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 Éditorial 

Le 20 dec. 2002

Que retenir de l’interview de Monsieur Comi Toulabor? 
Joseph Takeli
   

Première partie:  La question foncière au Togo en rapport avec le régime Eyadema 12-20-02

Deuxième Partie:
Il n' y a pas d'Alasane Ouattara au Togo 12-30-02

Je ne sais combien de fois j’ai écouté ( ) l’interview* accordée par le chercheur togolais  Comi Toulabor à Radio France Internationale en date du 5 décembre 2002. Je tente, depuis, de n’en rien dire, mais je n’arrive pas. 

S’il m’était donné de faire un résumé en quelques mots de l’interview ou de dire ce que j’en pense, je ressortirais l’aspect apocalyptique de celle-ci, pas pour condamner mais pour rechercher des solutions. Je dirais surtout ma deception face à ce que j’appelle la énième démission de l’intellectuel togolais face à son devoir d’éducation des masses. 

Et si je n’étais pas Togolais, je noterais avec regret que rien de positif n’attend le Togo dans le court et long terme, à en croire les propos de Monsieur Toulabor. Mieux, je dirais que le chercheur togolais s’en remet à la fatalité en ne suggérant aucune reponse soulageante. Je noterais qu’il met simplement en relief certaines tares de sa société en dissimulant d’autres qu’il n’ose pas ou ne veut pas combattre. Je pense à sa présentation de la presse togolaise qui serait blanche comme neige par rapport aux propos d’ostracisme, revenchards. Tout recemment nous dénoncions des propos peu honorables, tribalistes et steriles à l’endroit de Zarifou Ayéva dans un quotidien togolais. Nous pensons que ce camouflage n’enrichira pas cette presse qui peut et doit s’améliorer avec le temps, surtout si ses lecteurs se montrent exigeants et non complaisants. 

Je stigmatiserais enfin les propos plébéiens du genre: “ethnie présidentielle”, “usurpateurs”, Non! Normalement, cette crise devrait servir de repoussoir, mais à partir du moment où le pouvoir lui même se sert de cette crise, alors, que font les gens dans leur discours ; c’est de dire, bien on en a assez d’Eyadema ! Ecoutez, nous aussi passons par la Côte d’Ivoire et donc comme ca, les choses seront clarifiées. Pour moi, la crise ivoirienne trouve ses sources dans les ambitions des hommes politiques ivoiriens, tous bords considérés, et n’a rien à voir avec l’intérêt des populations. Elle ne clarifiera rien du tout.

Le journaliste de RFI, Christophe Boisbouvier a insisté sur la question de savoir si la crise ivoirienne ne pouvait pas servir de repoussoir pour les Togolais. La reponse qui a été donnée fait peur. Mon propos ici n’a pas pour but de m’en prendre à Monsieur Toulabor, mais plutôt d’apporter des nuances et des compléments qui ont fait gravement défaut dans la contribution de notre compatriote et sans lesquels le scenario ivoirien pourrait se jouer au Togo. D’entrée j’affirme pour ma part qu’il n’y a pas de similitudes entre les crises togolaise et ivoirienne et qu’un rapprochement est hasardeux et pourrait servir ceux qui veulent voir le Togo sombrer. Je ne suis pas non plus d’un optimisme béat en ce qui concerne l’avenir de mon pays. Je pense qu’il y a un travail sérieux d’éducation à faire et que les intellectuels doivent s’y ateler sans complaisance. Deux points importants me préoccupent depuis le 5 décembre dernier: La question foncière abordée dans l’interview(Première Partie) et la comparaison entre Gilchrist Olympio et Alasane Ouattara (Deuxième Partie). 

Première partie: La question foncière au Togo en rapport avec le régime Eyadema 

Lorsqu’on aborde la question foncière au Togo sans nuances et sans faire très attention, on aide bien souvent le régime du général Eyadéma qui cherche des failles dans nos propos et comportements pour bien asseoir son règne calamiteux et ensanglanté. Si les problèmes fonciers se posent avec une acuité ostensible au Sud du Togo, avec en équation les propriétaires et les “usurpateurs venus vendre leur force de travail”, il n’est pas faux que sur toute l’étendue du Togo, le régime a su diviser les populations sur cette même base pour mieux régner. Il existe des tensions latentes dans la prefecture de la Kozah entre divers groupes ethniques qui n’attendent qu’une étincelle pour prendre feu si les intellectuels ne jouent pas vraiment leur rôle d’éducateurs et s’ils ne cessent pas de discourir en victimes.  

