«
ciel ! à quel excès se porte le zèle de la religion chez les dames ! »
Qu’eut-il crié, le bon patriarche de Ferney, s’il avait été
aujourd’hui?
Nulle
part plus que dans le cœur des femmes, la religion, les religions, ne
trouvent terrain fertile pour pousser et verdoyer. Nul cœur plus que
celui de ma femme n’est autant fertile, réceptif.
Ma
femme est un spécimen rarissime. Elle a une foi aussi grosse que le cœur
d’un éléphant. Avec cette foi, elle peut vider les océans et les mers
d’un seul Alléluia. Mais cette foi ne fut pas assez solide pour sauver
notre fils. Cela, même Dieu ne pardonne pas. Même si cela fait marrer
Satan.
***
Dix-sept
ans de vie commune. Dix-sept tristes, médiocres et longues années passées
avec une femme qu’on n’aime pas, qu’on avait point aimée, qu’on
n’aimera jamais. Ceux qui au collège et au lycée brillèrent au foot
savent combien ils furent adulés et harcelés. Un dribble vous fait
prince et mouille les cœurs des jeunes pucelles qui le soir font
antichambre. Elles quêtent un geste, un sourire, un intérêt. Elles
s’invitent et se livrent à de menus travaux : laver les bas, les
shorts etc. elles fantasment pour un rien. Pourtant le rets est là, même
pour les plus vertueux .
J’étais
le 10 de mon Lycée. Le Pélé du quartier. Cela me valut de fabriquer un
garçon comme ça, par caprice alors même que je ratas mon bac. Pour la 3è
fois. Ma tante qui me recueillit à la mort accidentelle de mes parents,
arguant de ce que Laure n’eut ni lieu ni feu, joua à la fine belle-mère
en l’acceptant chez nous. Elle fut pour Laure et pour moi, tout sucre,
tout miel. De me savoir élève et père de famille fit piètre réputation
mais me détermina à décrocher le bac au quatrième essai et à faire
des études éclairs à l’Université. Sanctionnées par un diplôme de
Gestion.
***
ès
mon premier poste, dans une banque commerciale ma tante m’expédia Laure
avec notre garçon Paul qui déjà fréquentait le cours préparatoire. Je
cherchai en vain dans mon cœur un soupçon d’amour pour Laure. Mon cœur
était aride. J’établis que je ne pouvais l’aimer et me résignai à
la voir non point comme ma femme, mais comme la mère de mes enfants. Car
dans l’effusion des premiers moments de rencontre, et pendant que je
m’exerçais à me donner quelques raisons évidentes et substantielles de l’aimer, nous fîmes un second enfant. Une fille à qui
ma tante s’empressa aussitôt de donner le nom de ma mère sans que cela
me fît chaud ou froid.
- "
C'est Une bonne femme, rétorquait ma tante à mes plaintes répétées.
- Ma
tante, je ne l'aime pas.
-
Les
femmes qu'on aime, dès qu'elles le sentent s'en vantent et font mille
malheurs à leur époux.
- Ce
n'est pas vrai. Une femme a besoin de se sentir aimée.
- Laure
t'aime et cela suffit. d'ailleurs l'amour aujourd'hui s'habille
d'hypocrisie. Le sexe remplace le cœur. On en aime
plusieurs.
On est fidèle à plusieurs. C'est cela ton amour ?
- Ma
tante tu ne me comprends pas
- Je
comprends que tu veux une de ces dévergondées qui exhibent leurs cuisses
chétives à tout venant par des mises dont on disait à mon temps
qu'elles sont diaboliques et qui les exposaient au lynchage entre deux
contritions.
J'avais
au fait besoin d'une femme moderne, instruite, élégante, à la mode exerçant
de surcroît une profession. Une secrétaire de direction que je rencontrai
un soir de 1er Mai, et que je revis et fréquentai si souvent
sans qu'un mot fût soufflée quoiqu'elle devinât mes intentions
correspondait à ce profil. A côté d'elle, Laure apparaissait dans son véritable
jour de paysanne mal fardée, mal rabotée et mal polie. Mes sacrifices à
l'habiller au goût du jour ne la sortait guère de sa condition
primitive. Ni robes, ni colliers, ni sacs à main. Tout me semblait
collier de diamant au cou d'un porc prenant son bain de boue.
***
'avais
honte de Laure. Rares fois je parus en public avec elle. Je la considérais
comme une erreur de jeunesse et tenais ma tante pour responsable de ce
vide que je ressentais. Si d'un côté j'éprouve avec elle une indicible
honte, je dus reconnaître d'un autre qu'elle est une bonne mère,
attentionnée avenante. Elle écoute les enfants- ils sont trois
maintenant- ne les gourmande point. Même avachie ou faisant sa mine de
biche battue, elle est toujours à mes soins. Mon simple soupir
l'inquiète.
