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TOGOFORUM:
Vous n’êtes plus à présenter. Votre
engagement pour la culture est évident. Vous participez à tous les
Festhef. Le 8 Août 2003 vous avez initié une formation des
journalistes culturels. Quel était l’objectif de cette formation ?
Ayayi
Togoata Apédo-Amah:
C’est le Festhef qui a pris
l’initiative de cette formation en collaboration avec le réseau
des journalistes culturels du Togo. J’ai été sollicité comme
formateur avec pour objectif d’outiller
les journalistes culturels en matière d’art dramatique. C’était
une formation très sommaire qui n’a duré qu’une journée.
Je considère que
le journaliste culturel a un rôle pédagogique à jouer auprès du
public et des créateurs à partir du regard critique qu’il pose sur
un spectacle. C’est-à-dire qu’il ne doit pas se contenter de dire
si c’était bon ou mauvais en résumant la pièce accompagné
d’un commentaire politique ou idéologique. En effet, la première
question qui interpelle le critique est la question « Comment
? », dont la réponse consiste à
expliquer la technique, le style et tout ce qui concourt à
l’esthétique d’une pièce de théâtre.
TOGOFORUM: On ne peut pas dire que la
santé de notre culture est parfaite. Dans quelle mesure les
journalistes culturels peuvent-ils contribuer à l’améliorer ?
ATAA:
Malheureusement nous
constatons que beaucoup de journalistes culturels sont incultes et
ignorent tout de leur mission. Au Togo l’on est souvent
journaliste par accident pour régler un problème de chômage. Le
Togo est et demeure une colonie française jusqu’à nouvelle ordre,
n’en déplaise aux grands naïfs qui croient que notre pays
devint indépendant en 1960 avec
l'« Ablodé Gbadja ». Les
journalistes en général et l’élite togolaise en
particulier, au lieu d’aider à libérer le peuple des fers
que l’on a ôtés de ses pieds et de ses poignets pour les
transférer dans sa tête, ne font que
l’enfoncer davantage dans l’asservissement et l’aliénation
culturels.
Comment peut-on
demander à des singes de libérer un pays lorsque eux-mêmes ne
sont pas conscients de leur statut de colonisés servilement
attentifs à singer bêtement tout ce qui vient d’Occident?
L’Afrique est en train de subir avec le silence complice de son
élite et surtout de ses clercs, un
génocide culturel sans précédent. Le constat est donc amer :
ce sont ceux qui sont censés éveiller les consciences des
autres qui doivent au contraire être déniaisés.
TOGOFORUM: Les médias
constituent le 4ème
pouvoir. Et les médias
au Togo sont surveillés
de très
près.
Par rapport aux sujets dont traite le théâtre,
les journalistes peuvent-ils avoir les mains libres ?
ATAA:
Le journaliste qui n’est pas un homme
libre n’est pas un journaliste. C’est un vil griot, un médiocre.
Nul n’est obligé d’être journaliste s’il a peur. A priori, aucun
sujet n’est tabou. Il est vrai que le journalisme peut être un
métier dangereux lorsqu’il s’attaque à certains intérêts. Mais il
y a un choix à faire. Il y a aussi la manière d’aborder les choses.
Bien souvent, il arrive que ce soit lui-même qui se ligote les
mains par l’autocensure et surtout la corruption.
Actuellement les
journalistes de la presse d’opposition à la dictature s’accusent
réciproquement dans les colonnes de leurs journaux de corruption à
haute dose en pointant un doigt crochu et souillé de merde en
direction de Lomé 2. Et comme dans le même temps, cette presse a
perdu sa critique, sa perspicacité, sa lucidité, je suis troublé.
TOGOFORUM:
Qu’est-ce qui fait du théâtre
un art redoutable ?
ATAA:
Aucun art n’est redoutable en soi.
C’est la façon dont on l’utilise qui peut le rendre plus ou moins
redoutable pour certains. Le théâtre peut en effet, être parfois
redoutable lorsque les sujets abordés sont directement en phase
avec une actualité brûlante. Cela dit, on ne fait pas de
révolution avec le théâtre ou l’art en général. Il arrive que les
créateurs, à l’écoute du peuple, saisissent davantage que
quiconque les signes avant-coureurs de certains bouleversements
socio-politiques.
TOGOFORUM:
Il vient de se créer
depuis deux ans l’ARETHES, l’Association des Rencontres Théâtrales
de Sokodé. Vous
percevez ces Rencontres comme
une rivale du Festhef ou un partenaire venu combler le déficit
culturel au Togo ? Une synergie avec
les Rencontres et le Festhef ne ferait-elle
beaucoup de bien à
la culture?
ATAA:
Il ne faut pas voir les choses en
termes de rivalité mais en terme d’émulation. Je milite pour une
décentralisation de la vie culturelle au Togo. Le monopole de Lomé
doit être brisé en la matière. La force des associations qui
animent la vie culturelle au Togo ne réside pas dans leur
isolement, mais dans une collaboration franche, car il y a de la
place pour tout le monde.
La culture n’est
la propriété privée de personne. Si beaucoup d’initiatives du
genre ont échoué, c’est à cause de la mesquinerie, de l’inculture,
et d’une politique à courte vie de promoteurs obnubilés par la
protection d’une chasse gardée plus ou moins juteuse.
TOGOFORUM:
Antonin Artaud dans Le théâtre
et son double
conseillait que soit supprimé
le primat du latin. Peut-on vraiment se passer du latin au théâtre
?