Les propos de Monsieur Toulabor ont le mérite, toutefois, de ressortir avec courage ce que beaucoup de gens au sein de l’opposition togolaise redoutent fort et repugnent à reconnaître: Reconnaitre que les pogromes de 1990-1991 étaient aussi le fait de propriétaires terriens au Sud du Togo qui estimaient à juste titre que l’heure avait sonné pour eux de reconquérir ce qui leur avait été volé. L’opposition a toujours soutenu le contraire en disant que c’est Eyadema qui avait seul organisé tout le flux migratoire de 1991 vers le Nord des populations dites “usurpatrices.” 

En réalité le problème revêt trois dimensions que le chercheur Toulabor devrait avoir en tête en abordant une question aussi sérieuse sur une antenne internationale. Cette antenne qui bien souvent nous cause plus de tort qu’elle ne nous sert. RFI a toujours voulu présenter la crise togolaise comme un problème Nord-Sud, comme du temps des indépendances avec l'organisation des chefs traditionnels du Nord en parti politique. Et malheureusement, beaucoup de nos propos, peu mesurés ont toujours participé de l'instrumentalisation  des points cardinaux Nord-Sud en armes politiques redoutables. 

-    La première réalité du problème foncier togolais est qu’en effet des Kabyè (pas tous) ont effectivement usurpé des terres qu’ils exploitaient en s’appuyant sur la force militaire que leur garantissait le pouvoir et ont lésé les vrais propriétaires. La même situation prévaut au Nord du Togo et en particulier dans la Kozah où les Lama ont perdu leurs terres au profit des Pya et même des Pya au profit d’autres Pya plus proches du chef de l’Etat etc. Sarakawa qui jadis faisait parti de la prefecture de Doufelgou est désormais rattaché à la Kozah avec des expropriations révoltantes. Le village de Yaka est desormais partie intégrante de la Kozah, malgré les habitants. En 1992, il y a eu un affrontement mortel à Sotouboua entre les Tém de Fazao et des Kabyè manipulés et appuyés par des militaires. On rapporte que le quartier Sékéndéria dans les environs du Lycée de Sotouboua fut vidé de ce qu’il comportait de Tém. Il existe plein d’exemple au Nord du Togo. 

Si on convient donc que le problème foncier est un problème national, on voit très bien que les indices ou “ingrédients” d’un affrontement à l’ivoirienne ne sont pas réunis au Togo comme l’affirme Monsieur Toulabor. A moins de persister à croire qu’une partie du Togo est plus lésée qu’une autre alors que la réalité est toute autre. La configuration politique du Togo est telle que nous pouvons nous rejouir de ce que le problème Nord-Sud est maintenu articiellement par des esprits retrogrades et que le pire peut être évité si nous sommes honnêtes et si nous aimons notre pays. 

Parlant de l’usage plébéiens des mots que je déplore dans les propos de Monsieur Toulabor, il faut rendre un hommage à un personnage qui a su formuler la problématique dès 1990. Il s’agit du Kabyè Boona Awilon Kétéwili. Rien que pour lui et pour tous ces combatants Kabyè inconnus, on peut se priver de préjugés et d’assimilations grossières et décourageantes. A cause de quelques Kabyè qui n’auraient pas payé leur loyer dans des conditions déplorables, il aurait été judicieux d’avoir en tête des statistiques fiables qui soutiendraient les propos du chercheur, donc de l'homme averti.  

Invité par la Ligue estudiantine pour le développement integral en juin 1991 pour une conference-débat, le président de l’association “Différence Positive”, Monsieur Kétéwili expliqua dans un amphithéâtre bondé d’étudiants - Amphi 600 pour ceux qui connaissent l’Université de Lomé- comment il avait pris l’initiative de formuler le problème foncier et d’attirer l’attention des cadres Kabyè en prévision de ce qui pourrait se passer plus tard. Il expliqua comment il devint malheureusement l’homme à abattre par le système Eyadéma et comment lui et ses amis de “Différence positive” écumaient les villages du Kloto, munis de  lampions, pour expliquer aux villageois la nécessité de vivre en harmonie, malgré les differences et surtout malgré les divisions et frustrations causées par Eyadema et son régime. Kétéwili voulait recenser tous les cas de frustrations de vrais propriétaires afin, d’une part, de parler aux usurpateurs, et d’autre part d’éviter les amalgames futures entre nouveaux propriétaires légaux et légitimes et usurpateurs sans conscience. On s’imagine aisément que son oeuvre n’eut aucune chance d’avancer! 

