|
Chénika,
Je t’écris cette lettre huit ans après tes larmes versées à
la vue de quelques images d’horreur du Togo. Tu ne te souviendras
peut-être pas de moi, ni des faits auxquels je fais allusion ici. Mais tes
pleurs, tes sanglots, plus que des souvenirs quelconques, ont enrichi mon champ
d’appréciation des causes profondes de la pérénnité des
malheurs et de la désolation interminable de certains peuples de notre planète commune.
Nous avons fait connaissance à Cotonou en Août 1993 alors
que vous y étiez en vacances et moi, en "cavale" du Togo vers des cieux meilleurs. Vous étiez
sept ou huit, organisés en un groupe dénommé Igé (chez Maillet). Si mes notes sont
exactes, votre
groupe comprenait Marie-Laure Vernet, Gérard et Véronique Maillet, Caroline
Picolet, le père Ambert Noaille, Samuel et Aubry Rilliard et toi-même, Chénika
Andrews.
Je m’étais introduit à vous afin de vous sensibiliser sur
les difficultés, surtout d’ordre polique que traversait le Togo, mon pays et
le continent africain, quarante ans après les “independances”. Nous avions alors
discuté de beaucoup de thèmes et surtout de la responsabilité des gouvernants
français dans les tragédies ambiantes de l'Afrique francophone. Parmi tous les échanges
que nous avons eus, tes sanglots me collent toujours au cerveau et
je me dis que mes souvenirs peuvent servir de motivation à certains Français
dans le sens de la rupture du silence et de l’inaction. Surtout, en ce moment où
des Français
courageux ont décidé de ne pas rester silencieux face à la misère
chaque jour croissante sur le continent africain.
Chénika,
La présente lettre est un souvenir d’un fait qui
s’est déroulé alors que tu avais entre 16 et 18 ans. Tu venais d’avoir ton
baccalauréat et t’apprêtais à entrer en Fac. Aujourd’hui, tu dois
certainement avoir terminé tes études de Droit et travailles peut-être dans
ton domaine de formation. C'est pourquoi je crois que tu es munie du savoir nécessaire et
que tu es en mesure, d’aller au-delà de tes sanglots de 1993. Tu peux à
présent, j'ose rêver, éduquer les milliers de tes concitoyens
qui ignorent tout de l’horreur et de la misère des peuples d’Afrique et
surtout du rôle qu'y jouent les dirigeants de la République Française.
Pour vous sensibiliser au drame qui se jouait et qui se joue
encore au Togo, je vous avais amenés
à la Commission Béninoise des Droits de l’Homme(CBDH) qui hébergeait
temporairement à l'époque sa consoeur togolaise en exil, la Commission
Nationale des Droits de l’Homme(CNDH). Là se trouvaient des IMAGES D'HORREUR
dont la dictature du général Eyadema du Togo s’était rendu auteur, et en
toute logique coupable.
Ces images constituent désormais
le sujet principal de “La stratégie de la terreur”, un document réalisé
par les responsables - naturellement en exil aujourd'hui - de la CNDH à
l'époque.
Alors que je vous attendais dans la voiture qui nous avait
amenés sur les lieux, votre groupe était monté au premier étage, dans les
locaux de la CBDH. La secrétaire de la CNDH avait été prevenue par moi de
votre visite. Elle devait donc vous faire visionner des
images bouleversantes et poignantes sur le Togo. A ma grande surprise et moins de
5 minutes
après que vous m’ayez quitté, certains de tes camarades te ramenaient vers
moi, te tenant pour éviter que tu ne tombes.
Lorsqu’ils te firent asseoir à côté de moi dans la voiture, je ne
comprenais toujours pas ce qui t’arrivait.
Tu pleurais sans
arrêt. Tu
sanglotais et difficilement tu pouvais me parler. Si les autres n’étaient pas
remontés, te laissant là avec moi après m'avoir fait signe qu'il y avait rien de grave,
je serais à mon tour resté terrifié par tes sanglots. Je t’observai pendant à peu près
2 à 4 longues minutes sans rien comprendre, lorsque, difficilement et
reprimant tes sanglots tu parvins à lâcher que tu n’avais jamais vu des images aussi
horribles de ta vie.
