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Nouvelle

DESTINS GONDOLES  
Par Ted Hangui

03  dec. 2002 

e le regarde. Couché là. Dans ce lit sous, les tuyauteries qui le maintiennent  en vie. Une vie artificielle que les médecins tentent de lui fabriquer alors que la sienne s’enfuit par de larges trous de couteaux que la violence humaine a creusés. Un corps rendu passoires, poreux.  

Je le regarde et une vague brume de haine de pitié, de douleur, d’amour résiduel, obscurcit ma raison. Je ne sais que penser. Vraiment  pas. J’en viens même à me demander ce que je fais ici. Dans cet hôpital. Au relent d’alcool, d’éther. 

Je le regarde et me dis que je devais le haïre de tout mon corps, de tout mon cœur, de toute mon âme. Pour le mal gratuit qu’il m’a fait. Pourtant je me sens incapable de tant de haine. Je me sens incapable d’accoucher de la sourde haine qui gonfle, gonfle jusqu’à l’amertume mon cœur.  

Je le regarde et l’envie me vient de l’acherver, d’arracher ces tuyauteries et basta ! Qu’on n’en parle plus ! Qu’il n’appartienne ni à moi, ni à elle ! Surtout pas  à elle. Car je sais que dès que ses yeux s’ouvriront au soleil, dès que ses lèvres s’écarteront, c’est elle qu’il demandera. Pas moi. Même par défaut, même dans un délire, il ne me demandera pas. Ce sera toujours elle. Elle.  Cependant je ne peux pas achever le père de mes enfants. Non je ne peux pas ! 

Mon regard n’est ni contemplation ni attention. Je ne sais le situer. Je le regarde. C’est tout.  Confuse, languide, secouée de tressaillements que je ne m’explique pas. Des larmes parfois me mouillent les yeux que j’écrase du revers de la main ou d’un pan de pagne. Mérite-t-il une larme ? Je devais l’envoyer faire lanlaire !  

***  

l est 10 heures. Mon avion est parti il y a maintenant 2 h 30. je l’ai raté. En le ratant, j’ai raté mon avenir. Je me suis taillé  un court destin. J’ai rétréci mon avenir pour…. Rien que d’y penser j’étouffe de rage. Cette bourse pour un an, je ne l’aurai plus. Non ! Plus jamais. Et lui quand il guérira, s’il guérit, ne sera guère à moi. Alors pourquoi tout ce sacrifice ? Pourquoi ? 

***

out avait commencé par ce voyage à Borgha la capitale économique de notre pays, pour un reportage. Quand Noël en est revenu, il avait changé. Du tout au tout. D’ordinaire, il rentrait de voyage plein d’allégresse et d’entrain. Il jouait avec les enfants. De tout cela, rien cette fois-ci.

Il passait son temps à compter le temps, habité d’une continuelle agitation. Parfois, il demeurait dans la contemplation de quelque chose. Son visage alors devenait radieux. On sentait une capsule de sourire prête à éclore. Toutefois,il restait lointain. Dans ses spéculations l’approcher n’était point conseiller. 

 Parfois encore, il se murait dans une hostilité silencieuse qu’on devinait implacable, inidentifiable. Alors ses traits devenaient de marbre. Et gare à l’impertinent qui l’approchait. Ni enfant. Ni femme. Ni directeur. Il rabrouait tout venant. 

Plusieurs fois et sans succès, j’ai engagé une conversation. La vie devenait invivable. Il ne parlait à personne. Refusait d’aller travailler.  Les dossiers d’enquêtes pour son journal s’empilaient. Son directeur est arrivé un matin en coup de tempête et a gueulé. Noël n’en eut cure. Il s’arrangea avec un de ses amis médecins, obtint un repos d’une semaine et repartit pour Borgha. 

Je me creusais la tête : Qu’y  avait-il à Borgha ?  Je le trouvais assez pondéré, la tête sur les épaules pour ébaucher l’hypothèse d’une autre femme. Jamais il ne m’est venu à l’esprit que cette Henriette de jadis pouvait lui avoir tourné la tête. J’avais tort. D’ailleurs qu’eussé-je pu faire? 