Et je rage de l'entendre s'enquérir de mes inquiétudes et soucis. Mes récriminations
butaient sur ses excuses et m'empêchaient de gueuler virilement.
Au
regard de ce côté positif, j'essayai plusieurs fois de me convaincre que
je pouvais me satisfaire d'elle.
N'avions-
nous pas déjà trois enfants?
N'était-elle
pas déjà une bonne mère? Une femme telle que je la veux, eut-elle été
une bonne mère? Eut-elle accepté sans rechigner mes mortifications? La
conviction que Laure me convenait quoique j'eusse honte de paraître avec
elle, ne comblait pas un creux. Je sentais un manque, quelque chose
d'inachevé, une partie en moi qui demeurait en fiche. Et cette sensation
forcément me mena vers l'inconstance.
Tout en maintenant mes
responsabilités de père de famille, je me jetai, cœur, âme et sexe
dans la débauche. Je ne tins plus compte ni de la vertu, ni de la foi. Je
fis peu de cas des convenances. Ma secrétaire Henriette, se révéla sous
un autre jour: Bec-salé et boit-sans-soif comme on répétait au Lycée
un texte de Zola. Avec elle je devais toujours avoir la main à la bourse.
Un
soir, sortant d'un bar restaurant huppé où elle m'eut retourné la poche
et lampé le dernier sous elle me tira, éméchés, dans un magasin lui
aussi huppé et avec des arguments physiques et sensuels m'obligea à
signer un chèque de 39 995 - Je déteste l'hypocrisie des magasins à
toujours soustraire les derniers cinq francs comme pour faire moins cher-
pour un sac à main en cuir. Promesse hardie que
jamais je réalisai.
Le
lendemain, je l'eus quitté et rentrai sagement à la maison. Le temps de
reverdir mon porte feuille. Le manque d'argent me fit une raison. Je
trouvai Laure, telle que je l'avais laissée paysanne et mère également.
Mais je mis peu de temps à réaliser qu'elle était retournée dans sa
secte que par dévers moi je l'eus interdit de fréquenter. Je l'engageai
à m'expliquer ce retour mais si tôt que je voulus tenir discours avec
elle, le ridicule m'apparut et j'allai différer le tête-à-tête quand,
devançant mes intentions elle me dit d'une voix neutre qu'elle avait désormais
donné à Dieu ce cœur d'elle que je ne voulais pas "Ce chiffon
d'amour, je le confie à Dieu. Puissé-je mériter Sa clémence! Comme toi,
je suis partie, à la quête d'une plénitude, mais vers l'Eternel".
Ces
propos précipitèrent dans ma mémoire mes souvenirs de lecture et cette
phrase d'Alissa dans La Porte étroite d’André GIDE s’imposa à mon
esprit :"Dieu jaloux, qui m'avez dépossédé, emparez-vous de
mon cœur." Suivie de
cette autre phrase de Jean-Baptiste
ROSSI : " Si ton Dieu empêche ta vie, oublie ton Dieu"
Qu'eussé-je
répliqué à ces propos qui ne me ridiculisa davantage?
Qu'eus-je
fais qui ne me révéla ma laideur morale mon démérite? Je restai coi.
Mais ne la suivis pas sur son chemin de la vertu vers Dieu. Nos trois
enfants, comme si je ne vivais plus pour eux, suivirent leur maman à
cette secte. Ce n'est pas sur le tard que je devais revendiquer mon titre
de père.
J'eus
à peine passé trois nuits qu'Henriette me relança. Je repartis aussitôt
malgré les invectives, les imprécations
et mises en garde de ma tante .
***
orsque
j'entrai en trombe dans mon ancien domicile, une demie heure après que le
coup de fil de Laure m'eut extirpé des chaleurs d'Henriette, vers minuit,
je ne m'imaginais point la gravité macabre de la situation. Comment eussé-je
pu penser que Laure jouait de l'euphémisme quand son coup de fil disait:
" S'il te plaît, peux-tu venir? Paul est très mal en point".
Paul,
le premier que je fis alors que je ralai mon bac pour la troisième fois,
est de santé fragile. Mais brillant à l'école. Cette année il vient de
décrocher son bac C avec mention honorable. L'Universitaire lui a même
offert une bourse exceptionnellement pour des études au Canada . Ses succès
comblent mes vieux échecs
Mais
les cris et les pleurs lugubres qui m'assaillirent au salon de notre
modeste villa, rue des Cocotiers, me glacèrent.
