|
Rassurez-vous, il ne s’agit pas de la
célèbre ville des Etats-Unis qui abrite on le sait la
Maison Blanche. Il ne s’agit même pas de nom d’une
ville. Mais d’un endroit, d’un lieu qui volontiers
prendrait les noms bibliques de Sodome ou de Gomorrhe,
villes reconnues pour le stupre, les orgies, la
déchéance, la fornication, les adultères, tous ces vices
qui avaient levé la colère de Dieu et condamné ces
villes au feu, à l’anéantissement. |
|
A Kara on appelait ce petit marché,
Washington. Pourquoi ? Aucun rapprochement ne
l’explique. Seules caractéristiques:
la lascivité, la consommation du porc,
l’ivresse et les parties de sexe à ciel ouvert. Ceux qui
connaissent la ville américaine de Washington établiront
un faux ou un juste rapport.
Tous les jours, déjà autour de 8 heures,
les bonnes femmes, revendeuses de la boisson de sorgho,
le « tchoucoutou », envahissent le coin sis au rond
point de la station d’essence Shell,
au flanc ouest des bâtiments inachevés des services des
impôts, dont l’entreprise du colonel Ernest Gnassingbé
dirigeait les travaux. Ouvrez ici
une parenthèse : On raconte que
le colonel avait bouffé les sous. Résultat:
les bâtiments sont restés inachevés.
Fermez la parenthèse. C’est en cet
endroit, sous deux vieux arbres, un eucalyptus et un neem
(Azadirachta indica)
que les revendeuses de tchoucoutou et
les charcutiers se donnaient quotidiennement
rendez-vous. Entre dix et quinze cochons y étaient
égorgés, cuits et vendus.
Les premiers clients affluaient vers
cette même heure, 8 heures et certains pouvaient s’y
attarder jusqu’au-delà de deux heures du matin. C’était
l’endroit de Monsieur tout le
monde qui ne se respecte pas. Rien ne se passait dans la
journée. La nuit, les parties de
sexe à ciel ouvert commençaient : des hommes et femmes
mariées, des blessées de guerre (c'est ainsi
qu'on appelle au Togo les femmes qui ont
eu un ou plusieurs enfants mais ne vivent pas chez un
mari); les jeunes hommes, les
jeunes filles qui ont en vain battu les rues toutes la
soirée à la recherche d’un éventuel client ou
partenaire, y accourent en désespoir de
cause, certains qu’il y aura au
moins, à défaut de bière, de
tchoucoutou, à défaut d’un bon plat dans un restaurant,
un morceau de porc. Certaines
surtout qu’il s’y trouvera quelqu’un qui s’occupera de
calmer les démangeaisons de leurs entrejambes. Même les
militaires et les policiers de patrouille y ont passé
les « plus beaux moments de leur vie ». N’allez surtout
pas vous inquiéter de la protection contre les IST et le
Sida, car l’alcool donne des autorisations que même Dieu
ne saurait donner. Cela durait depuis plus de six ans.
Alors cet endroit souillé portait le
célèbre nom de Washington.
Le président de la délégation spéciale,
comprenez le maire, vestige des oeuvres royales
de sa majesté, le général Eyadema,
reluquait cet endroit avec une envie évidente,
au point même que certains ont dit qu’il ne serait pas
surprenant de le voir assis sur un banc de Washington,
une calebasse de tchoucoutou à la main et un morceau de
viande de porc dans la bouche.
Quelle mouche l’a pourtant piqué,
monsieur le maire version Eyadema ? Il y a 2
semaines, un bulldozer est passé faire
le ménage : les deux arbres ont été renversés, le sol a
été retourné comme pour enfouir avant Pâques tous ces
péchés qui souillaient la ville de Kara. Pour une
nouvelle naissance. Exit donc Washington !
Mais pour rien que quelques trois jours.
Washington est rené et tout a repris. Et maintenant en
face des mêmes bâtiments des services des impôts sur la
route de Kétao, sous un acacia et un fromager. Le vrai
risque à présent ce sont les accidents de circulation
car l’endroit est trop près de l’étroite route de Kétao.
Si le président de la délégation spéciale qui passe par
là pour rentrer chez lui à Lassa, ne réagit pas dans les
brefs délais, d’ici à quelques jours, on aura enterré au
moins une victime en cet endroit. Mais ce qui préoccupe
le maire, c’est moins Washington que les tickets de
marché. Sur cela nous reviendrons dans un autre article.
|