a
voisine du palier s’appelle Estelle. Elle a
une petite fille qu’elle appelle Gisèle. Toutes
deux , citoyennes ordinaires vivent sans éclats et
sont passées championnes dans l’art des scandales.
-
Gisèle, s’il te plaît , peux-tu m’apporter mon
caleçon?
- Lequel maman?
- Combien en ai-je ? Idiote!
- Mais il est déchiré maman. Et tu le sais.
- Pas si fort idiote!
- Oui maman.
Elle
est supposée être barmaid dans un bar vulgaire. Dans
un quatrier populaire. Sa fille
va à l’école à côté. Au cours élémentaire
je crois. Elle est frêle , maigrichonne. On la dirait
née d’une portée de 15 à 20 petits
et auxquels le lait maternel n’aurait pas
suffit.
Sa mère
est plutôt ribaude d’un genre particulier.
-
Gisèle, s’il te plaît, peux-tu attendre dans le
couloir le temps que je vois ce monsieur?
- C’est toujours moi qui
attends dans les couloirs.
-Va, Obéis!
- Ouais, maman , c’est ce que
je fais toujours.
Et
boudeuse la petite.
Et
bientôt monte dans la chambre des cris de suppliciée
. Vraiment tout le monde en a sa claque de cette femme
sans gêne. C’est ainsi de lundi à dimanche et de
dimanche à lundi. IL règne dans le couloir un relent
de souillure.
***
lle
paraît stable depuis trois jours. Ce qui, vu sous un
certain angle est un exploit. Elle sort avec un
certain type d’un
look bizarre. Une tête de gland sur une
montagne de
chair informe dans le genre Zambla.
Hier je l’ai entendue parloter avec la
concierge.
-
Rien qu’un mois
- Non.
- Comment peux-tu être si méchante? Garder Gisèle
pour rien qu’un mois?
- Je veux pas. J’ai une tapée d’enfants moi. Et
ta souillonne dès fois que tu lui enseignes vos manières
de vous prendre dix mecs dans la matinée.
- Je ne te permets pas de
m’insulter vieille bique.
C’était
parti pour un rodéo d’injures ordurières,
cochonnes.
***
a
femme m’a quitté il y a un mois.. Elle est partie .
je vis seul maintenant. Toutes les femmes du couloir
me diabolisent depuis ce fâcheux malentendu. Une chaîne
de «on a dit»
ont fait croire à ma femme
que je sortais avec toutes mes élèves. Quand
même! Malgré la philosophie qu’endiratonnienne
que je lui ai professé avec force «je jure»,
elle s’est laissée influencée
et m’a lavé à l’eau de crabes pourris.
Je
suis professeur de lettres au lycée et il m’est
arrivé de sortir avec certaines de mes élèves sans
pour autant que cela s’ébruite. Un câlin par ici
et Dieu m’a-t-il vu?
Maintenant
je vis seul. Plus aucune fille , même celles qui après
moi couraient , ne veulent plus me sentir. C’est à
croire que la présence
de ma femme les poussait à une concurrence
sordide. A une aventure sur une île énigmatique,
lointaine qu’il fallait à tout prix exploiter et
conquérir: moi. Comme si ma femme en vivant avec moi
avait réalisé un exploit de Titans qui poussait les
autres femmes au défi.
***
-
rof peux-tu me
garder Gisèle rien que pour un mois?
Sans
manières, cette pimbêche. Et Gisèle qui est là à
me regarder avec sa mine de biche battue. A me
regarder comme un chat
affamé de câlins.
-
Ce n’est pas possible madame. Je pars en voyage.
- Vous partirai à mon retour.
Merci monsieur . C’est gentil à vous de bien
vouloir garder Gisèle avec vous. Sois sage avec
monsieur, Gisèle.
Et
elle est partie en coup de vent.
Je
suis resté hébété. Impuissant . Me coller une
fillette dans les bras comme ça. A
moi qui n’ai jamais su comment calmer un
enfant qui pleure! C’était la meilleure.
-
Saperlipopette!
Un
juron qui n’arrangeait rien.
