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adame je vous le
répète: le
monsieur que vous cherchez n'est dans aucune de nos prisons. Il a sûrement
quitté le pays. Vous savez les jeunes, ça aime voyager de nos jours. Et
puis entre nous peut-être qu'il ne vous aime plus. Pourquoi une belle
femme, blanche de surcroît s'obstine-t-elle à chercher un énergumène
de bas étage? Le salaud.
- Monsieur le commissaire...
- Madame sauf votre respect je dois travailler pour les honnètes
citoyens de
ce pays. Il n'y a plus un seul prisonnier politique dans nos prisons.Elles
seraient vides s'il n'y avait eu des délinquants de drogués et des
voleurs
de tout crin.
Il se leva. L'entretien était terminé.
Pour moi la boucle était bouclée. Mon voyage à la quête de mon coeur
finissait dans une impasse .En cul-de-sac.
Si j'avais été normale ,je serais rentrée à l'hôtel j'aurais fait
mes valises et pris un avion pour Bordeau,Rue Judaïque et continué mon
boulot à la Chambre de Commerce. Mais voilà ,je ne suis pas normale. Un
vieux virus a secrété dans mon coeur une toxine virulente qui me fait me
pâmer qui me fait souffrir. J'aime. Et le commissaire ne comprend rien.
Quel pître ce gros patapouf?
e
mensonge. Oui,le commisssaire
mentait.Si je n'avais pas connu ce pays ,je me serais précipitée chez le
pape et aurais sollicité que mes excuses soient présentées urbi et orbi
et ecclésiastiquement au Président à son gouvernement et à son peuple.
Pour diffamation. Mais le pays. Il est faux. Un faux esthétique. Du faux
cosmétique. Je devais faire fondre le rimel. Au dos de l'armée en la
regardant en face. La roulette russe en somme. Embarquement sans retour
pour l'enfer.
Tout avait commencé dix ans plus tôt . Dans ce goulag que des géographes
ivres et des explorateurs écervelés et sans boussole avaient gratifié
du nom de Togobala. Ahmed avait écrit: Togobala altier et souillé
Togobala dans mes chaussures le caillou Togobala trop tôt en ballade
Sarabande sanglante Tu me fais mal Mal à la langue.
Mon père était conseiller militaire auprès du ministère de la
défense.
Je l'avais suivi séduite par les dépliants touristiques qui vantaient
les belles plages ,les cocotiers, la mer, la beauté des rues avec la
sempiternelle aposition: Togobala ,la Suisse de l'Afrique.
Un bac sans erruption sentimentale. Sans tremblement de coeur.Un Deug
en économie. La vie à Togobala demeurait plate. Morne. Couleur de fer,
couleur de rouille. La liberté embastillée. Puis un jour une copine
belge dont le père était dans l'électro-ménager et le cosmétique
m'invita à une conférence-débats sur le Césarisme que deux étudiants
en philo présentaient au CCF. Je me suis laissée tenter.
C'est l'atticisme de Ahmed et de son condisciple Toï qui m'ont le plus
séduit. Guère forcé. Naturel. Plus que cela Ahmed semblait dégager un
fluide ,une certaine aura conquérante. Il n'y avait qu'à le regarder
pour se laiser drainer dans une turbulance, un vertige.
ais non ils avaient du culot .
Etait-ce le césarisme cette dictature immonde d'un autre âge? Etait-ce
le césarisme le dictateur qui prend femmes et maîtresses de ses
ministres tombés en disgrâce? Non ces deux -là ne parlaient pas de
césarisme.
Ils parlaient du dictateur de Togobala. Quelle audace tout de même?
Une semaine plus tard j'ai pris Ahmed en auto- stop. Après les
salamalecs je lui ai demandé s'il n'avait pas été inquiété par son
exposé. Sans me regarder il a dit sentencieusement:
- Celui qui a peur ne voyage pas.
- C'est vrai dis-je sans réfléchir. Et un temps après comme il se
taisait, j'ai ajouté: "Mais quand on sait où on va."
Du même air il a murmuré:"Toute destination est jetée dans après
maintenant. Le futur n'est pas un dépliant pour IST. Il est perdu. Egaré.
Mêlé à rien. Quand je l'ai descendu à la cité universitaire je lui ai
dit que je souhaitais le revoir.
- Je suis une borne. J'indique la distance et la destination. Tu me
trouveras.
***
n s'est revus si souvent.Discutant de
tout. Plus je le fréquentais et plus je sentais le besoin de ne jamais le
quitter. Je le voulais toujours tout près de moi. Possessive. Etait-ce
cela tomber amoureux de quelqu'un? Le plein de joie qu'on ressent quand
l'autre est à côté est-ce cela aimer? Je me faisias un cartésianisme
sentimental:
j'aime donc je suis. Mais j'hésitais cependant à le lui
avouer. Un
jour que je suivais chez lui TINTIN en blanc noir sur l'unique chaîne de
la télé il a laissé tomber:
- Alix s'il te plaît arrête de voir.
Les pîtreries du Capitaine Hadock et des Dupondt ne me firent plus
souire.
- Pourquoi? C'était le cri du coeur.
- Tout le monde pense que je baise avec toi.
- Tu deviens vulgaire. Laisse-les penser.
- Cela me fait mal.
- Tu voudrais baiser avec moi?
- Tu es une femme oui?
- Mais nous sommes camarades.
- Je ne suis pas communiste.
- Tu voudrais baiser avec moi?
J'ai commencé à déboutonner mon chemisier.
- Arrête. Je me dessinais un torrent ce jour-là où tu te donneras à
moi. Un
frotti-frotta fulgurant. Un déchaînement. Maintenant ce serait insipide.
