d’appréciation des causes profondes de la pérénnité des malheurs et de la désolation interminable de certains peuples de notre planète commune.   

Nous avons fait connaissance à Cotonou en Août 1993 alors que vous y étiez en vacances et moi, en "cavale" du Togo vers des cieux meilleurs. Vous étiez sept ou huit, organisés en un groupe dénommé Igé (chez Maillet). Si mes notes sont exactes,  votre groupe comprenait  Marie-Laure Vernet, Gérard et Véronique Maillet, Caroline Picolet, le père Ambert Noaille, Samuel et Aubry Rilliard et toi-même, Chénika Andrews.

Je m’étais introduit à vous afin de vous sensibiliser sur les difficultés, surtout d’ordre polique que traversait le Togo, mon pays et le continent africain, quarante ans après les “independances”. Nous avions alors discuté de beaucoup de thèmes et surtout de la responsabilité des gouvernants français dans les tragédies ambiantes de l'Afrique francophone. Parmi tous les échanges que nous avons eus, tes sanglots me collent toujours au cerveau et je me dis que mes souvenirs peuvent servir de motivation à certains Français dans le sens de la rupture du silence et de l’inaction. Surtout, en ce moment où des Français courageux ont décidé de ne pas rester silencieux face à la misère chaque jour croissante sur le continent africain.

Chénika,

La présente lettre est un souvenir d’un fait qui s’est déroulé alors que tu avais entre 16 et 18 ans. Tu venais d’avoir ton baccalauréat et t’apprêtais à entrer en Fac. Aujourd’hui, tu dois certainement avoir terminé tes études de Droit et travailles peut-être dans ton domaine de formation. C'est pourquoi je crois que tu es  munie du savoir nécessaire et que tu es en mesure, d’aller au-delà de tes sanglots de 1993. Tu peux à présent, j'ose rêver, éduquer les milliers de tes concitoyens qui ignorent tout de l’horreur et de la misère des peuples d’Afrique et surtout du rôle qu'y jouent les dirigeants de la République Française.

Pour vous sensibiliser au drame qui se jouait et qui se joue encore au Togo, je vous  avais amenés à la Commission Béninoise des Droits de l’Homme(CBDH) qui hébergeait temporairement à l'époque sa consoeur togolaise en exil, la Commission Nationale des Droits de l’Homme(CNDH). Là se trouvaient des IMAGES D'HORREUR dont la dictature du général Eyadema du Togo s’était rendu auteur, et en toute logique coupable. Ces images constituent  désormais le sujet principal de “La stratégie de la terreur”, un document réalisé par les responsables - naturellement en exil aujourd'hui - de la CNDH à l'époque.   

Alors que je vous attendais dans la voiture qui nous avait amenés sur les lieux, votre groupe était monté au premier étage, dans les locaux de la CBDH. La secrétaire de la CNDH avait été prevenue par moi de votre visite. Elle devait donc vous faire visionner des images bouleversantes et poignantes sur le Togo. A ma grande surprise et moins de 5 minutes après que vous m’ayez quitté, certains de tes camarades te ramenaient vers moi, te tenant pour éviter que tu ne tombes.  Lorsqu’ils te firent asseoir à côté de moi dans la voiture, je ne comprenais toujours pas ce qui t’arrivait. 

Tu pleurais sans arrêt. Tu sanglotais et difficilement tu pouvais me parler. Si les autres n’étaient pas remontés, te laissant là avec moi après m'avoir fait signe qu'il y avait rien de grave, je serais à mon tour resté terrifié par tes sanglots. Je t’observai pendant à peu près 2 à 4  longues minutes sans rien comprendre, lorsque, difficilement et reprimant tes sanglots tu parvins à lâcher que tu n’avais jamais vu des images aussi horribles de ta vie.

Tu continuas de sangloter et moi je ne savais comment consoler une Française qui, selon mes préjugés d’alors, ne pouvait être qu’une hypocrite, venue en espionnage en Afrique sous prétexte d'être en vacances. Ce ressentiment, beaucoup d’Africains l’éprouvent, car disent-ils,  la mort d’un Nègre pour que prospère la domination impérialiste française est sans effet sur les Français. Mes ressentiments m’aveuglaient sur ton innocence et ta candeur. Je me disais que si quelqu’un de nous deux méritait consolation, ce devait bien être moi, le Togolais et Africain dont les parents ou amis avaient été les victimes décapitées, assassinées ou torturées et dont les images te faisaient tant sangloter. Je ne tentai  même pas de t’essuyer les larmes, toi une petite fille à côté de l’homme de 28 ans que j’étais. Le ressentiment et l’amertume m’avaient prédisposé au non respect des règles les plus élementaires de courtoisie.  

