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«RFI va nous
manquer. Elle va nous manquer. Une
sacrée femme.» A
peine le vent avait-il soufflé sur la tombe
de Gonbalbé, que les femmes du quartier Zongo, tricotaient
cette oraison. «C’est une tricherie écœurante, cette mort
qui frappe dans une grosse rigolade.»
***
Le
quartier Zongo est le plus pouilleux, le plus souillon de la
capitale. Plusieurs fois on l’a déplacé et toutes
les fois, il n’a jamais
fait sa toilette. La
ville en grandissant l’a repoussé, acculé jusqu’à ce
cul de putréfaction. L’eau y
est en toute saison
verte. Charriant les restes de riz, de pâte, de sauce gombo
de gboma et d’arêtes de poissons. C’est le royaume des
mouches noires et velues.
C’est
le repaire des moustiques qui
siphonnent femmes, hommes et enfants de jour et de nuit. C’est le
ring des rats des
souris et des chats.
Le
quartier Zongo est tout entier construit d’objets de récupération :
vielles feuilles de tôle o,15mm, de bois à moitié ou brûlés ou
pourris. On y trouve jusqu’aux portières de voitures rongées
patiemment mais avec gourmandise par la rouille. Des sacs de jute en
loque qui servent de fenêtre.
Pourtant
sur les murs de feuilles de tôle pourries, on peut lire « Amsterdam
Base » ; « New York » ; « Awilo
New Style » ; jusqu’aux proverbes à l’orthographe écorchée :
« qui vie espaire » ; « la vit est un kombat » ;
« le pauvre n’a pas damis » ; « aime qui
t’aime » ; « ami ami massue dans la poche ».
Ces
noms de grandes villes
occidentales sont le fruit de mille rêves secrétés et distillés
en silence chaque jour que Dieu fait. Rêves d’un ailleurs
féerique.
En aval du rêve, il y a la poubelle que chacun, par les cantiques,
psaumes, sourates ou djinns, par la force des biceps, par la ruse,
ou la filouterie, s’efforce de la retourner. Cette littérature
est témoin de la
scolarité dérisoire des
auteurs sans soucis de la gloriole.
Ces
taudis, jetés là, sans goût
augurent de la pauvreté qui rue furibarde dans les ventres via les
casseroles. Ici on mange sec et maigre. Mais on se fiche de manger
gras et gros. Ces petites gens auraient pu dans leur extrême
dénuement,
avoir une vie d’une parfaite médiocrité, d’une absolue fausseté
de sentiments. Mais non ! Leurs rires
réveillent souvent le soleil et lui survivent tard après
qu’il a contourné les montagnes de nuages.
Une
seule personne, une seule femme, Gonbalbé, qu’on a surnommée RFI,
préside à la fabrique
de toutes ses rigolades.
***
« RFI
va nous manquer. Cette femme, ayiyoo !
Personne ne rira plus désormais »
***
Gonbalbé
est la femme de Touky. Touky est le chauffeur du Maire du 3è
arrondissement. Depuis plus de 20 ans. La première fois que le
Maire est vint jusqu’au quartier Zongo chercher Touky un dimanche,
l’eau verte coulait de partout
au point qu’il avait demandé aux jeunes de le porter
jusqu’au taudis de Touky. La chose irrita Madame Touky et elle conçu
un projet pour une rigolade. La seconde, la dernière d’ailleurs,
venue du Maire fut mélodramatique. L’un de ceux qui portaient le
Maire, trébucha et tout le groupe s’affala, le Maire en premier,
dans les eaux pourries du bain d’Ahmed. Le cordonnier Ahmed
avait trois femmes et une vingtaine d’enfants et
les eaux de sa salle de bain, d’un parfum rebutant, s’étalaient
en un vaste lac. Dans sa précipitation de quitter cet enfer aqueux,
le maire retomba de tout son long, la face dans l’eau. On le
releva puis le relaissa tomber. Lorsqu’il réussit à quitter cet
enfer poisseux, il fila à sa voiture et tout le monde crut que
Touky perdrait son travail. Rien n’y fit. Mais une fois pas
semaine, des assistants d’hygiène vinrent distribuer des amendes
de cinq et de dix mille francs. Au début on paya puis les papiers
s’entassèrent.
