AgoraPress Tribune Economie Politique Culture Sites
Nouvelle

LE DERNÉ NIER
Par Ted Hangui

Publié sur Togoforum le 29 avril 2002 

'accouchement avait été difficile. Mon fils qui apprend ce mot dit toujours ficidile. C’est pas grave . Quand il grandira il ne rencontrera plus les difficultés de difficile. L’accouchement donc avait été très difficile.

Nous étions au vingt-quatre décembre. A l’église. Minuit chrétien. Quoiqu’elle eût son ventre très mûr, elle avait décidé d’aller à Minuit chrétien. A minuit moins quinze elle sentit l’enfant lui venir. Il allait tomber cet enfant qui la traversait. Mais courage ma vieille. Tiens bon. Il faut aller au bout de la messe. Et elle avait résisté, supporté les coups de savate que cet enfant qui la traversait lui assénait. Mais non ! maintenant cet enfant pressait. Il allait la traverser. Tomber. Elle était sur des charbons ardents. Comme une pintade à qui on a trituré du petit piment rouge dans le cloaque pour précipiter la ponte. Non ! Il faut tenir ma vieille .

Minuit moins cinq. Il faut tenir. Ayayay! Chers frères et sœurs en Christ… Minuit moins quatre. Il faut… Aïe! Aïe! Car en vérité les prophètes avaient annoncé sa naisssance… Minuit moins trois. Il… Aïe ! Le Saint Esprit… Joseph … Minuit moins deux. La vièrge… Aïe ! … Marie…Minuit moins une. A… ! Enfant d’une étoile qui marchait devant les mages. Minuit pile. Ahaaaaaaaaaaaa ! A moi !

La messe tout entière s’était retournée vers elle. Le prêtre surpris d’abord accourut ensuite, joua des coudes et de la soutane, atteignit la vieille femme en travail. L’enfant pointait rose magenta comme un soleil à l’horizon dans un geyser de sang. Béni soit le nom du Seigneur ! Dieu tout puissant créateur du Ciel et de la terre. Merci ! L’enfant enfin guéa la vieille puis tomba dans un concert d’amen, de pleurs, de sanglots , de refrains ,de cantiques, de versets pieusement massacrés. Et la vieille femme achevait le douloureux apprentissage de l’alphabet fait de voyelles et d’une seule nasale :a i o é ê i i n n n ! dans une marre de sang où pataugeaient le prêtre, les femmes venues au secours et d’autres curieux qui regardaient, à travers le pagne jeté sur cette femme, la confluence de deux jambes ridées. « Vite il faut la conduire à l’hôpital. » Avait dit quelqu’un dans la masse. «Elle se vide de son sang. Une ambulance.» Un monsieur court téléphoner. 

Un temps après l’ambulance arrive dans un cahot infernal toute secouée comme un vieux tuberculeux par une vieille tuberculose. Vite on l’installe inconfortablement sur un lit minuscule où sailaient rouillés les ressorts. Des femmes montent. Parentes. Amies. Curieuses prises par une soudaine conscience de faire du bien devant Dieu au su et au vu de tout le monde . Dieu en tiendra compte le jour du jugement dernier. Mais on fit descendre une bonne brochette qui protesta entre deux reniflements. Et l’ambulance repartit dans un cahot, toute secouée comme un vieux tuberculeux par sa vieille tuberculose : kpohou! kpohou ! kpohou! Ce soir–là ou plutôt, ce matin-là, on n’entendit pas le message pontifical urbi et orbi. Ce n’est pas grave. La télé le reprendra.

***
ans sa hâte l’ambulance renversa des ivrognes , des fêtards, des antéchrists, ça leur apprendra à ne pas aller à Minuit Chrétien ; des busulamans pardon des musulams, ça leur apprendra à ne pas aller à Minuit Chrétien; des prostituées ça leur apprendra à faire aumône de leur corps à Minuit Chrétien aux chastes chrétiens qui ont passé toute une vie de chaste sans chatte où tremper leur queue qui les a toujours démangés. Pour être moins verbeux (c’est un mot que ma femme affectionne beaucoup), l’ambulance fit des victimes sur sa route. Et tant de sang fut versé. Ca c’était du sang inutile. Malheur à qui ne s’est rangé à gauche. Ou à droite. Celui utile, ce fut celui qui devait être donné à la vieille . Chaîne. Longue chaîne de tracasseries. Il fallait d’abord trouver son groupe sanguin. On lui prit un peu de sang du peu de sang qui lui restait après tout le temps et tout le sang qu’elle a perdus. Groupage. Rhésus. On chuchotait que c’était un rhésus malheur. En tout cas la vieille était mal partie. 

