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Éditorial

18 avril 2006

AgoraPress

Charles Taylor : à la fin était le commencement
Par Samuel Batchati

« Alors l’une de ses soeurs, appelée  Ellen Johnson Sirleaf, alla vers les Américains et dit : Que voulez-vous me donner, et je vous le livrerai ? Et ils lui promirent la reconstruction du Libéria ». Et à peine deux semaines plus tard elle leur disait, présentant son frère menottes aux poings, «Ecce homo ». Et cet «ecce homo» n’est autre que Charles Ghankay Dahkpannah Taylor.

Né d’un père Noir américain et d’une mère libérienne un 28 janvier 1948 à Arthington, au Libéria. Diplômé d'économie du Bentley College, dans le Massachusetts «Superglue», ainsi que le surnommaient ses collègues, parce que ses mains retiennent une grande partie de l’argent qui y passe, est accusé en 1983 par Samuel Doe d’avoir détourné 900 000 dollars.

Son périple le conduit aux Etats-Unis, en Côte d’Ivoire, en Libye et au Burkina Faso. Et partout « Superglue » a  tissé de solides amitiés dont celle de Foday Sankoh, le sanguinaire de la Sierra Léone, Kadhafi et Blaise Compaoré,  engrangé dollars après dollars, s’armant et recrutant à tour de bras.

La nuit de Noël de 1989, Charles Taylor lance l’une des plus atroces guerres civiles africaines qui va durer 14 ans. 14 ans d’une barbarie inhumaine avec une sinistre constellation de sept factions rebelles et à l’inventaire, plus de 300 000 morts, des centaines de milliers de réfugiés et autant de mutilés. Qui oubliera  le visage enthousiaste de Prince Johnson, ancien lieutenant de Charles Taylor entré en dissidence, contemplant la loque ensanglantée de Samuel Doe. En 1997 « Superglu » se fait élire président par les Libériens. Mais pas pour longtemps car la rébellion des Libériens unis pour la réconciliation et la démocratie (Lurd), lance une offensive à partir du nord. Après le siège de la capitale Monrovia trois mois durant, (juin – août 2003), Charles Taylor finit par accepter un exil doré à Calabar dans le Sud-est du Nigeria.

C’était derrière des remparts de garantie, garanties concédées par les représentants des Nations unies, de l’Union africaine et du  Groupe de contact international pour le Liberia (ICGL) auquel les Américains prenaient part et sous l’œil médiateur du général Abdulsalami Abubakar et de Mohamed Ibn Chambas, secrétaire exécutif de la Communauté économique des État de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao) que Charles Taylor avait pris le chemin de Calabar où il a vécu dans le giron de Olusegun Obasanjo.

Avait-on menti à Charles Taylor ? Aujourd’hui, la capture de « Superglu » après une tentative de fuite rocambolesque et son incarcération au Tribunal Spécial de Sierra Léone (TSSL)  le 29 mars établit la thèse du mensonge et du parjure des signataires des garanties de juin 2003. Entre temps, après une transition  sanctionnée par des élections fin 2005 qui ont opposé l’ancien footballeur George Wéya à Ellen Johnson-Sirleaf, victoire de celle-ci au détriment de celui-là. Dès cet instant l’exil bunker de Charles Taylor est devenu simple clôture de paille, Olusegun Obasanjo lui-même du bouclier qu’il était est devenu le glaive sous la pression des Américains.  Ellen Johnson-Sirleaf et Olusegun Obasanjo sont tour à tour accueillis par George W Bush. Le destin de « Superglu » se ficelle lorsque la première femme présidente de l’Afrique reconnaît que la question Taylor empêche le démarrage de la reconstruction du Libéria, un Libéria sans eau, sans électricité, aux bâtiments spectraux, souvenir des années noires. Chantage américain ou négociation, il est devenu évident que l’équation « livrer Charles Taylor égale démarrer la reconstruction du Libéria reste le pont aux ânes. Chantage ou négociation, il s’agit d’une entente avunculaire, entre l’oncle Sam et le neveu libérien.  

