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Nouvelle

Le Coup de fil
Par Annie Kareinay

le 1er janvier 2002

l est 6 heures, je suis prête pour ma clinique. J’ai une dizaine de rendez-vous. La perspective d’une journée de travail intense me console. Je ne sais pas pourquoi. Je travaille avec une certaine rage comme pour rattraper quelque temps perdu ou pour satisfaire un besoin jamais ssouvi. Je suis une maniaque du travail.

e suis chirurgien-dentiste à la clinique «le Sourire». Mon travail comme je le dis, me plaît énormément. C’est toute guillerette, satisfaite du travail qui m’attend que je m’apprête donc pour ma clinique. Le téléphone sonne. La main qui tenait la poignée arrête le geste. Je regarde le téléphone sonner. Indécise. Abdou avec qui je vis plus par besoin de compagnie que par amour - il m’avait dit: l’amour vient en aimant. Tu finiras par m’aimer-est parti. Depuis que l’ONG qui l’employait a fermé ses portes. Il fait tous les services, à la recherche d’un nouveau job. Qui peut bien appeler? Je retourne décrocher le téléphone.

- Allô ! fais-je anxieuse
- Allô ! Bonjour Madame……..

La voix de l’autre bout est une voix connue ,virile. Elle me traverse telle une onde électrique et éveille de brûlants souvenirs. Je n’ai pas le temps de réfléchir. Elle enchaîne.

- Je m’appelle Noël. Noël Haugrey. Je désire parler au docteur Judith Amouda.

e vacille . Mon cœur se mouille. Une vague chaleur envahit mon ventre. La main gauche qui tient le combiné glisse le long de mon corps. Les allôs fusent en vain du combiné. Pourquoi lui ? Je veux réfléchir. Des souvenirs confus étouffent ma raison. Je cherche en moi la haine. D’il y a 12 ans pour lui raccrocher au nez. La chaleur à mon ventre est cruciale. Je reste là, perdue dans de soyeux souvenirs. De douillets souvenirs du matin de ma vie

l est entré dans ma vie l’année de mes 17 ans. Ma taille élancée- Je fais un mètre soixante - et ma bonne santé n’en donnaient un peu plus. Il était arrivé dans notre collège. Chef d’une  délégation d’étudiant du parti au pouvoir pour une sensibilisation contre les manipulations machiavéliques de l’opposition à cette veille des législatives. Contrairement aux autres, il parlait posément. Le regard semblait vous enfoncer les mots dans le cœur. Il l’avait blanc. Les cheveux taillés courts. Quelques deux ou trois plis au cou. Il respirait la fraîcheur. La quiétude. A la fin ,toutes les copines y compris moi, avions noté son adresse. Noël HAUGREY. Etudiant en Lettres Moderne II.

e même soir j’ai écrit une lettre que j’ai affranchie le lendemain. La réponse est arrivée au bout de deux mois. Deux trop longs mois pendant lesquels, ma vie a été un enfer. Colère subite, mes faibles notes. Solitude. J’ai lu sa lettre avec frénésie et en fus déçue. Elle disait qu’il avait reçu ma lettre, qu’il trouvait mon français fort bien mais que je devais faire attention aux fautes d’orthographe. Enfin ce serait bon si je continuais la correspondance. Une lettre impersonnelle en somme. J’écrivis une autre lettre en termes peu voilés, graveleux pour une fille. Et attendis. Noël était dans deux semaines. Je rêvais de pouvoir fêter son anniversaire avec lui à côté de lui. Dieu entendit ma prière.

e soir- là, deux jours avant Noël, je suis entrée au hasard à la bibliothèque et je l’ai vu. Assis. Ce même air altier. Lisant un Jeune Afrique. J’ai failli m’évanouir. Revenue à moi. J’ai entrepris un défilé. Passant devant ,dernière lui, le frôlant presque mais sans attirer son attention. J’ai même lu les premiers mots de l’article qu’il lisait. Coup d’état au …. Je suis allée m’asseoir en face de lui, audacieusement. Avec un «NOUS DEUX». Il ne m’a même pas regardée. Je lui ai dit bonsoir. Il a répondu sans lever la tête. Je bouillonnais de rage. Alors j’ai sauté à l’eau.

- Vous avez reçu ma dernière lettre?
 Il m’a seulement regardée et a demandé mon nom. Quand je le lui eut dit, il s’écria et s’excusa. Non, il n’avait pas reçu ma dernière lettre. Il la recevrait à son retour. Et puis, il avait reçu plus d’une trentaine de lettres. C’est d’ailleurs l’une d’elle qui l’avait invité à passer les congés de Noël chez nous. Je crus que j’allais mourir. Il continuait. Connaissais-je Epiphanie ? C’était ma meilleure amie.

ui c’est elle qui l’a invité. Malheur. Celle à qui j’avais confié ma passion dévorante pour Noël HAUGREY. Elle ne pouvait pas me faire cela. Je pris la décision de prendre ce que je crois m’appartient. J’habitais avec ma grand-mère, femme impotente mais aimable. Je l’invitais à dîner. Il accepta. Mais ne connaissant pas la maison. Je devais le chercher. De la bibliothèque nous partirons ensemble.