L’exemple nous montre bien qu’il faut éviter des clichés, des stéréotypes, des préjugés du genres “l’ethnie présidentielle” etc… Il y va du bon aboutissement du processus démocratique. Ce language nous coûte déjà beaucoup et il est temps de l’abandonner. Nous n’avons pas besoin de passer par la voie des Ivoiriens pour clarifier quoi que ce soit.

-    La deuxième réalité est que le système politique du géréral avait réussi en 1991-1992 à faire partir beaucoup de Kabyè vers le Nord en s’appuyant sur les tensions qu’il avait lui-même créées, même dans des villages où il n’y avait aucun problèmes d'usurpation de terres entre “autochtones" et "étrangers”. Point besoin de dire que le régime  maîtrise bien les failles des Togolais en général et de l’opposition en particulier dont beaucoup de militants ne se privent guère du language “d’ostracisme” et peu mesuré. Cette deuxième réalité est bien connue car elle est propre à tout système de dictature. 

      Malgré tout et encore une fois, la configuration politique ne se prêtant  pas, Eyadema n’a pas réussi à nous imposer une guerre civile dont peronne n’a besoin et qui n’a jamais réussi à clarifier rien du tout sur le continent.

-    Une dernière réalité du problème foncier au Sud du Togo est que des propriétaires avaient vendu leurs terres à ceux qui les exploitaient en bonne et due forme. Mais ces anciens propriétaires ou leurs descendants, profitant du vent démocratique et voulant récupérer leurs terres, ont chassé les nouveaux propriétaires, leur volant tous leurs biens. 

Des sages dans certains milieux au Sud du Togo se sont battus pour qu’il n’en soit pas ainsi chez eux. En exemple: Un doyen du village de Zavé dans la préfecture d’Amou, le vieux David Kossi Ekpétsou Goumégou dit Adam -  décédé le 23 fevrier 2002, paix à son âme - s’était fermement opposé à ce que des jeunes de Zavé, très peu laborieux et devenus envieux, ne chassent de braves travailleurs Kabyè devenus propriétaires et même assimilés au seul milieu du Togo qu’ils connaissaient. La détermination de ce doyen fit tache d’huile et inspira les notables des villages tels que Gléi, Ayolè, Kokoyo, Atikpaï, Bassè, Kpatègan, Kougblénou Kopé, Adam Kopé etc.      

Une question importante s'impose: Est-il donc impossible ou est-il si anormal que des gens deviennent propriétaires terriens "du jour au lendemain"? 

Je pense pour ma part qu’en déhors des cas de vraies usurpations déplorables et condamnables à tous égards, il est tout à fait normal et juste qu’un individu devienne propriétaire d’une terre qui n’appartenait pas à ces ancêtres. C’est cela aussi appartenir à un même pays et cela participe du processus d’intégration des peuples en vue d’une nation. 

C’est les larmes aux yeux que j’ai vu le vieux Akakpo maltraité et chassé en 1992 de  sa maison de Tchébébé dans la prefecture de Sotouboua. Chassé et maltraité par des Kabyè qui étaient chassés eux aussi du Kluto. Papa Akakpo, comme on l’appelait là-bas, vivait dans ce village depuis les années 50, longtemps avant ma naissance. Il était un notable du village qui s’assayait toujours aux côtés du chef canton de Tchébébé, Monsieur Alaye Bassi, un Kabyè, pour les traitements des affaires du village et les  jugements coutumiers. Il fut forcé à quitter mais ses enfants qui se considèrent comme de Tchébébé s'y sont mariés. Quoi de plus normal? Je revois la famille Kumako de Tchébébé qui n’a pas d’autre chez que ce village qu'ils aiment et que le vieux maitre à la retraite a choisi pour ses vieux jours. Quoi de plus normal? Je relis la peur dans les  yeux de Kokouvi avec qui j'ai grandi et la peur dans les yeux de ses soeurs jumelles Akoko et Akuélé, toutes mariées dans ce village. Je revois leur peur de se voir chasser un jour pour  appartenance douteuse, alors qu'ils sont propriétaires de parcelles de terres où vivre. Sont-ils étrangers? Non! N'ont-il pas le droit de devenir propriétaires. Que si!

Alors démocrates des autres coins du Togo, n’avez-vous pas versé des larmes lorsque les pogromes de 1991-1992 faisaient des victimes innocentes dans votre village? Dans l’affirmative, unisons-nous pour éviter que ceux qui veulent exploiter nos différences n’aient gain de cause. 