***
n
an. Deux ans. Estelle n’est pas de retour. Et Gisèle
pisse toujours au lit. J’avais le cul dehors comme
disent les ivoiriens. J’étais au funérailles du
chiens comme on le dit chez nous.
Un
mois après le départ d’Estelle , ma femme est
revenue. Elle n’a rien voulu comprendre. C’est
parce que je couchais avec cette traînée qu’elle
m’a laissé "sa bâtarde de fille." Une
qui ne ferait pas chômer la voirie. Et elle est
repartie. Pour de bon cette fois-ci. Elle a tout pris.
Moi
j’ai continué à langer, à torcher, à moucher, à
laver la Gisèle.
Elle qui m’appelle «Oncle Théo».
Le
jour où j’ai vu la concierge à la porte
d’Estelle avec la police et un huissier, j’ai
compris qu’elle ne reviendra jamais et qu’entre
Gisèle et moi, c’était à la vie à la mort.
***
la fin de la première année, j’avais tenté
quelques démarches pour la faire accueillir par le
village d’enfants SOS ou par les sœurs Bénédictines
dont les compétences s’étendaient à ces œuvres .
Sans succès. Mais de plus en plus je sentais que je
ne pouvais plus me passer d’elle. Elle avait une
intelligence extraordinaire. Et à cela tout éducateur
ne reste pas indifférent.
La
cure d’urémie qu’elle suivait semblait porter des
fruits. Elle pisse moins d’une fois la semaine
maintenant.
***
’ai
reçu à la fin de la cinquième année une lettre
d’Estelle. Elle disait ceci :
«Merci
prof pour avoir accepté garder Gisèle pour tout ce
temps. Mon rêve va enfin se réaliser: aller aux Amériques.
Mon mari est un américain. Un Blanc. Et nous partons
à la fin de ce mois.
J’ai obtenu mon passeport hier. Demain nous allons
pour le visa. A l’Ambassade des Amériques.
Dès
que j’arrive là-bas, je vous
fais venir
Gisèle et
toi. Tu verras les Amériques c’est plus que
le Jardin d’Eden dans la Bible.
Embrasse Gisèle pour moi.»
Suivait
un paquet de fringues , de l’âge où elle
Estelle devait avoir cinq ans.
«l’Amérique , l’Amérique
Je veux l’avoir et je le saurai»
Cette
chanson de Joe Dassin est devenue le Pater Noster de
nos jeunes négresses. Même si les jeunes garçons
eux aussi veulent tenter cette aventure , le syndrome
est plus installé chez les jeunes filles qui pensent
qu’en s’entichant mordicus d’un Yankee, c’est
le paradis assuré.
Elles passent le plus clair de leur temps à rêver
de Mc Do et
se voient déjeunant à la même table que Michael
Jackson, Jordan, Will Smith et autre stars célébrissimes
dans le genre Léonardo Di Caprio. Elles ont les rêves
plein la tête que ça les démange.
Pour
les plus instruites, elles dépensent leur temps et
leur sous à faire des chats sur le web à la
recherche des âmes sœurs. Pauvres d’elles.
Bonne
chance à Estelle.
***
la fin de la cinquième, année
j’ai obtenu une mutation pour
un lycée de la capitale. Gisèle passait en
classe de 3è. Sans hésiter je suis parti
avec elle. Son extraordinaire intelligence me
consolait. Qu’eussé-je fait si elle eût été
idiote? Elle a toujours occupé le premier rang et
semblait avoir oublié l’existence de sa maman.
***
os
désirs échappent
aux lois de la pesanteur. Ils arrivent ou
n’arrivent n’arrivent pas.. A la fantaisie du
sort. Sans transition.
J’ai
fini par me marier. Avec ma collègue de Maths.
Mariage de vieux garçon
et de vieille fille pour marcher au pas et échapper
aux quolibets mortifères
de la société. Au bout de deux ans de traitements
gynécologiques intenses, de cantiques chantés et de
psaumes récités, ma femme attend un enfant.