Dans
le quartier Zongo, on rit pendant des semaines. RFI n’hésita pas
à réunir autour d’elle des femmes, des gosses et à mimer le
Maire dans le lac où quelques jours plus tôt, celui-ci prit son
bain de putréfaction. On rit
alors de bon cœur. On riait toute la journée. On pissait dans les
pagnes et les pantalons de cette
grosse blague rigolote.
***
« Cette
mort triche trop avec nous. Ce n’est pas RFI qu’elle devait
prendre. C’est une femme ça ? Ayi ! »
***
Gonbalbé
voit tout et ne tait rien. Elle sait tous les repas qui se
mangent à telle heure chez tel ou tel autre. Elle vous raconte la même
histoire toutefois qu’elle vous rencontre jusqu’à une nouvelle
histoire. Elle commence toujours par « T’ai-je raconté les
paroles de … », suivait le nom de sa victime. Lorsqu’elle
a su que Foh était incirconcis, elle a écarquillé ses yeux à la
taille de son étonnement. « T’ai-je raconté les paroles de
Foh ? On ne lui a pas coupé le pénis.» A-t-elle mille fois
demandé à Touky. Mille fois Touky a répondu : « Pour
toi c’est où ? Ou bien serais-tu allée pour….
-
Quoi ? Regarde-moi bien. Je ne suis pas
Assana la petite femme d’Ahmed. Celle-là quand même !
T’ai-je raconté les paroles d’Assana ? Quand elle part
vendre ses colas et cigarettes c’est son sexe qu’elle va vendre
! Sais-tu qu’elle couchait avec Foh ? Moi ? Kassa !
Je te jure que si on ne t’avait pas coupé le pénis, il y
a longtemps, je serais partie. Tu vas prendre un ver de terre pour
mettre dans moi ? Hm ! C’est pas moi. J’ai la chair de
poule rien que d’y
penser. »
Touky
sortait. Elle continuait, seule en un monologue monocorde. Une
litanie d’interrogations, de réponses d’exclamations, de rire,
de jurons ; un bourdonnement avec de temps en temps des notes
hautes, étourdissant, jusqu’à l’aube. Elle pouvait parler
ainsi des jours durant. Elle broda, tissa, tricota, cousit des
bonnets des jupes et des cornes qu’elle habilla Foh, Assana et
Ahmed au point que celui-ci ne pouvant plus porter des cornes trop
Himalaya, se débarrassa d’Assana ;
au point que Foh, ne supportant plus
les jurons, les sarcasmes et les allusions aux vers de terre,
prit ses cliques et ses claques et partit on ne sait où. On ne
le revit plus au quartier Zongo. Sa femme, prit ses deux
enfants et dit qu’elle partait pour le village.
« Tu
vois ce que tu as fait ? » Demanda Touky à sa femme.
« J’ai
fait quoi ? Je n’ai rien fait. »
***
« Est-ce
qu’elle est tombée malade ? »
-
Non !
Elle a dit qu’elle a mal au ventre. C’est tout.
-
Elle
parlait trop, mais c’était une bonne femme.
-
Serait-ce
pas la sorcière d’Ayoh qui l’aurait mangée ?Te
rappelles-tu ce que RFI lui avait fait lorsque Djibril avait perdu
sa femme ?
***
La
vieille Ayoh vivait avec
sa fille Clah l’épouse de Djibril. Elle était trop vieille,
puante, dégoûtante. La dernière fois qu’elle aurait taillé ses
ongles remonte au déluge. Des serres qui renferment des déchets
noirs, mesurables à la tonne. On racontait qu’elle avait mangé
tous ses enfants. Clah était son unique soutien, survivante de
douze enfants. « Ne voilà-t-il pas qu’elle vient de la
manger ? » Avait lancé RFI à la veillée de Clah !
Elle était partie de son éternelle litanie qui persifle, qui
étourdit,
qui écœure, qui retourne, qui abasourdit qui fait rire à la fin.
Devant les parents, familles, amis et alliés, elle avait lancé
hystérique : « Viens-nous manger ! Hein !
Viens nous manger ! Vieille sorcière. Djibril ! Où est
Djibril ? Tu vas
la laisser chez toi ? Il faut la chasser, vieille sorcière.