Deuxième partie: Il n’y a pas d’Alasane Ouattara au Togo 12-30-02

Pour soutenir qu’il existe des similitudes entre les crises togolaise et ivoirienne, Monsieur Comi Toulabor dit que “nous avons notre Alasane Ouattara au Togo, en la personne de Gilchrist Olympio.” Je tente ici de démontrer le contraire, même s’il a pris soins de préciser qu’il s’agit d’un discours tenu par le gouvernement seul dans le but d’écarter M. Olympio. C’est vrai que l’idée émane du pouvoir Eyadema, mais je note depuis plus de 2 ans que le débat entre Togolais sur la crise ivoirienne est faussé à cause justement de cette assimilation. J’ai peur qu’en se faisant l’écho de ce genre d’élucubrations et manoeuvres, on ne leur accorde trop d’importance et partant on ne favorise leur concrétisation. Avant de tenter de  resortir clairement ce qui distingue fondamentalement Messieurs Ouattara et Olympio (B), il me paraît indispensable de rappeler ici ce que nous savons tous et que pourtant nous n’arrivons pas à corriger en nous et qui favorise les guerre civile sur le Continent (A) 

A – Les contradictions suicidaires de l’Africain.  

En elles-mêmes, nos tribus ne sont aucunement nos ennemis. Elles peuvent, en fait, être source de grande richesse. C’est seulement ce qu’elles ont d’exploitables par les esprits malins qui en font des démons redoutables. C’est surtout notre incapacité de faire valoir ce qu’elles comportent de “différence positive” (comme le dirait Monsieur Boona Kétéwili) qui constitue un problème. 

Dans le cas particulier du Togo, le tribalisme a été, comme tout le monde le sait, un des piliers du régime Eyadema. Ce régime n’a pas par lui-même inventé le phénomène dans tous ses  aspects négatifs et destructeurs, comme on l’entend dans beaucoup de discours politques chez nous. Tout recemment encore Gilchrist Olympio défendait cette idée en ces termes: «C’est M. Eyadéma qui a introduit le tribalisme dans notre pays pour justifier son assassinat de 1963. Il suffit d’examiner la structure ethnique de nos partis de l’opposition démocratique pour constater que personne n’est tombée dans son piège.» (interview accordée à “Crocodile” déc. 2002). Qu’Eyadéma ait utilisé le tribalisme pour justifier l’assassinat du père de l’indépendance, c’est certain. Mais qu’il ait inventé les tendances (bonnes et mauvaises) aurait requis chez lui des compétences presque divines.  C’est certain, ce régime a amplifié le phénomène de la manière la plus dévastatrice qui soit et surtout n’a rien fait en faveur de la vraie unité nationale. Tout cela avec la complicité d’intellectuels qui, apparemment, n’avaient pas ou n'ont toujours pas d’autres repères de reflexion et d’analyse.   

Dès le tout début du processus démocratique au Togo, quelqu’un avait écrit un article dont des passages me sont restés gravés au cerveau. Je ne me rappelle ni dans quelle revue, ni qui en était l’auteur. L’article disait à peu près ceci: les générations togolaises des 15, 20, 30 et même 40 ans sont  victimes d’une éducation qui a favorisé la dictature togolaise dans ses manipulations des reflexes ethnicistes et regionalistes. 

Bien qu’aujourd’hui nous sachions tous que les tares tribales sont nos pires ennemis, nous n’arrivons souvent pas à les  combattre. Nos éducations familiales, même les plus honnêtes et les plus bénignes ont évolué dans cette ambiance de suspiscion entretenue pendant pratiquement deux quarts de siècles. Elles ont inoculé en nous ces tares dont nous nous défendons publiquement, même si en privé nous nous y complaisons. Nous en avons honte, certes, mais la question reste de savoir pourquoi nous n’arrivons pas à nous en défaire complètement. 

Pour ma part, aussi bien sur le plan de la lutte dans son ensemble que  sur la question qui fait l’objet de notre analyse, c’est-à-dire les tares tribale, l’opposition togolaise a du chemin si elle ne veut pas que Eyadema et la France ne continuent d’exploiter les tribus  pour nous imposer ce qui est réussi en Côte d’Ivoire. 

On veut savoir au Togo si le terrain ne se prête pas à une guerre civile à l’ivoirienne pour que personne ne sorte ni gagnant ni perdant; ni boureau, ni grand homme. Avec une guerre civile, Eyadema sera admis à négocier, l’opposition aussi. C’est à nous d’être honnêtes envers nous-mêmes pour ne pas prêter le flanc aux enventures incertaines. 

Les habillages de nos partis politiques ne sont pas la panacée. Il y a un travail plus profond qui doit commencer par les intellectuels eux-mêmes en déhors des partis politiques. Il peut s’agir de sketchs, de pièces de théâtre, des chansons, etc…Il nous suffit d’un petit effort qui a pour nom honnêteté et quête de vérité. Des atouts encourageants existent déjà dans notre pays qui rassurent sur notre avenir. 