Tu continuas de sangloter et moi je ne savais comment consoler
une Française qui, selon mes préjugés d’alors, ne pouvait être qu’une
hypocrite, venue en espionnage en Afrique sous prétexte d'être en vacances. Ce
ressentiment, beaucoup d’Africains l’éprouvent, car disent-ils, la mort d’un Nègre pour que prospère la domination impérialiste
française est sans effet sur les Français. Mes ressentiments m’aveuglaient
sur ton innocence et ta candeur. Je me disais que si quelqu’un de nous deux méritait
consolation, ce devait bien être moi, le Togolais et Africain dont les
parents ou amis avaient été les victimes décapitées, assassinées ou
torturées et dont les images te faisaient tant sangloter. Je ne tentai
même pas de t’essuyer les larmes, toi une petite fille à côté de
l’homme de 28 ans que j’étais. Le ressentiment et l’amertume m’avaient
prédisposé au non respect des règles les plus élementaires de courtoisie.
Néanmoins, je m’efforçai de
te donner quelque tapes sur le dos en guise de consolation. Tu parvins à me dire que des images horribles du genre, tu
n’en avais vues qu’au cinema et que tu ne t’imaginais guère que quelque
part au monde, la vie fùt aussi cruelle. Je commençai alors seulement, et en
ce moment précis, à m’imaginer qu'il existait une autre France faite de
citoyens qui ignoraient tout de tout. J'en sais beaucoup mieux maintenant, aidé
que je suis, par François-Xavier
Verschave et ses amis de l’association SURVIE.
Je te révèle aujourd'hui mon ressentiment d'alors pour que
tu te fasses une idée plus ou moins précise de la nature des
relations entre Français et beaucoup d'Africains, aussi longtemps que la
France, ton pays, de façon éhontée, accréditera, équipéra et formera les
tortionnaires retors du continent.
Les jours qui ont suivi tes sanglots ont vu se développer des
relations de confiance entre nous et en particulier entre Marie-Laure Vernet
et moi. Nous avons correspondu pendant un moment après votre départ de Cotonou.
Marie-Laure, dans
une de ses lettres m’informa que votre groupe, le Groupe Igé, avait adressé une lettre au Président François Mitterrand concernant le problème
togolais. Elle m'informa également qu'à son retour en France, elle avait suivi de
très près les informations diffusées sur le Togo, mais qu'elle avait été très
deçue et désolée de m'informer qu'une seule chaîne de télévision
française a fait allusion à la re-élection du général Eyadema et de façon
très lacunaire.
Tu te souviens peut-être que vous étiez à Cotonou pendant
une période cruciale de la vie polititque au Togo. Je vous avais sensibilisés
sur la mascarade électorale qui s’y déroulait en ce mois d’août
1993, avec le seul soutien de la France et malgré la désapprobation totale de tous les
autres partenaires occidentaux au développement. Je crois que vous étiez
encore au Benin quand le gouvernement Français avait PRIS ACTE de la “re-élection”
du général Eyadema qui était le seul vrai candidat à sa propre succession.
PRENDRE ACTE est une expression bien connue des milieux politiques français et
africains qui veut dire que le gouvernement français est satisfait de la réinvestiture
des dictatures.
Chénika,
Je t’écris cette lettre aujourd'hui parce qu’au-delà de
tes sanglots, je suis convaincu que tu peux efficacement participer à la lutte
de libération des peuples d’Afrique, à l’assainissement de notre culture
francophone commune, et surtout à la purification de l’humanité toute
entière.
Je t’écris aussi parce que je suis encouragé dans ce sens
par mes lectures des livres du Fançais François-Xavier Verschaves que je
t’invite d'ailleurs à les lire si tu ne l’as pas encore fait. Tu liras
donc La
Françafrique, Le plus long scandale de la République un livre
publié aux éditions STOCK. Je te recommanderais vivement, du même auteur, Noir
Silence, qui arrêtera la Françafrique, aux éditions LES
ARENES. Le livre qui, de l'histoire de France, aura pour la première fois en
2001, fait dire le Droit en faveur du simple citoyen au grand dam du sacré
crime de lèse jajesté. A sa suite, tu liras Noire Procès.
chez le même éditeur.
Peut-être que tes pleurs seront rallumées à la lecture des ouvrages
que je viens de te citer, mais si tu ne fais rien d’autre que de pleurer
tranquilement dans ton coin, les horreurs vont continuer encore pour longtemps.
Merci de me lire et de bien vouloir partager le contenu de ma lettre avec des
Françaises et Français aussi
innocents que toi. Transmets mon bonjour à Marie-Laure et dis-lui que
l’Afrique et l’humanité ont besoin de son ardeur et de sa determination. A
tous les autres amis du Groupe Igé j’envoie mes salutions empreintes de bons
souvenirs.
Aurevoir, Chénika
Joseph Takeli
(Floride, Etats-Unis)
|