Quel goût avez-vous quand vous nous mangez ? Tu as mangé
jusqu’à celle qui te nourrit ? Mange maintenant sorcière ! »
Les
jours suivants, elle lançait à tout venant ou rencontrant : « T’ai-je
raconté les paroles de la vieille Ayoh ? » Lorsque son
vis-à-vis répondait que non, elle s’étonnait : « Ne
t’ai-je pas dit que Ayoh est sorcière ? C’est pas vrai. Je
te l’ai dit ! Ne te l’ai-je pas dit ? Tu te tais et ne
me demandes rien ? Toi aussi ! »
Elle donnait dans l’hypotypose au point que si l’autre ne
prétextait pas une course urgente, une affaire pendante, RFI
parlerait 24heures sur 24.
Elle
fit mille fois le tour du quartier Zongo avec cette histoire de la
vieille sorcière Ayoh qui a mangé jusqu’à son clitoris,
jusqu’à cette autre folle histoire de Paul, le catéchiste don
Juan.
***
« Ce
que Dieu lui a refusé c’est l’enfant. L’enfant que Dieu lui a
refusé est fâcheux.
-
Cela fait quoi ? C’est la maladie. Elle dit qu’on
lui a fait une hyst… une hysté…
-
Ce ne sont pas des mots pour nous.
***
« Je
me disais que j’étais seule. Ah ah ah ah ah ah !!! Je ne
suis pas seule. Paul !
Paul !Ah ah ah ah ah !!
» RFI bombait la poitrine, le front haut : « J’ai
eu une fille qui est morte à cinq ans. Tout le monde le sait
ici. Ensuite, le docteur m’a fait une hysté… hysté…(juron.)
Touky, rappelle-moi le mot du docteur….
-
Une
hystérectomie.
-
Oui !
Le docteur m’a fait une hystéritectonie.
-
Tu
ne connais rien.
-
Tant
pis. Paul c’est du glaçon ! Paul est impuissant. Son pénis
marque pour l’éternité 6heures 30. Ah ! Ah ah ah ah ah ah !
Il dit quoi aux filles après lesquelles il court jour et nuit ?
Cette nuit je dors avec lui. Il aura une honte de 15 francs. Chiant !
Je vais me coucher avec un homme sachant qu’il ne me chauffera pas !
Je vais rester ! Kassa ! Touky, je te dis
le jour où ton pénis meurt, je te quitte. Même si je
n’accouche plus, ma femme est encore utile. Donc ses enfants…
Ahan ! Je ne comprenais pas pourquoi ils ressemblent
tous à Djibril !
« T’ai-je
raconté la parole de Paul ? De Djibril ? – Non !
–Non ? Et tu te tais ? Tu ne me demandes pas ? »
RFI
se lançait dans une affabulation dans laquelle, Paul payait Djibril
pour faire des enfants à sa femme.
Lorsque
Paul sut que ses
enfants sont de Djibril, il prit un coupe-coupe et si Djibril
n’avait eu des jambes d’Achille, il y a longtemps on lui aurait
dit une courte prière lugubre.
« Paul
est bête ! Son pénis est mort. Il pense que c’est Dieu qui
baise sa femme ? Il est vraiment bête. Sa femme serait
alors la vierge Marie ! Ah
ah ah ah ah ! Le con !
»
Paul
quitta le quartier Zongo.
Djibril,
depuis qu’il s’est enfui n’est plus revenu.
Certains
s’en allaient. D’autres venaient s’installer.
Toujours
la ville a repoussé le quartier Zongo
dans cette fange de bas fond humain.
Toujours
il y a eu au quartier Zongo de grosses rigolades même pour des pets
d’araignée.
***
« On
ne pète jamais devant elle.»
-
Elle
parlait trop.
-
Sa
bouche l’a tuée.
-
N’empêche !
Elle va nous manquer.
***
RFI
est morte d’une hernie bilatérale étranglée. Cela personne ne
le saura. Elle va manquer au quartier Zongo. Des petites gens qui
dans la médiocrité quotidienne, vivaient à fond leur vie, les
poumons et les cœurs haut les vents.
Ted
HANGUI
13 Septembre
2002 10h 48
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