Si Charles Taylor doit répondre de ses crimes, il est aujourd’hui l’agneau qu’il faut immoler pour développer le Libéria. Qui ne se souvient pas de cet aphorisme du philosophe Friedrich NITZSCHE : « Le bien le meilleur et le plus haut qui puisse échoir à l’humanité, elle ne l’obtient que par un crime dont elle doit assumer les conséquences ».

L’extradition terminée, se pose la question du où le procès. Tout de suite on songe à délocaliser, terme tellement à la mode aujourd’hui que même un député français, Jean Lassalle, s’est mis en grève de 29 jours pour empêcher la délocalisation dans les Hautes-Pyrénées de l’usine … bref on va transporter la palabre de Taylor, l’égorgeur, Taylor le mutileur au tribunal à la Hayes.  Deux raisons majeurs commandent dit-on cette délocalisation. Primo on s’inquiète que le procès de Taylor en terre sierra léonaise ne nuise à la paix embryonnaire au Libéria. Deuxio le TSSL en 2007 sera à court de budget et mettra certainement fin à ses procédures.

Seule certitude Charles Taylor n’échappera pas à la justice. Il devra répondre des onze chefs d’inculpation dont celui imprescriptible de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité. La principale accusation porte sur son mécénat de la guerre en Sierra Léone avec le sanguinaire Foday Sankoh du RUF. Toutefois l’extradition de l’ancien caïd du Libéria au cynique bréviaire qui se résume par ces trois mots : «  s’enrichir, tuer, régner », devenu aujourd’hui paria, son extradition regorge de nombreuses inconnues dédaléennes.

Qui avait fait évader Charles Taylor de la prison américaine ? Comment est-il parvenu à monter l’une des plus terrible rébellion puissamment armée dépit lois internationales et des verrous des services secrets ? Le moment était-il indiqué pour « livrer » Taylor à la justice sachant que tôt ou tard, la justice finira par le rattraper ? Quels sont les réels pouvoirs de la présidente libérienne, chef d’Etat ou marionnette ?

D’autres dictateurs ne préféreront-ils pas mourir accrochés au trône, advienne que pourra, que d’accepter des compromis avec la communauté internationale, sachant pourtant que « Celui qui trouve la joie dans le massacre / Ne réussira pas dans son ambition de gouverner le monde » (Lao-Tseu) ?  Pourquoi la présidente du Libéria ne peut pas prioriser les objectifs de développement indépendamment de la question Charles Taylor ? Pourquoi les nouveaux présidents ne songent pas en premier à un  développement authentique des citoyens, et ne se décarcassent que pour les procès de leurs prédécesseurs ? Tout ceci frise la revanche, un revanchisme désuet.

Pour Ellen Johnson-Sirleaf, le péril Taylor est désormais écarté. Les égarements, les dérèglements d’un pouvoir autocratique fondé sur les armes, sur les massacres de civiles ayant franchi les sommets de l’horreur et de l’inénarrable, la gloire bâtie sur du sang appartiennent à l’histoire même si la cicatrice reste grande ouverte. Celui qui a toujours eu son éclat de carats aura son honneur de cafards dans sa cellule du TSSL. Il est pourtant trop tôt pour Ellen Johnson-Sirleaf  de chanter victoire pour les écluses des fonds internationaux qui vont s’ouvrir pour elle. Il est des lunes de miel qui ont la réalité d’un rêve et Judas s’était pendu après sa trahison. A quand va durer la lune de miel entre Monrovia et Washington ? Il ne faut surtout pas oublier que outre l’amant de Londres, sous la fenêtre nuptiale, se branle, se masturbe éhontément la France.

Charles Taylor peut s’estimer floué.

 

le 11 août 2003 inculpé initialement de 17 chefs d'accusation:
- crimes contre l’humanité pour: actes d’extermination, meurtres, viols, esclavagisme et autres actes inhumains;
- violation de l’art. 3 commun des Conventions de Genève ainsi que du protocole additionnel II pour : actes de terrorisme et de punition collective à l’encontre de la population civile, atteintes à l’intégrité physique et mentale et à la vie, outrage à la dignité, pillage et enlèvement;
- et d’autres violations graves du droit international humanitaire en raison de l’enrôlement d’enfants de moins de 15 ans dans les forces armées.


(Friedrich, Naissance de la tragédie)

 

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