N’est-ce pas que pour les besoins de domination des peuples, les lignes qui suivent ont été écrites? «S'il y a des moeurs et des coutumes à respecter, il y a aussi des haines et des rivalitées qu'il faut démêler et utiliser à notre profit, en opposant les unes aux autres, en nous appuyant sur les unes pour mieux vaincre les autres.» Ces propos sont du Maréchal Louis-Hubert Lyautey,  colonisateur français au Maroc. Ces lignes nous sont rappelées par Francois-Xavier Verschaves dans Noir Silence à la page 93. 

Ma question à ce niveau est de savoir ce qu’inspirent ces lignes aux intellectuels du continent dont Alasane Dramane Ouattara lorsqu’ils évoquent malicieusement les reflexes tribaux comme armes de combat.    

Des signes évidents d’espoir pour le Togo  

Heureusement, et grâce au vent démocratique, les Togolais (et les Africains) peuvent apprendre à se connaître et à créer progressivement une ambiance de confiance véritable fondée sur l’appréciation de l’Homme selon ses capacités, ses convictions, ses talents, bref selon sa qualité d’homme et non suivant qu’il appartienne à tel ou tel groupe ethnique. 

Parmi la multitude d’élements positifs au Togo qui montrent que nous nous éloignons progressivement du démon, j’aimerait saluer la mentalité en constante évolution des étudiants de l’Université de Lomé. Malgré les manipulations et contre les consignes, les étudiants du Nord du Togo defient le régime Eyadéma au quotidien. A tel point que ce dernier a décidé de les punir en augmentant abritrairement les frais de scolarité à l’université de 6.500 à 50.000 francs CFA.  

L’interview accordée à togoforum.com par l’ancien leader étudiant, Alphonse Lawson Hellu le 15 avril 2002 est très révélatrice et permet d’espérer pour le Togo. En voici un extrait: 

«TOGOFORUM: L’Université du Bénin a été pendant près d’un quart de siècle, un centre de culture et d’expérimentation des tendances tribalistes, régionalistes et autres réflexes rétrogrades. C’est ainsi que nous avons connu des Mouvements tels que L’Amicale des Etudiants du Nord Togo (AMENTO), l’ Association des Etudiants de l’Université du Benin (AETB), les amicales par préfecture etc.…Dans les année 1990, vint le vent de démocratie avec son cortège de mouvements associatifs dont les objectifs sont restés vagues les uns que les autres. La plupart des mouvements d’étudiants étant créés ou parrainés par les partis politiques en quête du pouvoir, etc...   

Pouvez-vous nous dire s’il y a une évolution positive sur le plan des mentalités et nous préciser ce qui, selon vous, est nécessaire pour que la jeunesse estudiantine togolaise (ou africaine) s’éloigne d’errements aussi ridicules que nuisibles?  

M. A LAWSON-HELLU: J’ai tout lieu de penser qu’en réalité l’université de Lomé a été victime des tribalites de tout acabit qui ont réussi à  instrumentaliser le tribalisme en pensée politique au service de leur intérêts machiavéliques et sordides. Les associations dont vous venez de faire mention en sont la matérialisation concrète.   

Aujourd’hui je peux vous garantir qu’une révolution intérieure s’est produite au sein de la communauté estudiantine décidée à découdre avec les préceptes de tribalisme des politiciens machiavels. Le bon sens, les valeurs universelles de justice, d’équité, de liberté, de tolérance, d’enrichissement dans la différence, de solidarité sont les choses les mieux partagées dans la communauté estudiantine et fondent le soubassement de la conscience des étudiants togolais. 

Je peux illustrer mes propos par quelques exemples précis : Nos assemblées générales populaires sur le campus de Lomé sont souvent pimentées par des chants de guerre kabyè, et des rythmes cotocoli qui annonçaient les couleurs. Des étudiants imams et pasteurs confiaient la manifestation à Allah le DIEU TOUT-PUISSANT. Les radicaux du mouvement sont en grande partie issus du septentrion. La sécurité des responsables du CEUB et le service de renseignement étudiant se sont consolidés grâce à cette complicité interne. Nos marches de protestations qui bloquaient le boulevard de LOMÉ II pour  empêcher le "Timonier" de faire sa navette habituelle avaient en tête de pont des étudiantes du Nord.

Nous avons su nous réunir sur la base des idées et des valeurs. Mes plus proches collaborateurs dont certains partagent l’exil avec moi actuellement viennent du Grand Nord.  