Néanmoins, je m’efforçai de te donner quelque tapes sur le dos en guise de consolation. Tu parvins à me dire que des images horribles du genre, tu n’en avais vues qu’au cinema et que tu ne t’imaginais guère que quelque part au monde, la vie fùt aussi cruelle. Je commençai alors seulement, et en ce moment précis, à m’imaginer qu'il existait une autre France faite de citoyens qui ignoraient tout de tout. J'en sais beaucoup mieux maintenant, aidé que je suis, par François-Xavier Verschave et ses amis de l’association SURVIE.  

Je te révèle aujourd'hui mon ressentiment d'alors pour que tu te fasses une idée plus ou moins précise de la nature des relations entre Français et beaucoup d'Africains, aussi longtemps que la France, ton pays, de façon éhontée, accréditera, équipéra et formera les tortionnaires retors du continent.

Les jours qui ont suivi tes sanglots ont vu se développer des relations de confiance entre nous et en particulier entre  Marie-Laure Vernet et moi. Nous avons correspondu pendant un moment après votre départ de Cotonou. Marie-Laure, dans une de ses lettres m’informa que votre groupe, le Groupe Igé, avait adressé une lettre au Président François Mitterrand concernant le problème togolais. Elle m'informa également qu'à son retour en France, elle avait suivi de très près les informations diffusées sur le Togo, mais qu'elle avait été très deçue et désolée de m'informer qu'une seule chaîne de télévision française a fait allusion à la re-élection du général Eyadema et de façon très lacunaire.

Tu te souviens peut-être que vous étiez à Cotonou pendant une période cruciale de la vie polititque au Togo. Je vous avais sensibilisés sur la mascarade électorale qui s’y déroulait en ce mois d’août 1993, avec le seul soutien de la France et malgré la désapprobation totale de tous les autres partenaires occidentaux au développement. Je crois que vous étiez encore au Benin quand le gouvernement Français avait PRIS ACTE de la “re-élection” du général Eyadema qui était le seul vrai candidat à sa propre succession. PRENDRE ACTE est une expression bien connue des milieux politiques français et africains qui veut dire que le gouvernement français est satisfait de la réinvestiture des dictatures.         

 Chénika,

Je t’écris cette lettre aujourd'hui parce qu’au-delà de tes sanglots, je suis convaincu que tu peux efficacement participer à la lutte de libération des peuples d’Afrique, à l’assainissement de notre culture francophone commune, et surtout à la purification de l’humanité toute entière.

Je t’écris aussi parce que je suis encouragé dans ce sens par mes lectures des livres du Fançais François-Xavier Verschaves que je t’invite d'ailleurs à les lire si tu ne l’as pas encore fait.  Tu liras donc La Françafrique, Le plus long scandale de la République un livre publié aux éditions STOCK.  Je te recommanderais vivement, du même auteur, Noir Silence, qui arrêtera la Françafrique, aux éditions LES ARENES. Le livre qui, de l'histoire de France, aura pour la première fois en 2001, fait dire le Droit en faveur du simple citoyen au grand dam du sacré crime de lèse jajesté. A sa suite, tu liras Noire Procès. chez le même éditeur. 

Peut-être que tes pleurs seront rallumées à la lecture des ouvrages que je viens de te citer, mais si tu ne fais rien d’autre que de pleurer tranquilement dans ton coin, les horreurs vont continuer encore pour longtemps.

Merci de me lire et de bien vouloir partager le contenu de ma lettre avec des Françaises et  Français aussi innocents que toi. Transmets mon bonjour à Marie-Laure et dis-lui que l’Afrique et l’humanité ont besoin de son ardeur et de sa determination. A tous les autres amis du Groupe Igé j’envoie mes salutions empreintes de bons souvenirs.

Aurevoir, Chénika

Joseph Takeli (Floride, Etats-Unis)

Les Sanglots de Chenika

Association Survie

Rompre le Silence

Noir Chirac

Long Scandale

Les entretiens avec Francois Xavier Verschave

 

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