ATAA:
On ne peut pas supprimer la parole au
théâtre. Antonin Artaud a voulu lutter contre la place trop
prépondérante que les dramaturges lui ont accordé depuis le
théâtre classique au XVIIè siècle. La parole n’est qu’un langage
théâtral parmi d’autres. Le souci d’Artaud était donc de
contribuer à rétablir un certain équilibre entre tous les langages
théâtraux : paroles, gestes, mimes, décors,
signes, etc. …
TOGOFORUM:
L’esthétique
théâtrale, la mise en scène
ont depuis évolué.
Quels jugements portez-vous sur la qualité
des spectacles qui se jouent au Festhef ?
ATAA:
Au Festhef, il se passe la même chose
que dans tous les festivals : il y a le bon et le moins bon. Je
constate que le théâtre togolais évolue dans un sens beaucoup plus
professionnel qu’auparavant dans la mesure où les créateurs
commencent à comprendre que l’art requiert beaucoup de travail et
de sérieux. Le dilettantisme et le bricolage ne paient pas. La
conséquence heureuse de ce nouvel état d’esprit, c’est que,
aujourd’hui, plusieurs troupes togolaises évoluent sans complexe
dans la cour des grands sur le plan international.
TOGOFORUM:
Vous
étiez en juin
2003 à Sokodé.
Racontez-nous ce séjour.
ATAA:
Il s’agit d’un projet de formation
ficelé par une association regroupant les artistes de Sokodé et
financé par l’Union Européenne. Je suis chargé de l’ atelier de
dramaturgie. Il y avait aussi des ateliers consacrés à la mise en
scène, au jeu d’acteurs et à la régie. Cette formation réunissait
plusieurs compagnies de la région centrale du Togo. La demande en
formation à l’intérieur du pays est forte car les artistes du
théâtre togolais se forment essentiellement sur le tas ; ce qui
explique une partie des problèmes que rencontre le théâtre au
Togo.
TOGOFORUM:
Quels conseils donnez-vous aux metteurs
en scène
?
ATAA:
Le travail, le travail, le travail,
le travail. Il faut ensuite qu’ils soient ouverts à la critique,
car, bien souvent, en cas de petit succès, certains se croient
infaillibles et ont la grosse tête.
TOGOFORUM:
De plus en plus de metteurs en scène
recourent aux contes. Est-ce parce que les pièces
traditionnelles ne leur offrent pas un registre assez large
d’expression d’une certaine esthétique théâtrale ou c’est tout
simplement le désir de revisiter le passé
?
ATAA:
Il ne s’agit pas de cela. Au Togo et
en Afrique de l’Ouest, le conte dramatisé a été créé au début des
années 1990 par la troupe togolaise ZITIC avec un énorme succès
qui a débouché sur des tournées en Afrique et en Europe.
Beaucoup de
troupes africaines et togolaises se sont mises à pratiquer cette
nouvelle esthétique théâtrale. C’est une bonne chose.
C’est aujourd’hui
un genre à la mode avec ses exigences qui font entrer en ligne de
compte la musique, la danse, la chorégraphie… Toute la difficulté
de ce genre consiste à établir un bon équilibre entre le récit et
l’action tout en évitant les pièges du folklorisme.
TOGOFORUM:
S’agissant des
œuvres théâtrales,
on ne peut pas dire que les maisons d’édition s’ouvrent à
tous les auteurs. Pourquoi peu d’auteurs se font-ils
éditer ? Il est vrai que le texte
théâtrale ne trouve sa consécration que lorsqu’il est créé.
L’édition,
ce n’est quand même
pas mal ?
ATAA:
Aucun dramaturge ne refuse d’être
édité ; bien au contraire. Mais il se fait que les maisons
d’édition au Togo sont dans un coma profond, financièrement
parlant. Malheureusement l’Etat ne fait rien pour favoriser
l’éclosion culturelle du pays. Le gouvernement semble cultiver
l’inculture et l’ignardise. Comment dans ces conditions parler de
développement ? Depuis 1960, nos dirigeants successifs ont
totalement ignoré la dimension culturelle du développement. En
réalité, l’Etat n’existe même pas au Togo.
TOGOFORUM:
Comment entrevoyez-vous le théâtre
togolais d’ici à
10 ans ?
ATAA:
Je ne suis pas prophète, mais gageons
qu’il sera beaucoup plus riche qualitativement qu’en 2003.
TOGOFORUM:
Des préoccupations
particulières au sujet du théâtre et de la culture ?
ATAA:
Il n’existe aucune grande nation sans
une grande culture. L’art et la culture peuvent concourir
grandement au déniaisement des peuples colonisés d’Afrique pour
briser les chaînes du colonialisme et des dictatures analphabètes.
La culture est une arme puissante pour briser le pacte colonial et
hâter la fin du sinistre règne des tirailleurs ubuesques qui
plongent l’Afrique dans un bain de sang et le ridicule. La
domination est beaucoup plus mentale et psychologique qu’autre
chose, car nos oppresseurs ne sont pas aussi forts qu’ils veulent
le laisser croire.
TOGOFORUM:
Si une fée
vous demandait comme le conte de formuler un vœu, un seul vœu pour
le théâtre togolais, que diriez-vous ?
ATAA:
Que le théâtre de demain célèbre
l’Afrique libérée.
TOGOFORUM:
Nous vous remercions. |