Gisèle
l’appelle maman. L’atmosphère à la maison est
douillette à souhait. Je crois que je suis vraiment
comblé. Tout le monde a oublié Estelle et ses Amériques.
Personne ne sait où elle a bien pu finir. Peut-être
qu’elle n'est pas plus allée «aux Amériques» que
moi chez les Pachtounes.
***
isèle
, après un DESS en commerce International, a obtenu
un stage de six mois à Bruxelles. A l’aéroport où
ma femme et moi sommes allés l’accompagnée, et
devant ma mine anxieuse, elle a souri et a murmuré:
-
Ne soyez pas inquiets. Je n’ai plus l’âge des bêtises.
-
Je sais ai-je balbutié.
-
Si la femme se croit vulnérable partout, c’est
qu’elle ignore qu’elle a les mêmes potentialités
que l’homme. Elle doit apprendre
à se servir plus de sa tête que de son corps.
C’est ce que petite j’ai appris le jour où ma mère
m’a abandonnée à ta porte. Si tu n’avais pas été
là…
Ce
jour-là nous avons pleuré. On pleure souvent dans
les aéroports et cela n’a paru choquer personne.
***
-
llô ! Bonjour
monsieur!
- Allô !Bonjour
monsieur!
- Je souhaiterais parler à M.Ted Hangui.
- Oui! C’est de la part de
qui?
- Ah! C’est le docteur Marcus du Centre Hospitalier
Universitaire. Docteur en pandémiologie. Vous devez
avoir une parente souffrante hospitalisée chez nous.
Une certaine Estelle.
- Je vois Merci.
- Vous devez venir car son cas est très critique.
- Je sais.
-
Qui était-ce?
Je
ne pouvais pas mentir à ma femme.
-
La maman à Gisèle est admise au CHU.
- Aux Etats Unis d’Amérique?
- Non .Elle est ici.
- C’est la meilleure. Pauvre petite Gisèle.
***
stelle
était méconnaissable. Le Docteur Marcus nous a tout
de suite précisé le mal dont elle souffrait: le
sida. A celui-ci s’ajoutait un cancer du cerveau.
Les résultats qu’il brandissait confirmaient ses
propos. Estelle avait très peu d’heure devant elle.
Il
y avait un mystère qu’il ne voulait pas nous dire.
Comment par exemple Estelle est-elle arrivée dans son
hôpital? Qui a payé les
soins?
Pauvre
Estelle! Ses rêves, comme une haute marrée, l’a
mortellement engloutie. Or elle n’a jamais su nager
dans cette vie autrement que par son corps. Elle a eu
la mort par où elle cherchait la vie. Ses Amériques,
elle les aura eues après sa mort.
Pauvre
Gisèle. Informée, elle a dit qu’elle n’aura de
larmes que pour ma famille. Le reste est sans
importance. Cruelle ?
Je
ne voudrais pas la juger. Surtout pas moi.
***
ous
l’avons inhumée au cimetière catholique. Les
familles amies étaient miennes. Les amis et les alliés
étaient miens. Qui était Estelle? Qui étaient ses
parents? D’où venait-elle ma voisine du
palier? Une vie sans empreintes.
***
isèle
a épousé un africain
américain qu’elle a rencontré à Bruxelles. Ils
vivent à Charleston en Caroline du Sud. Elle aura
sans le vouloir vécu le rêve de sa maman.
Toute
sa vie elle n’aura eu de cesse de me dire: «pour
nous femmes, la tête est la voie royale et loyale qui
conduit au bonheur. Tout autre raccourci est commerce
de chair.»
Je
la comprends et dans mes prières, elle occupe une
grande partie. C’est ma femme qui jette un trouble
dans mon âme de vieux prof vicieux : «Tu
aurais pu l’épouser tu sais. Elle est belle fille.»
Ce qu'elle ignore c'est que je dois à Gisèle de
n'avoir pas fini mes jours comme Estelle. Gisèle est
cause que mon âme s'est purifiée. La fille de ma
voisine de palier m'a sauvé; et elle m'a donné le sens
des responsabilités.
Ted
Hangui
Lomé 30 Avril 2002
11 h 42
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