| Ma
voisine du palier s’appelle Estelle. Elle a une petite
fille qu’elle appelle Gisèle. Toutes deux , citoyennes
ordinaires vivent sans éclats et sont passées championnes dans
l’art des scandales.
-
Gisèle, s’il te plaît , peux-tu m’apporter mon caleçon?
- Lequel maman?
- Combien en ai-je ? Idiote!
- Mais il est déchiré maman. Et tu le sais.
- Pas si fort idiote!
- Oui maman.
Elle
est supposée être barmaid dans un bar vulgaire. Dans
un quatrier populaire. Sa fille
va à l’école à côté. Au cours élémentaire je crois. Elle est frêle ,
maigrichonne. On la dirait
née d’une portée de 15 à 20 petits
et auxquels le lait maternel n’aurait pas suffit.
Sa mère est plutôt
ribaude d’un genre particulier.
-
Gisèle, s’il te plaît, peux-tu attendre dans le couloir le
temps que je vois ce monsieur?
- C’est toujours moi qui attends dans les
couloirs.
-Va, Obéis!
- Ouais, maman , c’est ce que je fais
toujours.
Et
boudeuse la petite.
Et
bientôt monte dans la chambre des cris de suppliciée . Vraiment
tout le monde en a sa claque de cette femme sans gêne. C’est
ainsi de lundi à dimanche et de dimanche à lundi. IL règne dans
le couloir un relent de souillure.
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Elle
paraît stable depuis trois jours. Ce qui, vu sous un certain
angle est un exploit. Elle sort avec un certain type
d’un look bizarre. Une tête de gland sur une
montagne de chair
informe dans le genre Zambla. Hier
je l’ai entendue parloter avec la concierge.
-
Rien qu’un mois
- Non.
- Comment peux-tu être si méchante? Garder Gisèle pour rien
qu’un mois?
- Je veux pas. J’ai une tapée d’enfants moi. Et ta souillonne
dès fois que tu lui enseignes vos manières de vous prendre dix
mecs dans la matinée.
- Je ne te permets pas de m’insulter vieille bique.
C’était
parti pour un rodéo d’injures ordurières, cochonnes.
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Ma
femme m’a quitté il y a un mois.. Elle est partie . je vis seul
maintenant. Toutes les femmes du couloir me diabolisent depuis ce
fâcheux malentendu. Une chaîne de «qu’en-dira-t-on»
ont fait croire à ma femme
que je sortais avec toutes mes élèves. Quand même! Malgré
la philosophie qu’endiratonnienne
que je lui ai professé avec force «je jure», elle
s’est laissée influencée
et m’a lavé à l’eau de crabes pourris.
Je
suis professeur de lettres au lycée et il m’est arrivé de
sortir avec certaines de mes élèves sans pour autant que cela
s’ébruite. Un câlin par ici et Dieu m’a-t-il vu?
Maintenant
je vis seul. Plus aucune fille , même celles qui après moi
couraient , ne veulent plus me sentir. C’est à croire que la présence
de ma femme les poussait à une concurrence sordide. A une
aventure sur une île énigmatique, lointaine qu’il fallait à
tout prix exploiter et conquérir: moi. Comme si ma femme en
vivant avec moi avait réalisé un exploit de Titans qui poussait
les autres femmes au défi.
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-
Prof
peux-tu me garder Gisèle rien que pour un mois?
Sans
manières, cette pimbêche. Et Gisèle qui est là à me regarder
avec sa mine de biche battue. A me regarder comme un chat
affamé de câlins.
-
Ce n’est pas possible madame. Je pars en voyage.
- Vous partirai à mon
retour. Merci
monsieur . C’est gentil à vous de bien vouloir garder Gisèle
avec vous. Sois sage avec monsieur,
Gisèle.
Et
elle est partie en coup de vent.
Je
suis resté hébété. Impuissant . Me coller une fillette dans
les bras comme ça. A moi
qui n’ai jamais su comment calmer un enfant qui pleure! C’était
la meilleure.
-
Saperlipopette!
Un
juron qui n’arrangeait rien.
