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Aimé Césaire

IL A 90 ANS CESAIRE
«Le soleil grille ici toutes les choses
il grille le cerveau et grille jusqu’aux roses » Nicolas Guillen, Elégies et Chansons Cubaines, 1959 
C’était au temps d’Aimé Césaire

C’était aussi son ici.

 


Par Annie Kareinay

Encore 10 ans pour un centenaire de Césaire. Un siècle de vie.  Jeudi dernier  le poète  de Basse-Pointe, en Martinique, né le 26 Juin 1913 d’une famille nombreuse dont la maman jour et nuit pédalait la machine Singer et dont le père, précepteur, était vu par Aimé comme un  « fantasque grignoté d’une sale misère », ( Cahier d’un retour au pays natal, p 53)  a fêté son 90ème anniversaire. 90 ans d’une vie de tumulte et de tranquillité. Son ascension, son aura internationale lui auront au moins fait oublier sa « petite maison qui sent très mauvais dans une rue très étroite » (Cahier d’un retour au payas natal. P 53 ) Il est aujourd’hui fêté dans son pays natal  et nombreux sont ceux qui lui rendent un émotionnel hommage.  

Auteur le plus lu en Afrique, Aimé Césaire, docile et poli,  a eu pourtant une enfance terne, sans éclats mais doté d’une formidable intelligence. Intelligence qui lui ouvre en 1924  les  portes du Lycée Schoelcher de  Fort-de-France,  parce qu’il a réussi au concours des Bourses et est admis à ce lycée dans un contexte où les mentalités étaient encore à l’esclavage du noir avec tous les préjugés raciaux qui s’accompagnent. Son départ pour la France n’est pas perçu par Césaire comme un exil. Plutôt il accueille avec enthousiasme cet exil au cours duquel il va réaliser une véritable quête de soi et une prise réelle de conscience politique. Là il découvre dans le dénuement des Nègres, une sincère fierté.  

Car au cours de cet exil d’apprentissage, Césaire va rencontrer d’autres noirs au Lycée Louis-le-Grand : Ousmane Socé et Léopold  Sédar Senghor. Ce sont avec ses camarades étudiants noirs que Césaire invente la notion de la Négritude à la fin des années 1930. On a souvent à tort attribué la paternité de ce mot à Senghor. Mais l’histoire sait désormais que le mot est à Césaire qui au départ a utilisé un autre vocable : la nègrerie qui est le titre d’un article publié dans l’étudiant noir dans lequel il déclare « Ce que veut la jeunesse noire, c’est la résurrection… ». Cependant le triumvirat Césaire, Senghor, Damas ont fait de ce concept, le mot-pivot de la reconquête  de l’identité du Black, esclavagisé, colonisé, dépersonnalisé, nié, anéanti, rabaissé au rang des animaux, sans civilisation, sans histoire donc sans langage.  

«ma négritude n’est pas une pierre, sa surdité ruée contre la clameur du jour 
ma négritude n’est pas une taie d’eau morte sur l’œil mort de la terre

ma négritude n’est ni une tour ni une cathédrale  
elle plonge dans la chair rouge du sol
elle plonge dans la chair ardente du ciel
elle troue l’accablement opaque de sa droite patience.
 » 

Le poète René DEPESTRE justifie ce surgissement d’une conscience nègre et de la négritude par ces propos : « La négritude a été à un moment déterminant  de l’histoire de ce siècle, un effort de la part des intellectuels des Amériques  noires et des Antilles pour réhabiliter nos cultures, pour établir une revalorisation à la fois morale, esthétique et  politique de nos divers héritages africains. » 

Professeur qui séduit ses étudiants à partir de 1939, maire de Fort-de-France en 1945 puis député au parlement français, Césaire est un homme d’action, un politique qui  entre-temps a sympathisé avec le communisme avant de rompre avec lui le jugeant trop fermé dans une politique d’assimilation. Il est le poète  de la rébellion avec un verbe percutant qui rompt avec la décalcomanie traditionnelle ; un verbe qui porte la marque de violence connue au dadaïsme, au surréalisme, un verbe inquisiteur, mais porteur d’espoir. 

« demain
à quand demain mon peuple

la déroute mercenaire

finie la fête 
mais la rougeur de l’est au cœur du balisier  
mon peuple de mauvais sommeil rompu

peuple d’abîmes remontés

peuple de cauchemars domptés

peuple nocturne amant des fureurs du tonnerre

demain plus haut plus doux plus large 
et la houle torrentielle des terres

à la charrue salubre de l’orage. »

Un verbe qui hisse la révolte comme action libératrice :

« …Et elle est debout la négraille
la négraille assise

inattendument debout

debout dans la cale

debout dans les cabines

debout sur le pont

debout dans le vent

debout dans le soleil

debout dans le sang

debout et libre. (
Cahier, p. 147-148 )

Cette revendication de l’identité nègre est manifeste lorsqu’en parlant de ceux qui n’ont inventé ni la poudre ni la boussole ceux qui n’ont jamais su dompter la vapeur ni l’électricité ceux qui n’ont exploré ni les mers ni le ciel… (Ibid. p. 115)

Césaire accepte :

« j’accepte … j’accepte entièrement, sans réserve… ma race qu’aucune ablution d’hysope et de lys mêlés ne pourrait purifier ma race  rongée de macules ma race raisin mûr pour pieds ivres ma reine de crachats et de lèpres »(Ibid. p.129) La place de l’Afrique dans l’œuvre de  Césaire ?

