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On peut dire
sans sourire que le transport
routier au Togo est l’un des
secteurs les plus organisés : c’est une jungle
parfaite où règne la loi du
talion. Les plus forts
l’emportent sur les plus
faibles ; les plus riches sur
les plus pauvres. Ni policier,
ni gendarme n’ont voix au
chapitre. Les puissants
syndicats des transporteurs,
contrôlent tout, absolument
tout, de manière tentaculaire
et mafieuse. Il suffit de vous
rendre au Togo pour vous rendre
compte de visu, de ce secteur
hautement rentable, abandonné
aux seuls syndicats rapaces.
Vous êtes au
Togo et voulez vous rendre dans
l’une quelconque des villes,
Lomé, Atakpamé, Sokodé, Kara,
Dapaong…, sur le principal axe
routier, que patriotiquement on
nomme, l’Internationale N°1.
Vous avez deux options : aller
à la tation, altération
de « Station » anglais ou
attendre tranquillement au bord
de la route qu’un bus vienne
vous prendre en stop.
Dans le second
cas, vous êtes à Kara et voulez
vous rendre à Lomé. Premier
impératif : vous devez vous
réveiller tôt. A 4 heures par
exemple. Ou voyager de nuit.
Les bus « balayeurs », qui
prennent les passagers où ils
les trouvent et non à la gare
routière, partent avant 6
heures. Sous peine de se faire
frapper d’amande par les
syndicats. L’amande est
fonction non de la « faute »
supposée commise mais de la
récalcitrance du chauffeur
et peut s’élever à plus de
15 000 francs CFA. Ils
s’arrêtent dans presque chaque
village, klaxonnant à tue-tête
pour alerter d’éventuels
voyageurs.
Dans le premier
cas, tranquillement vous allez
à la « tation », la gare
routière. Les crieurs, les
rabatteurs, les portefaix , les
pickpockets et autres voleurs à
la tir, garçons déscolarisés et
délinquants vous assaillent,
vous accueillent sans
ménagement, chacun voulant vous
conduire vers sa destination à
lui, celle de son chauffeur
patron. Le premier qui vous
débarrasse de votre valise peut
la déposer au point de départ
des bus de Lomé –Dapaong. Vous
risquez dans ce cas de perdre
vos bagages. Pour l’instant,
vous n’êtes qu’au début de vos
peines. Vous venez d’arriver et
vous êtes le 4ème
passager. Il est 7 heures et
vous avez des affaires
pendantes à Lomé.
Rassurez-vous, vous partirez
tôt. A 11 heures si la voiture
fait son plein de 20 passagers.
Dans les deux
cas, vous n’avez droit à aucun
égard, aucun respect. Dans les
bus prévus pour 15 personnes, à
raison de trois par banquette,
on vous fait asseoir à 4 voire
5 par banquette. Au point que
les étudiants n’ont pas hésité
à dénommer ces moyens de
transport, « des boites de
sardines roulantes ».
Vous êtes
maintenant confortablement
coincé sur votre siège avec
votre voisin de droite qui
tient un poulet à la main
tandis que celui-là devant
vous, tire allègrement sur sa
cigarette et rejette la fumée
sur vous. Votre voisine de
gauche nourrit son enfant avec
de la pâte de riz achetée à la
gare routière dans un sachet
plastique et le laptot vous
donne des ruades dans les
côtes. Vous n’avez pas fait une
vingtaine de kilomètres que
vous avez des fourmis dans les
jambes. Pourtant il vous reste
encore plus de 400 kilomètres à
parcourir dans cette position
où les gestes sont interdits.
Alors vous
commencez par jurer.
Heureusement dans un coude, il
y a un poste de gendarmes
routiers, imposants dans leur
treillis, les casques rivés sur
les têtes, les motos BMW prêtes
à prendre en chasse le
chauffeur indélicat et
impertinent. Dans votre cœur ce
sont successions de couplets
entiers d’alléluias. Le
chauffeur paiera bien sa
surcharge et vous pourrez
continuez votre voyage avec un
nombre de passagers réduits à
15. Les gendarmes sifflent. Le
chauffeur range sa « boite de
sardine roulante » et vous
jubilez déjà de ce que le
gendarme va tancer le malotru.
Mais non ! Le gendarme ne bouge
pas. C’est le chauffeur, qui de
sa cabine, remet deux cents
francs CFA à son boy apprenti
pour le gendarme, d’un air
agaçant « va leur remettre ça
et viens vite on va repartir.
Ça me retarde ». Les deux
pièces de cent changent de main
et le conducteur repart
mécontent « ils gênent les
gens ». Vous n’en croyez pas
vos yeux. Mais ce scénario,
vous allez le revoir à chaque
barrage de police, de douane,
de gendarmerie. Aucun contrôle
n’est fait, ne se fait et tous
les trafics sont possibles.
Vous êtes
partis de Kara à 11 heures pour
régler des affaires pendantes à
14 heures à Lomé. C’est
seulement à 18 heures que vous
parvenez à destination. Et vous
avez encore de la chance
d’avoir voyagé sur
« l’internationale N°1 ».
Si vous devez
voyager sur un axe secondaire
comme aller de Tsévié à Vogan
ou Tabligbo, de Sokodé à
Tchamba ou Kaboli, de Sokodé à
Bassar, de Bassar à Tindjassi,
d’Adjengré à Titigbé, de Kara à
Agbassa, d’Atakapamé à Badou ou
d’Atakapamé à Nangbéto sur des
pistes parfois non bitumées,
vous serez fort aise de vous
retrouver dans le sinistre
confort d’être installé à 3 ou
4 dans le coffre arrière d’un
taxi, sorti d’un autre âge.
Vous jugerez votre situation
meilleure quand vous verrez des
passagers haut perchés sur le
toit des bus. Si vous êtes « un
grand quelqu’un », le chauffeur
par distinction vous installera
dans sa cabine. Vous y serez à
4. Celui qui est près du
conducteur, a le levier de
vitesse entre son entrejambe et
il est chatouillé chaque fois
que le chauffeur manipule son
levier. Bienheureux êtes-vous
si vous partez vêtu de blanc,
vous arrivez tout rouge de
poussière.
Ne soyez
surtout pas déçu parce que vous
parcourez de petites distances
en autant de temps que sur les
grandes. Parfois vous dormez à
mi-parcours attendant que le
chauffeur cherche du carburant
à bicyclette chez un détaillant
plus loin ou de l’eau pour son
radiateur dans la rivière que
vous avez dépassé il y a une
heure. Vous aurez le regret de
ne vous avoir pas offert une
voiture. Ce qui aujourd’hui au
Togo n’est plus un luxe sauf si
la voiture elle-même est
luxueuse.
Ainsi va le
transport routier au Togo dans
un ordre de jungle sous le
regard béni des forces de
sécurité et des autorités en
charge de ce secteur, le
ministère de l’économie.
Voyager au Togo c’est mourir un
peu. On dit autant de prières
qu’on n’en dit les dimanches à
la messe. Tout cela pour que
vive le Togo de Faure
Gnassingbé, pour le bien-être
de tous les Togolais.
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