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Nouvelle

MA  VOISINE  DE  PALIER  
Par Annie Kareinay

le 21 mai 2002

a  voisine du palier s’appelle Estelle. Elle a une petite fille qu’elle appelle Gisèle. Toutes deux , citoyennes ordinaires vivent sans éclats et sont passées championnes dans l’art des scandales.

- Gisèle, s’il te plaît , peux-tu m’apporter mon caleçon?
- Lequel maman?
- Combien en ai-je ? Idiote!
- Mais il est déchiré maman. Et tu le sais.
Pas si fort idiote!
- Oui maman.

Elle est supposée être barmaid dans un bar vulgaire. Dans  un quatrier populaire. Sa fille  va à l’école à côté. Au cours élémentaire je crois. Elle est frêle , maigrichonne. On la dirait  née d’une portée de 15 à 20 petits  et auxquels le lait maternel n’aurait pas suffit. Sa mère  est plutôt ribaude d’un genre particulier.

- Gisèle, s’il te plaît, peux-tu attendre dans le couloir le temps que je vois ce monsieur?
- C’est toujours moi qui attends dans les couloirs.
-Va, Obéis!
- Ouais, maman , c’est ce que je fais toujours.

Et boudeuse la petite.

Et bientôt monte dans la chambre des cris de suppliciée . Vraiment tout le monde en a sa claque de cette femme sans gêne. C’est ainsi de lundi à dimanche et de dimanche à lundi. IL règne dans le couloir un relent de souillure.

***

lle paraît stable depuis trois jours. Ce qui, vu sous un certain angle est un exploit. Elle sort avec un certain type  d’un look bizarre. Une tête de gland sur une  montagne de  chair informe dans le genre Zambla. Hier je l’ai entendue parloter avec la concierge.

- Rien qu’un mois
- Non.
- Comment peux-tu être si méchante? Garder Gisèle pour rien qu’un mois?
- Je veux pas. J’ai une tapée d’enfants moi. Et ta souillonne dès fois que tu lui enseignes vos manières de vous prendre dix mecs dans la matinée.
- Je ne te permets pas de m’insulter vieille bique.

C’était parti pour un rodéo d’injures ordurières, cochonnes.

***

a femme m’a quitté il y a un mois.. Elle est partie . je vis seul maintenant. Toutes les femmes du couloir me diabolisent depuis ce fâcheux malentendu. Une chaîne de «on a dit»  ont fait croire à ma femme  que je sortais avec toutes mes élèves. Quand même! Malgré la philosophie qu’endiratonnienne  que je lui ai professé avec force «je jure», elle s’est laissée influencée  et m’a lavé à l’eau de crabes pourris.

Je suis professeur de lettres au lycée et il m’est arrivé de sortir avec certaines de mes élèves sans pour autant que cela s’ébruite. Un câlin par ici et Dieu m’a-t-il vu?

Maintenant je vis seul. Plus aucune fille , même celles qui après moi couraient , ne veulent plus me sentir. C’est à croire que la présence de ma femme les poussait à une concurrence sordide. A une aventure sur une île énigmatique, lointaine qu’il fallait à tout prix exploiter et conquérir: moi. Comme si ma femme en vivant avec moi avait réalisé un exploit de Titans qui poussait les autres femmes au défi.

***

- rof peux-tu me garder Gisèle rien que pour un mois?

Sans manières, cette pimbêche. Et Gisèle qui est là à me regarder avec sa mine de biche battue. A me regarder comme un chat  affamé de câlins.

- Ce n’est pas possible madame. Je pars en voyage.
- Vous partirai à mon retour. Merci monsieur . C’est gentil à vous de bien vouloir garder Gisèle avec vous. Sois sage avec monsieur,  Gisèle.

Et elle est partie en coup de vent.

Je suis resté hébété. Impuissant . Me coller une fillette dans les bras comme ça. A  moi qui n’ai jamais su comment calmer un enfant qui pleure! C’était la meilleure.