- Que
se passe-t-il ici? Bredouillai-je la gorge nouée dans ce concert de cris,
de pleurs, où dominaient des « Amen », des « Alléluia »,
des « Praise the Lord. »
- Laissez-moi
passer! Bordel!
Putain de merde ! Faites
de la place .
Je
serais resté sur place malgré ces jurons si je n'eusse jouer des coudes
pour me frayer un passage jusqu'à la chambre de Paul. Là je le vis étendu
dans son lit. Recouvert d'un drap. La raideur des traits sur sa trombine féline
me broya le cœur. Et sous les feux de la réalité qui venait de se révéler
à ma conscience, je m'écroulai évanoui.
***
e
suis resté l'ombre de moi-même. Revenu à moi entouré de brailleurs. « Alleluia.
Amen! Praise the Lord ! Alléluia! »
Lorsque je voulus faire déposer le corps à la morgue , une mauviette,
que je pris d'abord pour un voisin, s'avança vers moi et en aparté me
signifia que la religion de Paul n'autorisait pas ses pratiques sataniques
« Nous l’inhumeront demain dans le strict respect de notre
religion. »
- Attendez
que je vous sonne. Monsieur…
-
Pasteur !
- Attendez
d’être sonné Pasteur de mes deux.
Ce
vocabulaire, résidu des lecteurs des SAS et autres séries noires du Lycée
eut pour effet d’énerver le Pasteur.
- Je
ne permettrais pas que des mains impies viennent souiller l’âme pure
d’un de mes fidèles.
- Quoi ?
La bile me montait dans le cerveau
- Oui !
Vous êtes encore chaud des draps de vos maîtresses.
- Vous
me cherchez ? Le crime me montait dans les narines, l’odeur de la
violence me chatouillait. Et
si cette mauviette revêche s’autorisait à placer un mot plus long que
"A demain", je ne répondrai plus de moi.
***
'ai
écopé de six mois de prison dont 3 avec sursis pour coups et blessures
sur autrui. Mon avocat avait plaidé la légitime défense et la violation
de domicile. On lui a dit qu'il avait sûrement bouffé l'assistance des
personnes en danger. Sa ténacité n'eut pour effet que d'énerver la
cour et l'auditoire
- Je
vais vous sortir de la m'a-t-il.
Ils
ont tous à la bouche cette phrase lorsqu'ils ont perdu un procès. Ils
savent pourtant que la peine sera purgée jusqu'à l'ultime seconde.
C'est au cours de ce procès qu'en entubant les faits, j'ai
reconstitué le scénario de cette douloureuse nuit. Il se trouve que
Laure lorsque les malaises de Paul débutèrent deux jours plus tôt avait
plutôt, au lieu d'un docteur, appelé un Pasteur. Sa nouvelle foi
interdisait qu'elle consultât des
médecins en cas de maladie. La prière du Pasteur et sa main imposée,
viendraient à bout du mal, chasseraient le démon qui a pris possession
du corps. Et pendant trois jours les prières ne firent rien.
Devant l'obstination du démon, il eût
été sage de consulter un médecin
mais Dieu a dit "Quiconque croit en moi, sera sauvé" Paul est
mort de malaria.
Quel
abâtardissement criminel de
la bigoterie ? Au lieu de condamner Laure et le Pasteur, c'est moi
que la justice gratifia de 6 mois.
***
n fait nouveau dont l'origine est antérieure
au décès de Paul a amené mon avocat à introduire et à obtenir un
recours en annulation du procès, un mois après ma détention. Laure
attendait un enfant du Pasteur Trois étoiles. Charmant ! Il ne sera pas
le premier de sa gent à entrer au Paradis bigame. Avec ses saints petits
enfants.
Pour moi, cette détention m'a permis de
faire un examen de
conscience. Mais je m'empêtre dans trop de "SI".
Si j'eusse été à la maison,
ma réaction n'eut-elle
pas été de conduire Paul à l'hôpital? Ou bien Laure m’eut-elle
auparavant embobiné dans
cette foi étroite et absurde ? Pourquoi me réanimer de la sorte ? Laure
eut pu conduire Paul à l'hosto malgré mon absence ? La raison humaine
commandait-elle mieux ? Je m'en mêle les pinceaux.
Mon inconstance, mon égoïsme
m'apparaissent moins criminels que la dévote ignorance de Laure. Je lui
en veux et lui en voudrai à mort. Où qu'elle fût. Elle peut compter sur
moi. Ça oui.
31Juillet
2002
8 h 40
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