Et ce n’était pas tout. A la banque de sang, il n’y avait rien. Alors des volontaires. Vite . Moi ! Moi ! Moi ! Des pleurnichards braillards tels les pupilles du cours préparatoire à une question de l’instituteur : «ici !ici !ici ! je veux ». Des volontés des martyrs. Des héros. Pour sauver cette vieille qui vient d’accoucher comme la Sainte Vièrge Marie avec un détail tout nouveau, tout différent : à l’église. A Minuit Chrétien. Alors que le doux petit Jésus était lui né dans une étable. Pas dans une synagogue. Détail significatif. Et ce ne fut pas tout. Depuis que le Sida se promène partout à n’importe quelle heure en mini-jupe et en gay-gay ! en sodomie! 

Depuis que le Sida traîne à droite et gauche, catholique et protestant tour à tour dans les sexes et dans les sangs jouant au trapéziste sur les seringues et les bistouris!

Vite, testez-moi tout ce sang et que ça saute; Tas de mollusques.
Vous ne voyez pas que la vieille va mourir ? Merde ! Grouillez-vous ! Nom de nom de nom de nom!

Premier volontaire anonyme : sidéen.
Deuxième volontaire anonyme : séropositif
Troisième volontaire anonyme : sidéen.

Et tous les volontaires passèrent sans qu’un sang bien portant soit trouvé. Et la vieille s’éteignait.

«Docteur! Votre groupe sanguin … euh… n’est-ce pas le même que la…»
«Négatif», avait aboyé le docteur. «Jamais! Vous ne parlez pas sérieusement. Je ne peux pas. Non je peux pas. »
«Siouplaît docteur …euh… non insistance à personne mourant. C’est dans la constitution.»
«Bordel ! D’accord. »
«Docteur on teste votre sang?»
«C’est-à-dire que…»
Silence angoissant.
«Docteur, c’est que vous êtes…»
«Quoi? Fils de diable de laborantins. Vous avez quoi à la place des regardeurs?»

Et la vieille tarissait.
La vieille va finir.
« Et les analyses?» , hurle la foule .
«Prenez patience! Attendez-nous dehors.»
« Ecoutez messieurs, cette vieille n’a pas assez de jours devant elle même si on lui trouvait du saint sang de Jésus. Déjà elle souffre de la famine de la sécheresse, de la misère, des génocides, des guerres, du sous-développement. Alors foutez lui un sang séropositif rhésus aide qu’elle vivote pour l’amour de tous les noms.

Et la vieille finissait. 

***
’enfant était né mâle. Descendu par les pieds et non par la tête comme nous autres. Les yeux ouverts. Ca c’est dangereux . Un enfant qui naît les yeux ouverts. C’est un mal. Un monstre. Et la vieille peur ancestrale, tapie sous les couches de pater noster de je vous salis Marie, d’amen remonte au cœur, redouble son rythme, se dresse sur le visage et le renfrogne. Un enfant qui naît les yeux ouverts ! Où a-t-on vu ça ? Faudra le suivre de très près. Aviser le féticheur à la sortie de l’église. Lui saura l’arrêter dès que sa mission macabre commencera. Un enfant qui naît les yeux ouverts à minuit, veut voir dans les marmites sacrées.


***

La vieille femme faisait pitié. Je l’ai connue depuis d’anciennes dates. Certains soirs, elle nous racontait son histoire sous l’arbre à palabre. Moi j’étais distrait. Je crois que c’est pour cela que je n’ai pas fait de hautes études, des études Himalaya comme dit mon cousin. J’ai arrêté tout de suite quand je ne comprenais rien aux logarithmes et aux exponentiels pour me ranger.

Une femme et les emmerdes. Au fait , c’est son histoire d’il y a une trentaine d’années que j’ai retenue. Oh! pas qu’elle soit intéressante. Mais je crois que c’est la tristesse de la vieille femme qui m’a marqué.

Les vieilles gens font déjà pitié. De là à raconter des histoires de sang et de stérilité, il y a de quoi fondre littéralement surtout lorsqu’il s’agit d’un type émotionnel comme moi. Ces soirs-là par exemple, quand le soleil se cachait derrière les géantes montagnes moutonnées de nuages, lorsque l’orchestre des pintades
se mêlait aux cris diffus de mille insectes, annonçant la tombée de la nuit , elle gémissait , elle pleurait sur son grabat , d’avoir perdu tout son sang à enfanter une andouille, un stérile incapable d’aller plus
loin que sa peau.

Et dans sa sénile solitude, elle torturait sa vieille tête, à rechercher une solution. Ainsi chaque jour, elle entrait dans les dédales de ses douleurs, s’y perdait, s’y retrouvait, s’y perdait derechef jusqu’au jour suivant.