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Un
an. Deux ans. Estelle n’est pas de retour. Et Gisèle pisse
toujours au lit. J’avais le cul dehors comme disent les
ivoiriens. J’étais au funérailles du chiens comme on le dit
chez nous.
Un
mois après le départ d’Estelle , ma femme est revenue. Elle
n’a rien voulu comprendre. C’est parce que je couchais avec
cette traînée qu’elle m’a laissé "sa bâtarde de fille." Une qui ne ferait pas chômer la
voirie. Et elle est repartie. Pour de bon cette fois-ci. Elle a tout
pris.
Moi
j’ai continué à langer, à torcher, à moucher, à laver la
Gisèle. Elle qui m’appelle «Oncle Théo».
Le
jour où j’ai vu la concierge à la porte d’Estelle avec la
police et un huissier, j’ai compris qu’elle ne reviendra
jamais et qu’entre Gisèle et moi, c’était à la vie à la
mort.
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A
la fin de la première année, j’avais tenté quelques démarches
pour la faire accueillir par le village d’enfants SOS ou par les
sœurs Bénédictines dont les compétences s’étendaient à ces
œuvres . Sans succès. Mais de plus en plus je sentais que je ne
pouvais plus me passer d’elle. Elle avait une intelligence
extraordinaire. Et à cela tout éducateur ne reste pas
indifférent.
La
cure d’urémie qu’elle suivait semblait porter des fruits.
Elle pisse moins d’une fois la semaine maintenant.
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J’ai
reçu à la fin de la cinquième année une lettre d’Estelle.
Elle disait ceci :
«Merci
prof pour avoir accepté garder Gisèle pour tout ce temps. Mon rêve
va enfin se réaliser: aller aux Amériques. Mon mari est un
américain.
Un Blanc. Et nous partons à la fin de ce
mois. J’ai obtenu mon passeport hier. Demain nous allons
pour le visa. A l’Ambassade des Amériques.
Dès
que j’arrive là-bas, je vous
fais venir Gisèle
et toi. Tu verras les
Amériques c’est plus que le Jardin d’Eden dans la Bible.
Embrasse Gisèle pour moi.»
Suivait
un paquet de fringues , de l’âge où elle
Estelle devait avoir cinq ans.
«l’Amérique , l’Amérique
Je veux l’avoir et je l’aurai»
Cette
chanson de Joe Dassin est devenue le Pater Noster de nos jeunes
négresses.
Même si les jeunes garçons eux aussi veulent tenter cette
aventure , le syndrome est plus installé chez les jeunes filles
qui pensent qu’en s’entichant mordicus d’un Yankee, c’est
le paradis assuré. Elles
passent le plus clair de leur temps à rêver de Mc Do
et se voient déjeunant à la même table que Michael
Jackson, Jordan, Will Smith et autre stars célébrissimes dans le
genre Léonardo Di Caprio. Elles ont les rêves plein la tête que
ça les démange.
Pour
les plus instruites, elles dépensent leur temps et leur sous à
faire des chats sur le web à la recherche des âmes sœurs.
Pauvres d’elles.
Bonne
chance à Estelle.
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A
la fin de la cinquième, année
j’ai obtenu une mutation pour
un lycée de la capitale. Gisèle passait en classe de 3è.
Sans hésiter je suis parti avec
elle. Son extraordinaire intelligence me consolait. Qu’eussé-je
fait si elle eût été idiote? Elle a toujours occupé le premier
rang et semblait avoir oublié l’existence de sa maman.
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Nos
désirs échappent aux
lois de la pesanteur. Ils arrivent ou n’arrivent n’arrivent
pas.. A la fantaisie du sort. Sans transition.
J’ai
fini par me marier. Avec ma collègue de Maths. Mariage de vieux
garçon et de vieille fille
pour marcher au pas et échapper aux quolibets
mortifères de la société. Au bout de deux ans de
traitements gynécologiques intenses, de cantiques chantés et de
psaumes récités, ma femme attend un enfant.
