AgoraPress Tribune Economie Politique Culture Sites
La Nouvelle

GONBALBÉ 
Par Ted Hangui

13  Sept. 2002 10h 48

«RFI va nous manquer. Elle va nous manquer. Une  sacrée femme.» A peine le vent avait-il soufflé sur la tombe  de Gonbalbé, que les femmes du quartier Zongo, tricotaient cette oraison. «C’est une tricherie écœurante, cette mort qui frappe dans une grosse rigolade.»

***

Le quartier Zongo est le plus pouilleux, le plus souillon de la capitale. Plusieurs fois on l’a déplacé et toutes  les fois, il n’a  jamais fait sa toilette.  La ville en grandissant l’a repoussé, acculé jusqu’à ce  cul de putréfaction. L’eau y  est en toute  saison verte. Charriant les restes de riz, de pâte, de sauce gombo  de gboma et d’arêtes de poissons. C’est le royaume des mouches noires et velues.

 C’est le repaire des moustiques  qui siphonnent femmes, hommes et enfants de jour et de nuit. C’est le ring des rats  des souris et des chats.

Le quartier Zongo est tout entier construit d’objets de récupération : vielles feuilles de tôle o,15mm, de bois à moitié ou brûlés ou pourris. On y trouve jusqu’aux portières de voitures rongées patiemment mais avec gourmandise par la rouille. Des sacs de jute en loque qui servent de fenêtre.

Pourtant sur les murs de feuilles de tôle pourries, on peut lire « Amsterdam  Base » ; « New York » ; « Awilo New Style » ; jusqu’aux proverbes à l’orthographe écorchée : « qui vie espaire » ; « la vit est un kombat » ; « le pauvre n’a pas damis » ; « aime qui t’aime » ; « ami ami massue dans la poche ».

Ces noms de  grandes villes occidentales sont le fruit de mille rêves secrétés et distillés en silence chaque jour que Dieu fait. Rêves d’un ailleurs féerique. En aval du rêve, il y a la poubelle que chacun, par les cantiques, psaumes, sourates ou djinns, par la force des biceps, par la ruse, ou la filouterie, s’efforce de la retourner. Cette littérature est  témoin de la scolarité dérisoire  des auteurs sans soucis de la gloriole.

Ces taudis, jetés là, sans  goût augurent de la pauvreté qui rue furibarde dans les ventres via les casseroles. Ici on mange sec et maigre. Mais on se fiche de manger gras et gros. Ces petites gens auraient pu dans leur extrême dénuement, avoir une vie d’une parfaite médiocrité, d’une absolue fausseté de sentiments. Mais non ! Leurs rires  réveillent souvent le soleil et lui survivent tard après qu’il a contourné les montagnes de nuages.

Une seule personne, une seule femme, Gonbalbé, qu’on a surnommée RFI, préside  à la fabrique de toutes  ses rigolades. 

***

 « RFI va nous manquer. Cette femme, ayiyoo !  Personne ne rira plus désormais »

***

Gonbalbé est la femme de Touky. Touky est le chauffeur du Maire du 3è arrondissement. Depuis plus de 20 ans. La première fois que le Maire est vint jusqu’au quartier Zongo chercher Touky un dimanche, l’eau verte coulait de partout  au point qu’il avait demandé aux jeunes de le porter jusqu’au taudis de Touky. La chose irrita Madame Touky et elle conçu un projet pour une rigolade. La seconde, la dernière d’ailleurs, venue du Maire fut mélodramatique. L’un de ceux qui portaient le Maire, trébucha et tout le groupe s’affala, le Maire en premier,    dans les eaux pourries du bain d’Ahmed. Le cordonnier Ahmed avait trois femmes et une vingtaine d’enfants et  les eaux de sa salle de bain, d’un parfum rebutant, s’étalaient en un vaste lac. Dans sa précipitation de quitter cet enfer aqueux, le maire retomba de tout son long, la face dans l’eau. On le releva puis le relaissa tomber. Lorsqu’il réussit à quitter cet enfer poisseux, il fila à sa voiture et tout le monde crut que Touky perdrait son travail. Rien n’y fit. Mais une fois pas semaine, des assistants d’hygiène vinrent distribuer des amendes de cinq et de dix mille francs. Au début on paya puis les papiers s’entassèrent.