Les temps sont passés où la vie se déroule comme dans un conte. Où le bon génie intervient toujours. Les  contes où le nœud gordien est toujours tranché, où le fil d’Ariane arrive au bon moment.

La naissance de celui-ci arrivait-il au bon moment ? Déjà qu’il souffre de sida, de misère, de malaria de guerre, de famine de etc... 

***
ans cette cité consumée par la haine et la cupidité, où tout le monde s’égorge à qui mieux mieux, comme au temps où Dieu ordonnait que soient tués les incroyants Philistins qui n’étaient pas fils du Dieu d’Abraham ; les cafres Moabites, ça leur apprendra à n’être pas des fils du Dieu d’Israël; les Syriens, con de leur maman; ça leur apprendra à n’être pas fils du Dieu de Jacob; comme au temps où l’Eternel Jehova endurcit les cœurs des Egyptiens et les fit périr dans les vagues inoffensives de la Mer Rouge: chars, cavaliers et équipages compris; ça leur apprendra à braver les fils du Dieu de Moïse; dans cette cité sans repères, que pouvait faire un enfant né les yeux ouverts? La barbarie avait poussé tendre comme l’herbe après les premières pluies. Ces temps qui rappellent la soif du sang, le goût de la brutalité ludique, la barbarie et la passion de l’holocauste ont enjambé d’un pas agile le crucifix et le crucifié et franchi les âges jusqu’à nous internautes.


***

l naquit à minuit pile. A l’instant précis où les bras de la pendule ont joint les mains . Mais ne vous méprenez pas. Il ne s’agit pas d’un Saleem Sinaï bis. A l’instant précis où il y a deux mille ans, des jambes vierges formèrent un certain angle pour laisser passer le sauveur. Celui-ci allait-il être un sauveur? Déjà que le premier que la vieille femme appelait Lipadasse-Là avait échoué à guérir quoique ce soit. L’écart temporel exclu, celui-ci acceptera-t-il de se faire crucifier pour sauver plus de brebis? Ou se sauvera-t-il devant les brebis galeuses?

***
e l’oublions pas : il est né les yeux ouverts. Or un enfant qui naît les yeux ouverts … Pardon! Il faudra le garder à l’œil. Et on le gardait à l’œil. A l’oreille aussi. Déjà on l’entendait grandir. Il faut le rappeler aussi: sa naissance avait fait couler beaucoup de sang en peu de temps. Trop de sang. Un sang gratuit . Autant de sang qu’il y a de l’eau dans la mer rouge. Et détail saisissant entre autres : ses yeux étaient ouverts et mobiles. Ils semblaient mus par quelque mécanique formidable. Des yeux mobiles. Et quels yeux! Et quels regards! Quand il regardait le plafond couché sur le dos, son regard paraissait voisiner des lieux inconnus.
Féeriques? Géhenneux? Jamais un seul œil n’est resté fixe.

Toujours vers la gauche. Toujours vers la droite. Partout ses yeux scrutaient. 

***
e m’accorde le crédit du doute. Car, à cause que nos sens nous peuvent tromper, il est fort incertain que les yeux ne fussent point véritablement fixes, que le regard parût voisiner des lieux inconnus , féeriques? géhenneux ? D’ailleurs que toute cette histoire ne fût que le produit d’une imagination fantoche, débridée, ou des réminiscences oniriques à mi-chemin entre le rêve béat et le cauchemar affreux. Imagination et ou réalité? Cette histoire du derné nié(er), que je la recommençasse avec d’autres mots, d’autres lieux, d’autres acteurs, ou que je la gardasse avec ses présents mots, ses présents lieux , ses présents acteurs, cette histoire me trottait, me trotte, me trottera dans la tête avec un quelque chose d’imprécis, d’évanescent qui me titille les doigts chaque fois que j’ouvre l’album des malheurs de la vieille et m’oblige à la raconter.

Mais toujours je me turlupine de ne la pouvoir restituer avec autant de sincérité, avec autant de crédibilité qu’elle ne semble avoir. Mais le mystérieux sentier que prennent les mots, semble les essorer de leur sens, de leur vérité et ceux qui jaillissent sur l’immaculé papier sont pâles , étoiles éclatées. En tout cas, imagination et ou réalité, toutes deux semblent jouer à un plaisant jeu de colin-maillard.