Au Togo, comme d’ailleurs dans tous autres les pays, des différences qui sont sources de richesse existent certes, parfois même très prononcées  mais de tribalisme, il n’en existe que dans le cœur et l’esprit des tribalistes.   

TOGOFORUM: C'est une bien bonne nouvelle d'apprendre que la nouvelle génération d'étudiants de notre université se démarquent des errements de leurs prédécesseurs.» 

B - Des données qui contredisent toutes similitudes entre ADO et Gil  

Pour rassurer le lecteur qui pensera peut-être que ma position est très partisane et contre Ouattara, j’aimerais reformuler ici une idée que j’ai défendue il y a un peu plus de 2 ans (Nov. 2000). C’était dans un débat que je tentais d’initier sur la question mais qui n’eut pas grand succès. La seule réaction fut celle de Lionel Akpabie qui prit le contre-pied de ma position avec une argumentation soutenue et respectable. Je sais qu’il la soutiendrait aujourd’hui peut-être, comme beaucoup d’autres Togolais et une bonne partie de la jeunesse africaine. Mais la vraie justification de ma position vis-à-vis de Monsieur Ouattara provient de ce que je viens de dire dans ce que j’appelle les contradictions suicidaires de l’Africain.

J’estimais pour ma part - et c’est ma position aujourd’hui - qu’Alasane Dramane Ouattara a mal formulé son problème et qu’il a empêché l’éclosion et l’évolution d’une pensée panafricaine qui veut que dans le souci d’une intégration de l’Afrique, tout Africain puisse offrir ses services même au plus haut niveau d’un Etat africain dont il aurait même “une nationalité douteuse”. Pourvu qu’il se sente vraiment attaché à cet Etat. Je suis d’autant plus sévère vis-à-vis d’ADO que je considère qu’il est un intellectuel et qu’il sait que la manipulation de certains de nos instincts est plus que dangéreuse. Je reprends ici ce que j’aurais voulu qu’ADO tienne comme discours dès le tout début de la crise sous le règne de Henri Konan Bédié: 

«Oui, j'ai été Voltaïque. Mais j'ai une forte parenté avec la Côte d'Ivoire. Ce qui explique que j'aies pu y être Premier Ministre avec les succès économiques que j'ai pu apporter à la Côte d'Ivoire. Je n'ai pas honte de mes origines burkinabé. En plus et surtout, nous sommes dans une ère où l'Afrique doit devenir UNE. Par conséquent,  j'invite tous les Ivoiriens et tous les Africains qui rèvent d'une grande Afrique à me joindre dans ma lutte» 

Au lieu de ce discours, Alasane Dramane Ouattara a opté pour les méthodes françafricaines qui elles-mêmes ont inspiré la formulation déplorable du problème de sa nationalité. L’idéal aurait été que ce problème ne fût jamais posé mais aussi la réponse édéquate aurait été qu’ADO fasse très attention à ne pas recourir à nos ennemis les plus redoutables qui ont pour noms: le tribalisme, le régionalisme, et la religion. 

1- Les cauchemars d’Eyadema et la nationalité de G. Olympio 

Eyadema tremble depuis sa prise de pouvoir à l’évocation du nom Olympio. Après l’élection présidentielle de juin 1998, Jacques Rozenblum, dans son éditorial sur Rfi a lâché une phrase qui résume le mieux le sentiment d’Eyadema vis-à-vis de Gilchrist Olympio: «On dirait que le fantôte du père a sauté au visage du général». Or on sait qu’au Togo, aucune décision du gouvernement ne se prend qui ne conforte le général dans son pouvoir. J’ai constaté que par assimilation, les Togolais se laissent distraire par une personne qui voit en Gilchrist le fautôme de celui qui fut assassiné en 1963. C’est-à-dire celui qui lutta contre le colon et obtint l’indépendance du Togo. En Côte d’Ivoire, il est établi que Monsieur Alasane Ouattara s’est prévallu d’une autre nationalité. Le contester serait faire preuve de mauvaise foi. Au Togo, Gilchrist Olympio est togolais de père et de mère. Il vit en exil par la faute de celui qui lui dénie sa nationalité.    

2- La fausse question de la nationalité de Gilchrist O. précède celle de Ouattara 

Le problème de la nationalité de Gilchrist Olympio est formulé comme une échapatoire depuis la mort du père de l’indépendance du Togo, par tous ceux qui redoutaient le retour d’Olympio père incarné dans son fils. Physiquement et peut-être idéologiquement. En clair, la question fausse de la nationalité de Gilchrist Olympio a préséance dans le temps sur celle d’ADO. Quand en 1992, Gilchrist Olympio échappait à l’attentat de Soudou, Alasane Ouattara était Prémier Ministre de Côte d’Ivoire et imposait allègrement sa carte de séjour coûteuse aux étrangers et Ouest Africains vivant au pays du vieux Houphouet, malgré les conventions et contre l’esprit panafricain. 