Il faudrait reprendre ici la réponse de Césaire à une question d’Edouard Maunick  dans une interview réalisée en septembre 1977 : 

Edouard Maunick : Que représente pour vous le continent africain ?

Aimé Césaire: Ah l’Afrique ! … C’est un des éléments qui m’a singularisé parmi les Antillais. J’ai été le premier à leur parler de L’Afrique. Non pas que je la connaisse tellement bien, mais j’ai toujours l’habitude de dire que l’Afrique fait partie de moi-même. Elle fait partie de ma géographie cordiale. Je dois beaucoup à l’afrique. C’est elle qui m’a  permis de me connaître moi-même. Je ne me suis compris que lorsque j’ai connu des Africains et je n’ai compris la Martinique que lorsque j’ai eu fait un détour par l’Afrique. On ne peut comprendre les Antilles sans l’Afrique et c’est pourquoi il est absolument vain d’opposer l’antillanité à la négritude parce que sans la négritude, il n’y a pas d’antillanité. La Martinique et les Antilles dites françaises sont évidemment au confluent de deux mondes : un monde européen et un monde africain. (…)C’est une rencontre entre l’Afrique et l’Europe mais la composante essentielle, le soubassement, c’est l’afrique. » 

 Dans l’ouvre de Césaire c’est une Afrique qui porte la double image de la mère et du père, donc des ses origines malgré un passé difficile à porter. 

« Cette hargne à l’égard  du passé, cette sourde et inavouée rancune contre la terre-des-pères (cette Afrique à qui l’on a fait grief de n’avoir pas su protéger ou d’avoir livré ses enfants, mais qui en même temps garde son goût secret du paradis) ; bref, ce ballottement entre un passé  dont on veut pas et un  passé qu’on ne peut accepter parce qu’il vous accepte mal, on se hasarde à penser que dans la conscience antillaise retentit  encore et durablement un choc premier celui de la traite. ( Introduction aux Antilles décolonisées, Daniel Guérin,  p. 16) 

Ses condisciples et compagnons de lutte, Senghor et Damas n’ont pas eu cette fortune de vivre encore l’époque du NEPAD, de la mondialisation, de l’Unité Africaine même factice, de la Afrika connexion. Le dernier encore moins que le second : Damas est décédé à Washington en 1978, Senghor en décembre 2001.

A 90 ans aujourd’hui, Césaire apparaît comme l’artisan d’une jeunesses noire fière de ses origines, le symbole  vivant d’une lutte émancipatrice, « grand humaniste et universaliste » (Michel LEIRIS ). « Les peuples noirs garderont enfin de Césaire le souvenir d’un militant, d’un leader, d’un artiste qui a, d’une façon acharnée, travaillé à réveiller ses compatriotes et ses congénères de leur torpeur séculaire, à revivre leur grandeur passée, à leur inculquer le goût de l’action aux Antilles, en Afrique, aux Etats-Unis dans la réconciliation des hommes de tous les continents. » (René PIQUION, Les Trois Grands de la Négritude, 1967.
Les jeunes scolaires et les étudiants continueront à citer ces phrases engageantes, militantes :   

« ma bouche sera la bouche des malheurs qui des malheurs qui n’ont point de  bouche,
ma voix, la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir

et venant je me dirais à moi-même :

et surtout mon corps aussi bien que mon âme, gardez-vous de vous croiser les bras en l’attitude stérile du spectateur, car la vie n’est pas un spectacle, car une mer de douleur n’est pas un proscenium, car un homme qui crie n’est pas un ours qui danse. » 

Ou encore ses propos de l’interview sus-citée accordée à Edouard Maunick : 

«  Le rôle de l’intellectuel dans le quart monde ne peut être qu’un cas particulier. Je considère d’abord que l’intellectuel est un peu la conscience d’une collectivité. C’est un être qui sert un certain nombre de valeur. Et cette conscience ne doit pas être passive mais militante. Et parmi les valeurs qui sont au cœur de son combat, il y a d’abord la justice, l’homme et la vérité. C’est très important surtout dans notre cas. Nous sommes à une époque où il est essentiel d’être lucide : dissiper les mythes, détruire les mystifications, voir et faire voir, ne pas mentir à soi-même et ne pas mentir aux autres… » 

Pour le monde entier il restera ce qu’il a été :   

Faites-moi rebelle à toute vanité, mais docile à son génie
comme le poing à l’allongée du bras !
Faites-moi commissaire de son sang

Faites-moi dépositaire de son sentiment
Faites de moi un homme de terminaison
Faites de moi un homme d’initiation
Faites de moi un homme de recueillement
 
Mais faites  aussi de moi un homme d’ensemencement. »

Bibliographie : 

Cahier d’un retour au pays natal (Poésie 1939
Les armes miraculeuses  (Poésie) 1946
Discours sur le colonialisme (Pamphlet) 1956
Ferrement (Poésie)       1959
Cadastre (poésie) 1961
La Tragédie du roi Christophe (théâtre )   1963
Une saison au Congo ( théâtre) 1966
Une tempête (théâtre ) 1968
Œuvre complète  (en trois volumes ) 1976
Moi, laminaire (poésie )  1982

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