Dans le quartier Zongo, on rit pendant des semaines. RFI n’hésita pas à réunir autour d’elle des femmes, des gosses et à mimer le Maire dans le lac où quelques jours plus tôt, celui-ci prit son bain de putréfaction. On  rit alors de bon cœur. On riait toute la journée. On pissait dans les pagnes et les pantalons de  cette grosse blague rigolote.

***

 « Cette mort triche trop avec nous. Ce n’est pas RFI qu’elle devait prendre. C’est une femme ça ? Ayi ! »

***

Gonbalbé  voit tout et ne tait rien. Elle sait tous les repas qui se mangent à telle heure chez tel ou tel autre. Elle vous raconte la même histoire toutefois qu’elle vous rencontre jusqu’à une nouvelle histoire. Elle commence toujours par « T’ai-je raconté les paroles de … », suivait le nom de sa victime. Lorsqu’elle a su que Foh était incirconcis, elle a écarquillé ses yeux à la taille de son étonnement. « T’ai-je raconté les paroles de Foh ? On ne lui a pas coupé le pénis.» A-t-elle mille fois demandé à Touky. Mille fois Touky a répondu : « Pour toi c’est où ? Ou bien serais-tu allée pour….

- Quoi ? Regarde-moi bien. Je ne suis pas  Assana la petite femme d’Ahmed. Celle-là quand même ! T’ai-je raconté les paroles d’Assana ? Quand elle part vendre ses colas et cigarettes c’est son sexe qu’elle va vendre ! Sais-tu qu’elle couchait avec Foh ? Moi ? Kassa !   Je te jure que si on ne t’avait pas coupé le pénis, il y a longtemps, je serais partie. Tu vas prendre un ver de terre pour mettre dans moi ? Hm ! C’est pas moi. J’ai la chair de poule rien  que d’y penser. »

Touky sortait. Elle continuait, seule en un monologue monocorde. Une litanie d’interrogations, de réponses d’exclamations, de rire, de jurons ; un bourdonnement avec de temps en temps des notes hautes, étourdissant, jusqu’à l’aube. Elle pouvait parler ainsi des jours durant. Elle broda, tissa, tricota, cousit des bonnets des jupes et des cornes qu’elle habilla Foh, Assana et Ahmed au point que celui-ci ne pouvant plus porter des cornes trop Himalaya, se débarrassa d’Assana ;  au point que Foh, ne supportant plus  les jurons, les sarcasmes et les allusions aux vers de terre, prit ses cliques et ses claques et partit on ne sait où. On ne  le revit plus au quartier Zongo. Sa femme, prit ses deux enfants et dit qu’elle partait pour le village.

« Tu vois ce que tu as fait ? » Demanda Touky à sa femme. 

« J’ai fait quoi ?  Je n’ai rien fait. »

***

« Est-ce qu’elle est tombée malade ? »

-        Non ! Elle a dit qu’elle a mal au ventre. C’est tout.

-        Elle parlait trop, mais c’était une bonne femme.

-         Serait-ce pas la sorcière d’Ayoh qui l’aurait mangée ?Te rappelles-tu ce que RFI lui avait fait lorsque Djibril avait perdu sa femme ?

***

La vieille Ayoh vivait  avec sa fille Clah l’épouse de Djibril. Elle était trop vieille, puante, dégoûtante. La dernière fois qu’elle aurait taillé ses ongles remonte au déluge. Des serres qui renferment des déchets noirs, mesurables à la tonne. On racontait qu’elle avait mangé tous ses enfants. Clah était son unique soutien, survivante de douze enfants. « Ne voilà-t-il pas qu’elle vient de la manger ? » Avait lancé RFI à la veillée de Clah ! Elle était partie de son éternelle litanie qui persifle, qui étourdit, qui écœure, qui retourne, qui abasourdit qui fait rire à la fin. Devant les parents, familles, amis et alliés, elle avait lancé hystérique : «  Viens-nous manger ! Hein ! Viens nous manger ! Vieille sorcière. Djibril ! Où est Djibril ?  Tu vas la laisser chez toi ? Il faut la chasser, vieille sorcière. Quel goût avez-vous quand vous nous mangez ? Tu as mangé jusqu’à celle qui te nourrit ? Mange maintenant sorcière ! »

