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Chronique

24 fevrier 2006

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Chronique : Voyager au Togo

Justin Hèzu Tiyé

On peut dire sans sourire que le transport routier au Togo est l’un des secteurs les plus organisés : c’est une jungle parfaite où règne la loi du talion. Les plus forts l’emportent sur les plus faibles ; les plus riches sur les plus pauvres. Ni policier, ni gendarme n’ont voix au chapitre. Les puissants syndicats des transporteurs, contrôlent tout, absolument tout, de manière tentaculaire et mafieuse. Il suffit de vous rendre au Togo pour vous rendre compte de visu, de ce secteur hautement rentable, abandonné aux seuls syndicats rapaces.

Vous êtes au Togo et voulez vous rendre dans l’une quelconque des villes, Lomé, Atakpamé, Sokodé, Kara, Dapaong…, sur le principal axe routier, que patriotiquement on nomme, l’Internationale N°1. Vous avez deux options : aller à la tation, altération de « Station » anglais ou attendre tranquillement au bord de la route qu’un bus vienne vous prendre en stop.

Dans le second cas, vous êtes à Kara et voulez vous rendre à Lomé. Premier impératif : vous devez vous réveiller tôt. A 4 heures par exemple. Ou voyager de nuit. Les bus « balayeurs », qui prennent les passagers où ils les trouvent et non à la gare routière, partent avant 6 heures. Sous peine de se faire frapper d’amande par les syndicats. L’amande est fonction non de la « faute » supposée commise mais de la récalcitrance du chauffeur et peut s’élever à plus de 15 000 francs CFA.  Ils s’arrêtent dans presque chaque village, klaxonnant à tue-tête pour alerter d’éventuels voyageurs.

Dans le premier cas,  tranquillement vous allez à la « tation », la gare routière. Les crieurs, les rabatteurs, les portefaix , les pickpockets et autres voleurs à la tir, garçons déscolarisés et délinquants vous assaillent, vous accueillent sans ménagement, chacun voulant vous conduire vers sa destination à lui, celle de son chauffeur patron. Le premier qui vous débarrasse de votre valise peut la déposer au point de départ des bus de Lomé –Dapaong. Vous risquez dans ce cas de perdre vos bagages. Pour l’instant, vous n’êtes qu’au début de vos peines. Vous venez d’arriver et vous êtes le 4ème passager. Il est 7 heures et vous avez des affaires pendantes à Lomé. Rassurez-vous, vous partirez tôt. A 11 heures si la voiture fait son plein de 20 passagers.

Dans les deux cas, vous n’avez droit à aucun égard, aucun respect. Dans les bus prévus pour 15 personnes, à raison de trois par banquette, on vous fait asseoir à 4 voire 5 par banquette. Au point que les étudiants n’ont pas hésité à dénommer ces moyens de transport, « des boites de sardines roulantes ». 

Vous êtes maintenant confortablement coincé sur votre siège avec votre voisin de droite qui tient un poulet à la main tandis que celui-là devant vous, tire allègrement sur sa cigarette et rejette la fumée sur vous. Votre voisine de gauche nourrit son enfant avec de la pâte de riz achetée à la gare routière dans un sachet plastique et le laptot vous donne des ruades dans les côtes. Vous n’avez pas fait une vingtaine de kilomètres que vous avez des fourmis dans les jambes. Pourtant il vous reste encore plus de 400 kilomètres à parcourir dans cette position où les gestes sont interdits.

Alors vous commencez par jurer. Heureusement dans un coude, il y a un poste de gendarmes routiers, imposants dans leur treillis, les casques rivés sur les têtes, les motos BMW prêtes à prendre en chasse le chauffeur   indélicat et impertinent. Dans votre cœur ce sont successions de couplets entiers d’alléluias. Le chauffeur paiera bien sa surcharge et vous pourrez continuez votre voyage avec un nombre de passagers réduits à 15. Les gendarmes sifflent. Le chauffeur range sa « boite de sardine roulante » et vous jubilez déjà de ce que le gendarme va tancer  le malotru. Mais non ! Le gendarme ne bouge pas. C’est le chauffeur, qui de sa cabine, remet deux cents francs CFA à son boy apprenti pour le gendarme, d’un air agaçant « va leur remettre ça et viens vite on va repartir. Ça me retarde ». Les deux pièces de cent changent de main et le conducteur repart mécontent « ils gênent les gens ». Vous n’en croyez pas vos yeux. Mais ce scénario, vous allez le revoir à chaque barrage de police, de douane, de gendarmerie. Aucun contrôle n’est fait, ne se fait et tous les trafics sont possibles.

Vous êtes partis de Kara à 11 heures pour régler des affaires pendantes à 14 heures à Lomé. C’est seulement à 18 heures que vous parvenez à destination. Et vous avez encore de la chance d’avoir voyagé sur « l’internationale N°1 ».

Si vous devez voyager sur un axe secondaire comme aller de Tsévié à Vogan ou Tabligbo, de Sokodé à Tchamba ou Kaboli, de Sokodé à Bassar, de Bassar à Tindjassi, d’Adjengré à Titigbé, de Kara à Agbassa, d’Atakapamé à Badou ou d’Atakapamé à Nangbéto  sur des pistes parfois non bitumées, vous serez fort aise de vous retrouver dans le sinistre confort d’être installé à 3 ou 4 dans le coffre arrière d’un taxi, sorti d’un autre âge. Vous jugerez votre situation meilleure quand vous verrez des passagers haut perchés sur le toit des bus. Si vous êtes « un grand quelqu’un », le chauffeur par distinction vous installera dans sa cabine. Vous y serez à 4. Celui qui est près du conducteur, a le levier de vitesse entre son entrejambe et il est chatouillé chaque fois que le chauffeur manipule son levier. Bienheureux êtes-vous si vous partez vêtu de blanc, vous arrivez tout rouge de poussière.

Ne soyez surtout pas déçu parce que vous parcourez de petites distances en autant de temps que sur les grandes. Parfois vous dormez à mi-parcours attendant que le chauffeur cherche du carburant à bicyclette chez un détaillant plus loin ou de l’eau pour son radiateur dans la rivière que vous avez dépassé il y a une heure. Vous aurez le regret de ne vous avoir pas offert une voiture. Ce qui aujourd’hui au Togo n’est plus un luxe sauf si la voiture elle-même est luxueuse.

Ainsi va le transport routier au Togo dans un ordre de jungle sous le regard béni des forces de sécurité et des autorités en charge de ce secteur, le ministère de l’économie. Voyager au Togo c’est mourir un peu. On dit autant de prières qu’on n’en dit les dimanches à la messe. Tout cela pour que vive le Togo de Faure Gnassingbé, pour le bien-être de tous les Togolais.

 

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