La question de l’Ivoirité, source de tout le problème en Côte d’Ivoire n’a-t-elle pas pour ancêtre la carte de séjour? Il y a un proverbe du village qui dit que «si tu apprends à ton enfant à frapper les autres, il  te coupera la jambe un jour». Un autre ajoute que «si tu poursuis avec trop de véhémence tes débiteurs, tu déboucheras sur la dette de ton père.» Aujourd’hui, Alasane Ouattara se veut défenseur des Nordistes qui ne sont autres que beaucoup de Burkinabè devenus Ivoiriens etc… 

3- Monsieur Olympio ne représente pas une region particulière du Togo 

Jusqu’à preuve du contraire, Monsieur Gilchrist Olympio du Togo n’est pas descendu aussi bas que de vouloir se présenter comme défenseur d’une région donnée du Togo. D’ailleurs et heureusement, cela n’est pas possible chez nous et surtout pas en rapport avec Monsieur Olympio. Ne dit-on pas au Togo que le plus Nordiste des Sudistes de l’opposition s’appelle Gilchrist Olympio en ce sens que sa grand-mère est de Dapaong, à l’extrême Nord du Togo?  Si l’on doit encore évoquer l’absurde, c’est-à-dire ses orignines “afro-brésiliennes”, il faudrait alors dire que Monsieur Olympio n’est Togolais que du Nord. Encore une preuve que la configuration politique du Togo ne permet pas un rapprochement avec celle de la Côte d’Ivoire. Les guerres françafricaines comme celle qui se déroule sous nos yeux ont leurs sources dans la complaisance opportuniste des fils du continent. Ces guerres n’ont rien à voir avec les intérêts de nos peuples. 

4- Henri Konan Bédié a exploité une situation réelle 

Une analyse rigoureuse du cas ADO ne permet pas qu’on adopte de simples positions politiques et partisanes en refusant de reconnaître qu’ADO n’a pas toujours été Ivoirien, même si on condamne toutes les manoeuvres visant à l’exclure de la politique ivoirienne sur cette base. 

La première interrogation ici et celle qui nous ramène à notre postulat de départ - à savoir qu'il n’y a pas d’Alasane Ouattara au Togo - est celle de savoir si la question de la naionalité d’Alasane Ouattara a les mêmes caractéristiques que celle de Gilchrist Olympio. 

La deuxième et qui se pose aux Togolais est celle de savoir si on peut remettre en cause la nationalité du fils du premier président de la Republique du Togo, sur la base des seuls cauchemars d’un seul individu. Cette question se liquide d’elle-même et n’a pas besoin qu’on perde du temps à tenter d’y répondre. 

A mon avis, les deux questions sur la nationalité sont très différentes. La seconde (celle sur Olympio) est  factice tandis que la première appelle quelques remarques importantes.  

Alors qu’on lui reprochait malheureusement de n’être pas Ivoirien, Alasane Ouattara avait préféré repondre qu’on lui reprochait d’être du Nord ou musulman; alors que l’on aurait attendu de lui un combat panafricain, il opta de se défendre avec la religion et le tribalisme. Ceci semblait lui garantir la “victoire immediate”: le pouvoir tout de suite. 

En effet, poser le problème dans un esprit panafricain reviendrait pour lui à n’être qu’un “idéologue” pour la jeunesse africaine (cela ne paye pas) et ne lui aurait pas permis de devenir chef d’Etat tout de suite. S’appuyant sur les differends latents ou déclarés en Côte d’Ivoire, et fort de ses moyens financiers, il organisa et réussit le premier coup d’état de Noel 1999, auquel tout le monde applaudit compte tenu de la dérive dictatorial de Bedié. J’avoue que notre erreur à tous c’est d’avoir applaudi au messie Guéi qui venait tout regler par la force à la place du peuple. Je tire mon chapeau à tous ceux qui n’avaient pas cru en cette solution. Lionel Akpabie était de ceux-là. 

Le pouvoir corrompant et grisant absolument, le général Guéi tourna dos à son commenditaire, Ouattara. Se braquant, le général emprisonna les principaux généraux acquis à Ouattara. Ce dernier appuya Gbagbo lorsque Guéi tenta de voler la victoire de ce dernier à l’issue des élections présidentielles de 2000. Ouattara avait declaré qu’un mauvais démocrate en civil vallait mieux qu’un dictateur en treillis. Jospin au pouvoir, RFI fut le canal par lequel Gbagbo et Ouattara lançèrent leur appel à la mobilisation populaire contre Robert Guéi soutenu, lui, par les Foccartiens Chirac, le général Lacaze et consorts. 