- Saperlipopette!

Un juron qui n’arrangeait rien.

***

n an. Deux ans. Estelle n’est pas de retour. Et Gisèle pisse toujours au lit. J’avais le cul dehors comme disent les ivoiriens. J’étais au funérailles du chiens comme on le dit chez nous.

Un mois après le départ d’Estelle , ma femme est revenue. Elle n’a rien voulu comprendre. C’est parce que je couchais avec cette traînée qu’elle m’a laissé "sa bâtarde de fille." Une qui ne ferait pas chômer la voirie. Et elle est repartie. Pour de bon cette fois-ci. Elle a tout pris.

Moi j’ai continué à langer, à torcher, à moucher, à laver la  Gisèle. Elle qui m’appelle «Oncle Théo».

Le jour où j’ai vu la concierge à la porte d’Estelle avec la police et un huissier, j’ai compris qu’elle ne reviendra jamais et qu’entre Gisèle et moi, c’était à la vie à la mort.

***

la fin de la première année, j’avais tenté quelques démarches pour la faire accueillir par le village d’enfants SOS ou par les sœurs Bénédictines dont les compétences s’étendaient à ces œuvres . Sans succès. Mais de plus en plus je sentais que je ne pouvais plus me passer d’elle. Elle avait une intelligence extraordinaire. Et à cela tout éducateur ne reste pas  indifférent.

La cure d’urémie qu’elle suivait semblait porter des fruits. Elle pisse moins d’une fois la semaine maintenant.

***

 ’ai reçu à la fin de la cinquième année une lettre d’Estelle. Elle disait ceci :

«Merci prof pour avoir accepté garder Gisèle pour tout ce temps. Mon rêve va enfin se réaliser: aller aux Amériques. Mon mari est un américain. Un Blanc. Et nous partons à la fin de ce mois. J’ai obtenu mon passeport hier. Demain nous allons pour le visa. A l’Ambassade des Amériques.

Dès que j’arrive là-bas, je vous  fais venir  Gisèle et  toi. Tu verras les Amériques c’est plus que le Jardin d’Eden dans la Bible. Embrasse Gisèle pour moi.»

Suivait un paquet de fringues , de l’âge où elle  Estelle devait avoir cinq ans.          «l’Amérique , l’Amérique
Je veux l’avoir et je le saurai»

Cette chanson de Joe Dassin est devenue le Pater Noster de nos jeunes négresses. Même si les jeunes garçons eux aussi veulent tenter cette aventure , le syndrome est plus installé chez les jeunes filles qui pensent qu’en s’entichant mordicus d’un Yankee, c’est le paradis assuré.  Elles passent le plus clair de leur temps à rêver de Mc Do  et se voient déjeunant à la même table que Michael Jackson, Jordan, Will Smith et autre stars célébrissimes dans le genre Léonardo Di Caprio. Elles ont les rêves plein la tête que ça les démange.

Pour les plus instruites, elles dépensent leur temps et leur sous à faire des chats sur le web à la recherche des âmes sœurs. Pauvres d’elles.

Bonne chance à Estelle.

***

  la fin de la cinquième, année  j’ai obtenu une mutation pour un lycée de la capitale. Gisèle passait en classe de 3è. Sans hésiter je suis parti  avec elle. Son extraordinaire intelligence me consolait. Qu’eussé-je fait si elle eût été idiote? Elle a toujours occupé le premier rang et semblait avoir oublié l’existence de sa maman.

***      

os désirs échappent  aux lois de la pesanteur. Ils arrivent ou n’arrivent n’arrivent pas.. A la fantaisie du sort. Sans transition.

J’ai fini par me marier. Avec ma collègue de Maths. Mariage de vieux garçon et de vieille fille pour marcher au pas et échapper aux quolibets  mortifères de la société. Au bout de deux ans de traitements gynécologiques intenses, de cantiques chantés et de psaumes récités, ma femme attend un enfant.