Les jours suivants, elle lançait à tout venant ou rencontrant : « T’ai-je raconté les paroles de la vieille Ayoh ? » Lorsque son vis-à-vis répondait que non, elle s’étonnait : « Ne t’ai-je pas dit que Ayoh est sorcière ? C’est pas vrai. Je te l’ai dit ! Ne te l’ai-je pas dit ? Tu te tais et ne me demandes rien ? Toi aussi ! »  Elle donnait dans l’hypotypose au point que si l’autre ne prétextait pas une course urgente, une affaire pendante, RFI parlerait 24heures sur 24.

Elle fit mille fois le tour du quartier Zongo avec cette histoire de la vieille sorcière Ayoh qui a mangé jusqu’à son clitoris, jusqu’à cette autre folle histoire de Paul, le catéchiste don Juan. 

***

« Ce que Dieu lui a refusé c’est l’enfant. L’enfant que Dieu lui a refusé est fâcheux. 

-      Cela fait quoi ? C’est la maladie. Elle dit qu’on lui a fait une hyst… une hysté…

-       Ce ne sont pas des mots pour nous. 

***

« Je me disais que j’étais seule. Ah ah ah ah ah ah !!! Je ne suis pas  seule. Paul ! Paul !Ah ah ah ah ah  !! »  RFI bombait la poitrine, le front haut : « J’ai  eu une fille qui est morte à cinq ans. Tout le monde le sait ici. Ensuite, le docteur m’a fait une hysté… hysté…(juron.)  Touky, rappelle-moi le mot du docteur….

-         Une hystérectomie.

-         Oui ! Le docteur m’a fait une hystéritectonie.

-         Tu ne connais rien.

-         Tant pis. Paul c’est du glaçon ! Paul est impuissant. Son pénis marque pour l’éternité 6heures 30. Ah ! Ah ah ah ah ah ah ! Il dit quoi aux filles après lesquelles il court jour et nuit ? Cette nuit je dors avec lui. Il aura une honte de 15 francs. Chiant ! Je vais me coucher avec un homme sachant qu’il ne me chauffera pas ! Je vais rester ! Kassa ! Touky, je te dis  le jour où ton pénis meurt, je te quitte. Même si je n’accouche plus, ma femme est encore utile. Donc ses enfants… Ahan ! Je ne comprenais pas pourquoi ils ressemblent  tous à Djibril !

« T’ai-je raconté la parole de Paul ? De Djibril ? – Non ! –Non ? Et tu te tais ? Tu ne me demandes pas ? »

RFI se lançait dans une affabulation dans laquelle, Paul payait Djibril pour faire des enfants à sa femme.

Lorsque Paul  sut que ses enfants sont de Djibril, il prit un coupe-coupe et si Djibril n’avait eu des jambes d’Achille, il y a longtemps on lui aurait dit une courte prière lugubre.

« Paul est bête ! Son pénis est mort. Il pense que c’est Dieu qui  baise sa femme ? Il est vraiment bête. Sa femme serait alors la vierge Marie ! Ah ah ah ah ah ! Le con !  »

Paul quitta le quartier  Zongo.

Djibril, depuis qu’il s’est enfui n’est plus revenu.

Certains s’en allaient. D’autres venaient s’installer.

Toujours la ville a repoussé le quartier Zongo  dans cette fange de bas fond humain.

Toujours il y a eu au quartier Zongo de grosses rigolades même pour des pets d’araignée.  

***

« On ne pète jamais devant elle.»

-         Elle parlait trop.

-         Sa bouche l’a tuée.

-         N’empêche ! Elle va nous manquer. 

***

RFI est morte d’une hernie bilatérale étranglée. Cela personne ne le saura. Elle va manquer au quartier Zongo. Des petites gens qui dans la médiocrité quotidienne, vivaient à fond leur vie, les poumons et les cœurs haut les vents.   

 Ted HANGUI
13  Septembre 2002 10h 48

Job.com

 

 

Pour tout contact écrire à liaisons@togoforum.com

Tribune | Interviews | Débats | AgoraPress | Economie | Culture | Chatroom | Sites

 

http://www.power-glide.com