Gisèle
l’appelle maman. L’atmosphère à la maison est douillette à
souhait. Je crois que je suis vraiment comblé. Tout le monde a
oublié Estelle et ses Amériques. Personne ne sait où elle a
bien pu finir. Peut-être qu’elle n'est pas plus allée «aux
Amériques»
que moi chez les Pachtounes.
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Gisèle
, après un DESS en commerce International, a obtenu un stage de
six mois à Bruxelles. A l’aéroport où ma femme et moi sommes
allés l’accompagnée, et devant ma mine anxieuse, elle a souri
et a murmuré:
-
Ne soyez pas inquiets. Je n’ai plus l’âge des bêtises.
-
Je sais ai-je balbutié.
-
Si la femme se croit vulnérable partout, c’est qu’elle ignore
qu’elle a les mêmes potentialités que l’homme. Elle doit
apprendre à se
servir plus de sa tête que de son corps. C’est ce que petite
j’ai appris le jour où ma mère m’a abandonnée à ta porte.
Si tu n’avais pas été là…
Ce
jour-là nous avons pleuré. On pleure souvent dans les aéroports
et cela n’a paru choquer personne.
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*******
-
Allô !
Bonjour monsieur!
- Allô !Bonjour
monsieur!
- Je souhaiterais parler à M.Ted Hangui.
- Oui! C’est de la part de qui?
- Ah! C’est le docteur Marcus du Centre Hospitalier
Universitaire. Docteur en pandémiologie. Vous devez avoir une
parente souffrante hospitalisée chez nous.
Une certaine Estelle.
- Je vois Merci.
- Vous devez venir car son cas est très critique.
- Je sais.
-
Qui était-ce?
Je
ne pouvais pas mentir à ma femme.
-
La maman à Gisèle est admise au CHU.
- Aux Etats Unis d’Amérique?
- Non .Elle est ici.
- C’est la meilleure. Pauvre petite Gisèle.
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Estelle
était méconnaissable. Le Docteur Marcus nous a tout de suite précisé
le mal dont elle souffrait: le sida. A celui-ci s’ajoutait un
cancer du cerveau. Les résultats qu’il brandissait confirmaient
ses propos. Estelle avait très peu d’heure devant elle.
Il
y avait un mystère qu’il ne voulait pas nous dire. Comment par
exemple Estelle est-elle arrivée dans son hôpital? Qui a payé
les soins?
Pauvre
Estelle! Ses rêves, comme une haute marrée, l’a
mortellement engloutie. Or elle n’a jamais su nager dans cette
vie autrement que par son corps. Elle a eu la mort par où elle
cherchait la vie. Ses Amériques, elle les aura eues après sa
mort.
Pauvre
Gisèle. Informée, elle a dit qu’elle n’aura de larmes que
pour ma famille. Le reste est sans importance. Cruelle ?
Je
ne voudrais pas la juger. Surtout pas moi.
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Nous
l’avons inhumée au cimetière catholique. Les familles amies étaient
miennes. Les amis et les alliés étaient miens. Qui était
Estelle? Qui étaient ses parents? D’où venait-elle ma
voisine du palier? Une vie sans empreintes.
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Gisèle
a épousé un africain
américain qu’elle a rencontré à Bruxelles. Ils vivent à
Charleston en Caroline du Sud. Elle aura sans le vouloir vécu le
rêve de sa maman.
Toute
sa vie elle n’aura eu de cesse de me dire: «pour nous femmes,
la tête est la voie royale et loyale qui conduit au bonheur. Tout
autre raccourci est commerce de chair.»
Je
la comprends et dans mes prières, elle occupe une grande partie.
C’est ma femme qui jette un trouble dans mon âme de vieux prof
vicieux : «Tu aurais pu l’épouser tu sais. Elle est
belle fille.» Ce qu'elle ignore c'est que je dois à Gisèle de
n'avoir pas fini mes jours comme Estelle. Gisèle est cause que
mon âme s'est purifiée. La fille de ma voisine de palier m'a
sauvé; elle et donné le sens des responsabilités.
Ted
Hangui
Lomé 30 Avril 2002
11 h 42 |