Gisèle l’appelle maman. L’atmosphère à la maison est douillette à souhait. Je crois que je suis vraiment comblé. Tout le monde a oublié Estelle et ses Amériques. Personne ne sait où elle a bien pu finir. Peut-être qu’elle n'est pas plus allée «aux Amériques» que moi chez les Pachtounes.

***

isèle , après un DESS en commerce International, a obtenu un stage de six mois à Bruxelles. A l’aéroport où ma femme et moi sommes allés l’accompagnée, et devant ma mine anxieuse, elle a souri et a murmuré:

- Ne soyez pas inquiets. Je n’ai plus l’âge des bêtises.

- Je sais ai-je balbutié.

- Si la femme se croit vulnérable partout, c’est qu’elle ignore qu’elle a les mêmes potentialités que l’homme. Elle doit apprendre  à se servir plus de sa tête que de son corps. C’est ce que petite j’ai appris le jour où ma mère m’a abandonnée à ta porte. Si tu n’avais pas été là…

Ce jour-là nous avons pleuré. On pleure souvent dans les aéroports et cela n’a paru choquer personne.

***

- llô ! Bonjour monsieur!
- Allô !Bonjour monsieur!
- Je souhaiterais parler à M.Ted Hangui.
- Oui! C’est de la part de qui?
- Ah! C’est le docteur Marcus du Centre Hospitalier Universitaire. Docteur en pandémiologie. Vous devez avoir une parente souffrante hospitalisée chez nous.  Une certaine Estelle.
- Je vois Merci.
- Vous devez venir car son cas est très critique.
- Je sais.

- Qui était-ce?

Je ne pouvais pas mentir à ma femme.

- La maman à Gisèle est admise au CHU.
- Aux Etats Unis d’Amérique?
- Non .Elle est ici.
- C’est la meilleure. Pauvre petite Gisèle.

***

stelle était méconnaissable. Le Docteur Marcus nous a tout de suite précisé le mal dont elle souffrait: le sida. A celui-ci s’ajoutait un cancer du cerveau. Les résultats qu’il brandissait confirmaient ses propos. Estelle avait très peu d’heure devant elle.

Il y avait un mystère qu’il ne voulait pas nous dire. Comment par exemple Estelle est-elle arrivée dans son hôpital? Qui a payé les soins?

Pauvre Estelle! Ses rêves, comme une haute marrée, l’a mortellement engloutie. Or elle n’a jamais su nager dans cette vie autrement que par son corps. Elle a eu la mort par où elle cherchait la vie. Ses Amériques, elle les aura eues après sa mort.

Pauvre Gisèle. Informée, elle a dit qu’elle n’aura de larmes que pour ma famille. Le reste est sans importance. Cruelle ?

Je ne voudrais pas la juger. Surtout pas moi.

***

ous l’avons inhumée au cimetière catholique. Les familles amies étaient miennes. Les amis et les alliés étaient miens. Qui était Estelle? Qui étaient ses parents? D’où venait-elle ma voisine du palier? Une vie sans empreintes.

***

isèle a épousé un  africain américain qu’elle a rencontré à Bruxelles. Ils vivent à Charleston en Caroline du Sud. Elle aura sans le vouloir vécu le rêve de sa maman.

Toute sa vie elle n’aura eu de cesse de me dire: «pour nous femmes, la tête est la voie royale et loyale qui conduit au bonheur. Tout autre raccourci est commerce de chair.»

Je la comprends et dans mes prières, elle occupe une grande partie. C’est ma femme qui jette un trouble dans mon âme de vieux prof vicieux : «Tu aurais pu l’épouser tu sais. Elle est belle fille.» Ce qu'elle ignore c'est que je dois à Gisèle de n'avoir pas fini mes jours comme Estelle. Gisèle est cause que mon âme s'est purifiée. La fille de ma voisine de palier m'a sauvé; et  elle m'a donné le sens des responsabilités.

Ted Hangui
Lomé 30 Avril 2002

11 h 42

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