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Ils étaient partis, qui un baluchon sur la tête, qui
un matelas sur les épaules, qui des casseroles et
quelques récipients émaillés sur la tête, mais tous
avec l’espoir d’échapper à la violence, d’échapper à
la brutalité, d’échapper à la barbarie des
militaires togolais et des miliciens à la solde du
RPT. Ils étaient tous partis, fuyant cette terre
soudain amère, cette terre soudain hostile, cette
terre cruelle où vivre devenait mortel, où vivre
était devenu mortel. Ils sont des dizaines de
milliers. Près de quarante trois mille réfugiés
perdus entre le Bénin et le Ghana. Près de 25 545
homless entre les camps de Comé et d’Agamè au
Bénin. Plus de 9290 disséminés à Cotonou et dans les
autres villes. Et il y a les enfants : 250 enfants
non accompagnés, les ENA, comme on les appelle pour
dire court, pour se débarrasser vite même de leur
identification.
Ils étaient partis alors qu’arrivait au pouvoir
celui qui les faisait partir. Ils étaient partis à
la suite des violences électorales engendrées par le
scrutin présidentiel d’avril 2005 qui a amené Faure
Gnassingbé, le fils du défunt Eyadema au pouvoir. Et
il est arrivé quand d’autres Togolais fuyaient le
pays ; il est arrivé juché sur le désespoir des
autres, bâtissant son espoir de jeune président sur
la désespérance de ceux qui fuyaient la brutalité,
ce qui le faisait président. La détresse des
Togolais réfugiés a favorisé l’arrivée à la
présidence de Faure Gnassingbé. Il n’y a ni
contraste, ni absurdité, ni symétrie contradictoire,
il n’y a rien de tout cela. Il y a des hommes qui
ont fui leur pays pour qu’arrive un seul homme dans
le pays au nom des intérêts de la famille Gnassingbé,
au nom du prestige de la famille Gnassingbé, au nom
l’impunité dont doit jouir le clan Gnassingbé, au
nom de tous ces poches de la bande à papa Eyadema.
Ainsi fut-il depuis le
25
avril 2005.
Ils étaient partis et depuis leur sort, leur destin,
leur histoire se disent en des mots qu’on remet
toujours à demain, leur retour reste au
conditionnel, quand le président voudra, quand il
lui plaira, quand il se réveillera de sa sieste,
après cette longue fatigue que ces lanceurs de
pavés, ces casseurs, ces vandales lui ont fait vivre
avant leur départ, avant son arrivée. S’ils ne sont
pas oubliés, ils ne sont pas, ne seront jamais plus
un sujet brûlant comme le voyage de Faure en France
quelques jours après la signature de l’accord
politique global, comme la nomination d’un premier
ministre, comme la nomination d’un président de la
CENI, comme la formation d’un gouvernement de larges
millions, comme l’organisation des élections
législatives. Il y a des choses qui urgent et les
réfugiés Togolais n’en font pas partie.
Ils vivent seuls ce qu’ils vivent. La douleur ne se
partage pas dit-on. On peut y compatir, mais la
douleur n’est pas un morceau de pain qu’on donne à
l’ami qui meurt de faim, elle n’est pas une
couverture qu’on cède à l’ami qui crève de froid,
elle n’est pas un ministère qu’on donne à Kpatcha
Gnassingbé parce que c’est le frère du président. Ce
qu’ils vivent est inénarrable, rien qu’à lire les
différents rapports de la LTDH, ou si on peut, rien
qu’à leur rendre visite sur leur site : morsures de
serpents, xénophobie des autochtones, alimentation
rachitique, éducation inorganisée, logement à
plusieurs sous des tentes, prostitution, soins
sanitaires médiocres ou insuffisants… maladies et
sida, le syndrome de triste réputation. Des Togolais
se sont mis d’accord pour se partager de larges
parts de ce gâteau togolais, pour s’asseoir autour
de l’auge à millions, mais on a parlé peu, très peu
de ceux qui sont partis, de leur retour.
Ils sont encore, selon des sources du HCR, le Haut
Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés, à
peu près 16 528 Togolais vivant encore un exil
douloureux, un exil déshonorant. Quand les soirs le
soleil se couche que la brise fait voyager les
fumets des différents repas, ils songent toujours à
cette quiétude, à ce bien-être abandonné à un jet de
pierre de leur tente, de leur identité sans siège,
de leur identité en errance. Il semble, Dieu merci,
que le HCR va aider ce pays fainéant, prompt à
dépenser des millions pour rien, qu’à les dépenser
pour tous ceux qui sont partis malgré eux, à
rapatrier ses réfugiés. Il faut quelque part le
louer, ce pays puisque après tout, il a mis sur pied
un comité pour favoriser le retour des partis. Merci
messieurs. En outre le gouvernement aurait pris la
décision, la sage décision « d'abandonner les
poursuites à l'encontre des personnes accusées
d'infractions ou délits liés à l'élection
présidentielle d'avril 2005 ». Merci ! Encore
une fois merci.
Peut-être qu’ils vont revenir. Ils avaient tout
abandonné, tout laissé, et ils retrouveront le même
vide à leur retour. Encore heureux si on ne les
jette pas dans des geôles pour avoir fui la mort.
Ils avaient abandonné maisons, boulots, familles et
amis, chacun était parti protégeant sa tête, ils se
retrouveront à leur retour sans boulot surtout, les
maisons certainement détruites ou baillées à
d’autres. Aucune garantie n’est donnée pour leur
retour sur tous ces aspects de la question. En tout
cas, rien ne se sait sur le sujet. Cela s’appelle
planifier proprement les choses. En tout cas le
gouvernement de Me Agboyibor est taciturne sur le
sujet. Et pourtant ! Alors ils reviendront et
commencera pour eux une autre errance. |