Monsieur Dramane Ouattara pensait-il vraiment à la démocratie dans son pays ou redoutait-il un général qui maîtrisait mieux l’armée? Je doute fort que sa préoccupation ait jamais été la démocratie en Côte d’Ivoire, car ce concept ne s’encombre guère de tribalisme, d’intégrime réligieux et d’ambitions démesurées et ne se fait pas aux dépens des peuples.   

Le propre de nos leaders en Afrique c’est de vouloir être Chef d’Etat tout suite et à tout prix. Or, à moins de vouloir gouverner un pays africain sur la base de l’idéologie françafricaine – mafia, dictature, corruptions, mépris de l’homme, etc -   il est désormais clair qu’un homme politique ne saurait diriger  un pays africain en se présentant comme défenseur d’une ethnie, d’un groupe ethnique, d’une region donnée ou d’une religion. L’Afrique est en marche et ses fils doivent bien suivre les aspirations profondes des peuples et mieux canaliser celles-ci. Je ne veux pas parler ici de Gbagbo et de comment il est venu au pouvoir. Cela pourrait alimenter d’autres débats. 

Pour moi aucune raison ne justifie qu’on reveille les vieux reflexes qui desservent depuis toujours le continent, au lieu de travailler pour l’émergence d’une nouvelle Afrique.  

On peut dire que le  problème Nord-Sud en Côte d’Ivoire n’était pas aussi prononcé avant la mort du vieux Houphouet. En déhors des infrastructures, s’il existe un domaine où la politique du vieux est plus ou moins une réussite pour les Ivoiriens, c’est bien le domaine de l’intégration des ethnies ivoiriennes avec l’usage globale ou l’«adoption» de fait du “Français ivoirien” comme langue nationale. Sur ce point, n’avons nous pas, nous Togolais, l’habitude d’envier les Ivoiriens et de constater par exemple que nous autres en étions encore à nous demander de quelle region du Togo l’autre était, à chaque fois qu’on devait juger quelqu'un:  «Fikè to O gnio?; Fikè to bé gnio? Etc..» Aujourd’hui, Beaucoup d’Ivoiriens fuyant les zones de combat du Nord se refugient dans le Sud de la Côte d’Ivoire quand ils n’ont pas réussi à s’enfuir vers les pays voisins. Ça dit tout sur le concept Nord-Sud.

Dans l’optique qu’ADO a choisi, l’on se serait attendu à ce qu’il fasse la preuve irréfutable, par exemple, qu’il n’est pas allé étudier aux Etats-Unis en tant que jeune étudiant voltaïque et qu’il n’a pas commencé sa carrière d’économiste en tant que Voltaïque. Je considère que son évocation du tribalisme et de l’Islam traduit son incapacité à se défendre autrement. Encore une illustration des méthodes propres à la Françafrique, comme sous les dictatures du continent. L’aversion pour un minimum de vérité. 

A supposer qu’on réorganisait des élections présidentielles comme lui et Guillaume Soro le demandent  aujourd’hui et qu'il les remportait, lui serait-il facile de gouverner la Côte d’Ivoire toute entière après s'être présenté comme défenseur du Nord et des musulmans? 

5- Alasane Ouattara a appuyé un reférendum constitutionnel hypocrite

Bien que conscient que la nouvelle constitution le visait personnellement, Alasane Ouattara appela en 2000 ses supporters à voter pour celle-ci. Je me demande pourquoi. Il fit fi de l’optique panafricaine mentionnée plus haut et fit fi de la nécessité d’une éducation des peuples qui lui incombait et qui aurait pu avec le temps permettre que son cas ne se reproduise nul part en Afrique dans les mêmes termes. Il se comporta comme s’il ne se sentait pas visé par une clause dont un alinéa insistait que tout candidat à la présidence de Côte d’Ivoire ne devrait «s’être jamais prévallu d’aucune autre nationalié.»  

C’est qu’il savait pouvoir compter sur des voies de fait, sur ses appuis internationaux, sur la religion, sur le tribalisme, sur la force etc…Même sur des manoeuvres françafricaines.
* Interview du chercheur Comi Toulabor sur RFI 12-05-02
* Réaction de Monsieur Toulabor 12-22-02
* Togo : le dinosaure et le syndrome ivoirien 12-22-02  

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