Théâtral.
J'ai préparé cet orage. Et il s'est déchaîné le jour de mon
anniversaire. Un 9 Janvier. Un orage tendrement, doucement violent, qui
caresse tel un doux rêve. Mais un orage qui s'est mis à m'enfler, à
m'enfler du dedans.
uand mon paternel a su que j'étais
enceinte et de qui surtout, il m'a jetée dans un avion rejoindre ma
"mère ,une débauchée, une putain qui a transmis la souillure à
une écervelée que je prenais pour ma fille. Et que je ne te revois plus
par ici. Si je m'écoutais, ton macaque, je lui foutrais une tonne de
chevrotine dans les couilles pour lui apprendre à dévoyer les ..."
- Je ne te pardonnerai jamais s'il lui arrive quoi que ce soit.
- La ferme .Tu peux être fière de toi. Un macaque. Oui un macaque. Un
gonflé
quand même celui-là.
Chiatique mon paternel.
***
aman m'a été d'un grand
secours.
Quand le petit est né ,elle a demandé:
- Comment il s'appelle déjà le macaque de ton père?
- Ahmed
- Il s'appellera Ahmed
Mais quand Ahmed a compris qu'un garçon lui était né il a écrit une
courte lettre.
"Appelle-le Tombouctou.S'il n'a pas la pointure de ce nom qu'il
porte Towgô en souvenir d'un mariage de l'eau et d'une rive. S'il devait
m'arriver malheur tu lui feras faire un pelérinage sur ma tombe . Si
jamais j'ai le privilège d'en avoir. Je l'attendrai."
***
'ai repris mes études d'économie et
obtenu un Doctorat puis un boulot à la chambre de commerce. La
correspondance avec Ahmed se raréfiait .Et il y a eu cette lettre.
"Je lis des trucs terribles sur les enfants sans
père:
traumatisme divers,déviations comportementales et sexuelles, anti-conformisme etc. Notre monde est trop cruel. Et j'ai peur pour
lui.
J'ai peur pour moi aussi. Hier la police est venue fouiller chez moi. Elle
a promis revenir. Et j'ai peur. Une peur que je ne comprends pas . C'est
nouveau."
Après deux mois de lettres stériles j'ai pris un avion pour Togobla.
***
ogobala était toujours Togobla . Sauf
que le vent de l'Est qui avait secoué les pays africains avait laissé
des traces dans les rues et sur les murs. Mon père qu'on avait trouvé
trop proche de l'opposition avait été déclaré persona non grata. Je
suis à Togobala et je cherche en vain Ahmed. Personne ne sait où il est
.Personne. Pas même le commissaire. Quel pays!
***
u commissariat j'ai voulu faire le
point. Je suis entrée dans un bar. Une bière fraîche me fera assez de
bien. J'avais l'impression d'être allée au Viet Nam libérer les
prisonniers amércains. Seulement je n'avais pas l'étoffe d'un héros.
Pas même celle d'une joueuse de cirque d'une voltigeuse ou d'une
trapéziste.
Mais je devais quand même retrouver Ahmed, fût-ce au prix de ma vie.
***
'ai fait les bureaux des
avocats. Rien.
Le Campus universitaire et le rectorat :Rien. La prison: Rien . Le
cimetière.
Rien ,rien et rien. Je suis retournée à la prison. Un militaire plus amène
que les autres m'a écoutée puis a souri quand j'ai fini.
- Je comprends madame mais c'est
difficile.
Fébrilement j'ai fouillé mon sac et lui ai tendu trois billets de dix
mille francs. Il a roulé de gros yeux et empoché l'argent avec la
rapidité
d'un magicien.
- Revenez à 22 heures . Un souffle.
J'ai fait le pied de grue trois bonnes heures chez un garagiste pour
une panne d'allumage. Je n'ai même pas réussi à grignoter un petit
morceau. 22 heures. 22 heures . Cette heure revenait dans ma tête avec la
cadence d'une cloche d'église déraillée qui sonnerait interminablement.
es militaires ont traîné mon
militaire. Sûr qu'il n'a pas eu le temps de dépenser ses trente mille
francs. Tout s'était si vite passé qu'aujourd'hui encore je ne
m'explique pas ce qui avait foiré.
J'étais là pile à 22 heurs . IL m'avait fait traverser des couloirs
sombres tristes et puants. Au détour de l'un d'eux il a ouvert une porte
et allumé une ampoule nue. A peine j'ai eu le temps de distinguer une
forme humaine couchée dans une puanteur hoorible qu'on me traînait déjà
dehors. J'ai été conduite à l'ambassade. Le lendemain à l'aéroport
j'ai dit à l'ambasssadeur.
- Vous devriez avoir honte
- Ne remettez plus les pieds dans ce pays.
- Honte à vous nations civilisées.
- C'est pas vos oignons si je n'ai pas honte. Barrez-vous.
Grossier en plus.
En France j'ai écrit à Amnesty International, à la FIDH. Sans succès.
Je suis pourtant poursuivie par le fantôme que j'ai vu dans la prison. ET
quand Tombouctou me demande où est son père, je réponds:
- Il t'attend quand tu auras trente ans.
- Pouruoi trente ans maman?
- Parce que mon coeur me fait mal.
- Maman tu as mal au coeur?
- Non il est dans un goulag.
- C'est quoi un goulag maman? Je ne comprends pas.
ui il est préférable que tu ne
comprennes pas mon petit café au lait. C'est mieux pour toi. Si tu
pouvais savoir. Un père sans sépulture. Dans trente années. Qu'est-ce
qu'il fait mal l'amour qui meurt inacompli?
20 Mars 2002
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