A la maison, j’égorgeai un poulet, préparai une sauce arachide, pilai l’igname avec une vélocité, une assiduité extraordinaires. A 19h, nous avions fini de manger. Je pris mon bain. Et sans autre forme de procès, je m’offris en dessert dans des baisers et des gestes maladroits. Après je me sentis vivre vraiment. Véritablement. Noël, était mon premier homme.

ette flamme dura 6 ans. Je courais le rejoindre partout dès que je pouvais. Après sa Maîtrise, on l’envoya enseigner dans un lycée. Je venais de redoubler ma Première D et n’entendais point reprendre les classes. Je voulais lui faire un enfant. Malgré moi il m’inscrivit dans un lycée privé. A contre cœur j’y allais. Un jour, notre locataire, une femme acariâtre, laide, immense comme dix vaches, m’apprit qu’une gourgandine, qu’une dévergondée sortait avec «MON MARIE ». Je vis rouge, l’agressai avec un couteau, le traitai de tous les noms. Le  lendemain j’étais partie. Il fit des pieds et des mains, écrivit des lettres, envoya oncles et tantes, je ne cédais point.

e me fis une raison au bout d’un long temps, réussis mon probatoire cette année là. Et l’année suivante j’obtins mon bac, une bourse pour partir étudier la médecine en France. Je tentais de l’oublier. En vain. J’avais toujours du vague à l’âme. Et tout ce qu’il aimait, «la country music», son seul nom, une simple photo de lui, me donnait la chaleur au ventre.

orsque je revins au pays j’ appris par un de ses amis qu’il était entre deux avions. Il avait laissé tombé la politique, réussit à un concours de théâtre et donnait des conférences dans les grands universités américaines, canadiennes, françaises, belges. Il était marié et avait deux enfants. Cette nouvelle me fit mal. Très mal. Voulais-je qu’il restât célibataire? Qu’il n’eût pas d’enfants? Qu’il restât professeur de Lycée?

e me mis au travail avec rage, essayant de l’oublier, écoutant en secret «Some broken huart never mind » de Don Williams. Jusqu’à ce coup de fil. Pourquoi l’avais-je quitté ? Etait-il  vraiment fautif? Je ne trouvais vraiment rien pour lui raccrocher au nez .

- Oui c’est moi.
- Merci, je craignais que tu ne me raccroches au nez.
Le même calme, la même assurance qui vous titille, vous chatouille .
- Je devrais.
- Judith écoute un moment. Je suis arrivé la veille pour une conférence au Centre Culturel Français et à l’Université. Il y a une réception après. Je me disais que tu pouvais m’y accompagner.
- Noël je vis avec un homme .
- Je sais. Mais tu ne l’aimes pas. Rends-toi à l’évidence.
- Qui t’autorise à parler ainsi d’Abdou ? Dis-je avec une agressivité feinte.
- Ta voix. Rien de plus.

Il marquait un point. Ma voix. Qu’avait-elle de spécial? Mon ventre peut-être. Il est des hommes dont le seul souvenir vous flambent le ventre. 

- Noël c’est pas possible.

J’allais raccrocher lorsqu’il m’a appelée Judith avec ce ton suave , exquis qu’aucun homme ne réussit à part lui .Un ton qui met du feu à mon ventre.

- Judith ce n’est en me fuyant qu’on s’oubliera. Toi et moi, c’est à la vie à la mort.
- Je t’ai dit que ce n’était pas possible, fis-je avec moins de conviction et moins sûre de moi.
- Je suis descendu à l’hôtel du Lac. Au 343. La réception est à 21heures . Au cas où tu changerais d’avis.... Et il raccrocha.

ien sûr que je vais changer d’avis.

J’ai eu une journée très agréable. Il est 20 h 32. Abdou est rentré bredouille . Cela le chagrine de devoir vivre dans mon porte –monnaie. Il y a un match à la télé. Je viens de prendre un bain. J’essaye toutes mes tenues avec cette question: comment me trouvera-t-il? Ne suis-je pas trop vieille pour lui? Comment est-il? Un écrivain…Un écrivain… J’ai finalement opté pour un pantalon et veste bleus. Avec des escarpins assortis et un sac en peau de crocodile. C’est sans extravagance. J’ai bredouillé quelque chose à l’endroit d’Abdou absorbé par son match.

J’ai sonné au 343. C’était une suite. Quelqu’un a ouvert. Un blanc. Alors je l’ai vu. En grande discussion avec un autre blanc. Il s’est excusé, a fait les présentations. J’étais son premier amour. Les autres, un éditeur et son attaché de presse. On n’attendait que moi. Nous sommes partis pour la réception. Durant toute la soirée je vivais sur un nuage douillet. Invité à prononcer un speech, il m’a attirée à lui et a annoncé qu’il présentait sa future femme, «le Docteur Judith Amouda.» Certaines femmes sont pour les artistes, pareilles à la source qui naît au flanc d’une montagne et irrigue la vallée tout entière. D’autres en revanche brûlent et l’eau et la vie.

- J’ai ici une femme filon d’or. Elle arrosera ma plume». Applaudissements. Tout semblait irréel.

’est la chaleur au ventre calmée que je l’ai vraiment regardé. Il était le même.  Avec une calvitie tonsuro-frontale. Je me mis à le picorer. Je voulais me  l’incorporer. Tard dans la nuit, il a appelé son avocat à Paris et lui a dit qu’il divorçait. Celui-ci devait mettre tout en œuvre pour que la chose ne traînât point. C’était brusqué. Mais c’était à mon goût. Il y avait en moi une tranquillité et une sérénité jamais ressenties. Deux mois après il m’a épousée devant un parterre d’écrivains, de journalistes. Aujourd’hui je vis heureuse avec lui et notre fille Annie. Mais combien de temps nous a-t-il fallu ? Et quel mal fait autour de nous? A sa femme et à Abdou? Qu’importe je suis heureuse Cela me suffit.

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