***   

ous nous sommes connus, il y a cinq ans. Dans un petit village ou il passait sa semaine de congé. Où moi, lauréate d’un baccalauréat série D, j’étais allée soustraire quelques sous à un oncle riche mais fesse-mathieu.

Je venais de sortir d’une déception épouvantable avec mon prof de philosophie. Autant philographe que foulosophe. Je ne tenais plus à vivre encore avec un homme. Pas tout de suite. Aussi refusai-je ses avances. D’ailleurs mon oncle qui semblait bien le connaître me mit en garde et m’avertit qu’il était marié. Plusieurs fois on l’avait vu avec sa femme au village.  

A l’Université il me relança. Son boulot de journaliste l’amenait à tous les dîners, les banquets et autres soulographies. Partout il m’entraîna. Les effluves de la belle vie me titillèrent le cœur, et je m’offris à lui un soir que nous revenions d’un dîner dans une chancellerie. A l’aube j’eus la désagréable surprise d’apprendre qu’il était fiancé et que ‘elle arrivait dans la journée. Ils se mariaient à Noël. Cela fit l’effet d’une foudre. J’étais atterrée. Mais au lieu d’avoir la clairvoyance de m’arrêter à cet unique flirt, je résolus secrètement de me l’approprier. Je ne parus pas de toute la semaine que dura le séjour de sa fiancée. Elle, une fois partie, je m’établis en maîtresse de maison. Souvent, il riait anodin que je gâcherais son mariage. Je m’éclipsais pourtant quand Henriette venait. C’était simplement grisant. C’est tellement exquis un jeune fonctionnaire célibataire qu’il est dangereux de s’en éloigner. 

***    

’attendis trois mois. Le jour où je lui dis, un an trois mois après cette lointaine rencontre, que j’attendais un enfant de lui, il parut recevoir le poids de la terre entière. « Tu m’as tué » marmonna-t-il. Je refusai une IVG qu’il proposait. Non ! Cet enfant je le garderai. Si lui n’en voulait pas je le garderai.

  • Ce que je te demande c’est de le reconnaître.  

  • Tu parles ! Et mon mariage ?

Je ne compris pas  qu’il aimait vraiment cette Henriette que je commençais de haïr. D’une haine mortelle. 

Lorsqu’elle apprit la chose, elle vint ramasser tout chez lui et repartit à Borgha où elle gérait un cybercafé avec un BTS en Informatique de Gestion. 

***    

la naissance d’Anselme, je voulus obtenir un mariage civil. Mais il ne voulut rien comprendre. Il disait qu’il me gardait parce qu’il se sentait responsable de nous deux. Dès que Anselme aura grandi, il avisera. 

Je demeurai avec l’espoir que tout changera.  

Il changea en effet. A cet instant, je me dis qu’il avait sorti Henriette de sa tête, de son cœur. 

Puis il nous est né une fille quelque temps après le décès de sa mère. Il insista qu’on l’appela Henriette. En souvenir de sa mère qui, elle aussi s’appelait Henriette. Je protestai. Rien n’y fit. Je me résignai. D’ailleurs dès qu’il avait su que j’étais en grossesse, il avait prédit que ce  sera une fille et qu’il l’appellera Henriette. Les choses en étaient là jusqu’à ce voyage à Borgha pour ce maudit reportage. 

*** 

l y eut un troisième puis un quatrième voyage à Borgha. Au bout desquels, il n’entretint plus sa mauvaise humeur corrosive. Cependant il demeurait distant. Il reprit les jeux avec les enfants. Pour moi, la crise avait connu une fin heureuse même si à moi, il répondait par monosyllabes. 

C’était sans compter avec la farce du destin.  

Dans une pile de dossiers où je cherchais le carnet de baptême d’Anselme, je suis tombée, un jour, sur un certificat de mariage. Signé du maire de Borgha. Entre Noël et Henriette. C’est un gros coup de massue que je reçus sur la nuque. Après plus de trois heures d’abrutissement, je résolus de laisser ce certificat à vue sur son bureau. Quelle lâcheté ! J’avais des envies de meurtre. 

***  

’étais sur le pied de guerre lorsqu’il revint. Il embrassa les enfants et alla dans sa chambre où il avait son bureau et sa bibliothèque.  Je ne le suivis pas tout de suite.  