***
es pharisiens et les principaux sacrificateurs de droite nièrent d’abord sa naissance, tentèrent ensuite de le tuer. Mais les réformateurs gauchistes le protégèrent à leur ventre défendant, pourfendant de temps en temps ces droiteux maladroits. Il survécut à tout. Mais subsistait un autre problème. Quel nom donner à un enfant né les yeux ouverts? A un enfant dont les yeux sondaient un mystérieux au-delà des objets et des hommes? Des yeux préhensiles ? On l’appela Emmanuel. Ce qui signifie Dieu avec nous. Au fait, ce qu’on voulait signifier dans le nom c’est «le peuple pour le peuple». Mais comme on ne connaissait pas hébreux, on s’accorda, faute de mieux à l’appeler Emmanuel. La chose déplut à la majorité catholique. Certains ne voulaient même pas entendre parler de cet enfant né d’un vent venu d’on ne sait quel point cardinal. Personne ne devait naître sous ce nom, non , jamais! Ces enfants nés d’un désir de liberté sont source d’événements macabres. On n’a pas oublié ces années charriées de sang. 

Encore moins le sang perdu à sa naissance.

***
n commit des assemblées, des conférences, des tables rondes, carrées, rectangles, hexagonales avec une brochette de facilitateurs, des déréglés, pardon! ma langue est trop fourchue, ma mère a dû l’appesantir avec assez de moutarde et le déclic fonctionne à retardement, voilà ! des dé… dé…déré… merde ! dé- lé –gués. Ouf !; des conseillers munis de six pots aux cons saillants, des conseillers préfets et taureaux, terreur des hommes, des corps constipés aux bides en outre et toutes les hautorités de chez nous. Des députés dépités depuis longtemps, déjà dégoûtants, débutant pourtant dans l’art de mentir, tentant de dégauchir ce qui était guère gauche, raflant les actions de la droite; droite et gauche adnées au budget sous la pression des ventres, tous tentèrent autour de ces tables multiangulaires de sauver une situation sceptique  avec des mots filandreux, des discours kilométriques, érigeant leurs impressions en théorèmes, leurs subjections en lois républicaines, leurs humeurs en constitution et patati patata, dans un infect méli-mélo, pactisant de temps en temps avec le diable, fiers mais dadais, mais niais, mais toquets. 

Un soir autour d’une de ces tables, les patiences s’écroulèrent patatras et les geysers de haine jaillirent, les rancœurs dormant sous les fines couches de politesse, sous les fragiles coquilles des impressions-théorèmes, des subjections-lois, telles les laves du Nyiragongo, dans un grondement apocalyptique annonçant la parousie, déboulèrent des bouches qui braillaient, qui criaient, les unes refusant, les autres voulant. Les laves envahirent les rues, les quartiers , les villes et la multitude de gourdins, de grenades et les cyclones de plomb s’abattirent sur ceux qui poussière, devaient retourner à la poussière, on n’échappe pas à son destin; mutilèrent ceux qui devaient devenir cul-de-jatte, borgnes, aveugles , manchots, merci Dieu, Ta miséricorde est incommensurable; épargnèrent ceux qui allaient devenir veufs orphelins, veuves, ceux qui allaient piller pour devenir riches, bénit soit le nom du Saigneur, les voies et les voix de Dieu sont insondables : frappez et on vous ouvrira. Un désordre! Une hécatombe! Pour un nom. Pour une idée.

***
es seigneurs et les puissants redoutent la mort. Les indigents exhalent déjà le parfum de celle-ci. Quel discours tenir? Quel secours ou concours attendre? Quel détour pour éviter de mourir? Pour les puissants seigneurs, tout ce qui peut entraîner la mort, est damné. Aussi les principaux sacrificateurs et les pharisiens mirent-ils Emmanuel aux fers, les mors à la bouche Place de la République. Chaque jour un orchestre présidentiel déjectent des quolibets mortels sur sa prétendue mission libératrice. On dit qu’il est responsable de la mort, de la guerre , de la famine, du chômage, des alaires impayés, de l’insécurité, du sida. On dit qu’avant sa naissance , la cité était un paradis . Où coulaient le sucre et le miel. A flot. Des discours obsolètes comme dit mon cousin. 

***
n commerçant d’Histoires vécues et récentes, nous a souvent vendu des bribes d’une naissance pareille survenue dans quelques contrées pas loin de chez nous. Là, brode-t-il, Emmanuel a la langue et les pieds déliés. Sa langue a la pointure de l’air. Mais ces histoires, on ne les aime pas chez nous. On dit qu’elles donnent des tremblements d’esprit. Aussi le Ministère de la sécurité a-t-il vite fait de chasser le commerçant intoxicateur. Pourtant , l’espoir est demeuré: Emmanuel perclus par les chaînes et les mors, aura un destin de Sounjata. Quant à la vieille femme, elle ne sait plus quel enfant donner à cette terre trop noir pour porter la lumière.

Ted Hangui
Hihéatro 19 Mars 1997
10 h05

Job.com

 

 

Pour tout contact écrire à liaisons@togoforum.com

Tribune | Interviews | Débats | AgoraPress | Economie | Culture | Chatroom | Sites

 

http://www.power-glide.com