C’est le tap tap du clavier de son micro ordinateur qui me propulsa de rage dans sa chambre. Les griffes dehors. Je hurlai, vomis ma bile, le traitai de tous les noms de mollusques. Il continua tranquillement son travail comme si je n’avais pas existé en ce moment. Au bout d’une heure de furie verbale, de vocabulaire éclaboussant, je m’assis sur le lit. Il arrêta de taper sur son clavier, me considéra un moment, puis calmement dit :

-         A la rentrée universitaire prochaine, tu reprends tes cours. Tu occuperas toujours cette villa. Je t’allouerai une bourse pendant quatre ans. Les enfants  seront sous ma charge. Après  les quatre ans je les retire. Je serais resté jusqu’à ce moment. Mais maintenant que tu le sais… Je pars demain. J’ai déjà une place dans une ONG à Borgha.

-         Ainsi tu me laisses où tu m’avais vue !

-         Non ! Je me sens un devoir moral. C’est tout.

Il ne dit plus rien. Le lendemain il était parti. 

***   

Je fis contre mauvais amour bonne fortune. Je m’inscrivis pour trois ans en Finance et Banque dans un institut spécialisé. Au bout de trois ans, j’obtins un BTS. Jamais il ne se déroba à sa promesse. Eux avaient eu entre temps une fille. Ceux qui le voyaient me rapportaient qu’ils vivaient vraiment heureux. Que les affaires leur réussissaient ! J’en devenais jalouse. Quoique j’eusse voulu ne rien savoir d’eux, j’étais portée à interroger mes connaissances de Borgha, directement ou par téléphone. 

***  

près un stage de six mois dans une banque, j’obtins de celle-ci une bourse d’un an pour un autre stage à la banque mère en Allemagne. Et voilà ! Tout vient de voler en éclats.  Je le regarde là sous ces tuyauteries et ne m’explique pas  ce qui réellement est arrivé.

***  

l vient d’ouvrir les yeux. Son regard péniblement a balayé la cabine où il est hospitalisé. Puis est revenu douloureusement se poser sur moi. J’ai supporté ce regard qui oscille encore entre la vie et la mort. Il a fermé les yeux et a replongé  comme s’il n’avait pas trouvé ce qu’il cherchait. 

J’ai eu un  serrement au cœur. Des larmes me sont venues par cataractes.  Ne devait-il pas être reconnaissant ? Méritais-je ce que je vis à l’instant ? Mon tort a-t-il été de chercher un foyer plutôt que l’amour d’un homme ? 

***

’ai pris avec moi la fille qu’ils ont eue : Vénus.

La police a bouclé son enquête. Nonobstant, aucune justice ne sera rendue. L’histoire racontée, est d’une banalité écoeurante. Après que j’ai fait capoter son mariage avec Noël, Henriette s’était laissée séduire par un lieutenant qu’elle avait tout de suite éconduit. Celui-ci ayant appris qu’elle venait de se marier, se présenta chez elle un soir et demanda que lui soient restitués argent, bijoux et pagnes dépensé et offerts à Henriette. Noël palabra et obtint qu’il payerait si le lieutenant évaluait en argent comptant ce qu’il réclamait. Le lieutenant repartit et ne se pointa plus. Tout le monde crut que le dossier était clos.

Hélas non ! On les a retrouvés se vidant de leur sang, mortellement poignardés dans une zone défectueuse. 

***   

n les a enterrés l’un à côté de l’autre à Blang, le cimetière catholique de Borgha. Jusque là j’ignorais que Henriette était morte sur les lieux de l’agression. Personne ne m’en avait parlé et j’ourdissais quelques discours mortifères contre elle pour le jour où Noël se rétablirait. Hélas ! Noël ne lui aura survécu que deux semaines. Deux semaines au cours desquelles il n’a ouvert les yeux que pour la chercher dans cette vie alors qu’elle lui tendait les bras du ciel où enfin sans moi, ils pourront vivre leur amour. 

Je ne sais vraiment où situer ma responsabilité et que penser d’une pareille passion roméenne en ce XXIè siècle  du matériel ! J'en viens même à envier Henriette d'avoir eu plus de chance que moi. Vriament!

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