Togo sans liberté de
presse ou retour à la case départ
Mathias Akoulansa
Sous la présidence du
chef de l'Etat, le général Eyadema lui-même, le Conseil des
ministres tenu le 21 août 2002 à sa résidence privée de Lomé II a
pris une dicision importante qui est, s'il est nécessaire de le
rappeler, un coup d'arrêt définitif à la liberté d'expression et
de presse au Togo. Une entorse à l'article 26 de la constitution
togolaise adoptée par référendum le 27 septembre et promulguée le
14 octobre 1992.
L'article 26 de
la Constitution togolaise dispose que: «La
liberté de presse est reconnue et garantie par l’Etat. Elle est
protégée par la loi. Toute personne a la
liberté d’exprimer et de diffuser par parole, écrit ou tous autres
moyens, ses opinions ou les informations qu’elle détient, dans le
respect des limites définies par la loi. La
presse ne peut être assujettie à l’autorisation préalable, au
cautionnement, à la censure ou à d’autres entraves.
L’interdiction de diffusion de toute publication ne peut être
prononcée qu’en vertu d’une décision de justice.»
Déjà,
la décision du conseil des ministres a valeur de loi puisque,
étant monocolore, l'Assemblée nationale togolaise ne fait
qu'entériner les décisions de l'exécutif dirigé de main de fer par
le général Eyadema lui-même. Il n'y a donc aucun miracle à
attendre. Un des cerveaux du système - sinon le cerveau du système -
n'est-il pas le conservateur pur et et dur, Monsieur Fambaré
Ouattara Natchaba, président de l'Assemblée nationale
togolaise. On aurait voulu qu'il ressemblât à
son homologue de Guinée, le sage El Hadj Boubacar Biro Diallo qui,
lui, sait dire "Net" quand des questions aussi
importantes que la liberté sont en jeu.
Désormais,
la liberté d'expression et de presse au Togo est comme elle était
avant le soulèvement des années 90, c'est-à-dire inexistante. Il y
aura une nouvelle redaction des articles du code de la presse. Selon
le communiqué qui a sanctionné le conseil des ministre, la reforme
du code de la presse se justifie «par la nécessité de
rendre plus professionnel le métier et de protéger les institutions
de la République comme c'est le cas dans tous les Etats de Droit.» Reporters
Sans Frontières estiment à 16 le nombre de points de modification au
code de la presse du Togo si un tel projet devient réalité.
A
l'analyse du communiqué du conseil des ministres, Ces modifications
peuvent être articulées autour des points suivants:
1-
Un alourdissement des peines
Selon
le projet de loi, il y a à distinguer entre l'offense au chef de
l'Etat et celle contre les membre du gouvernement ou du parlement.
- L'offense
au chef de l'Etat sera puni d'un enmprisonnement de 1 a 5
ans.
- L'offense
au Premier ministre, aux ministres, au président du
parlement et aux parlementaires sera puni d'un emprisonnement de 2
à 3 ans.
Comme
on le voit c'est plus grave d'offenser le chef de l'Etat que les
autres membres de l'exécutif ou du parlement. Dans les deux cas, la
peine sera sans sursis.
2-
Renforcement des moyens de la police administrative.
Selon
le communiqué du conseil des ministre, il est prévu «un
ensemble de moyens pour l'autorité de police administrative.» Un
article du nouveau code permettra «au ministre chargé de l'Intérieur
et de la Sécurité d'ordonner la saisie des exemplaires de toute
publication (...) dont le contenu est de nature à porter atteinte à
l'ordre public et à la sécurité».
La marge de manoeuvre du ministre de
l'intérieur est tout simplement recontuite et renforcée avec cet
nouvel «ensemble de moyens pour l'autorité de police
administrative». Le gouvernement estime que les pouvoirs du ministre
de l'intérieur ne sont déjà pas assez énormes en la matière.
Le Code de la presse a fait l'objet de
plusieurs modifications législatives depuis son adoption en novembre
1990. Depuis le 18 juin 1999, c'est-à-dire depuis la nomination
du général Walla comme ministre de l'intérieur, la notion d'ordre
public, vague par essence, a été utilisée 25 fois déjà pour
saisir des journaux de l'opposition, selon l'Association togolaise des
éditeurs de presse privée (ATEPP).
Reporters Sans Frontières(RSF) écrivaient
le 6 août dernier que «Depuis, le général Marcel Sizing
Akawilou Walla (photo), formé à l'école d'état-major de Compiègne,
en France, a fait saisir approximativement 72 000 exemplaires de sept
journaux d'opposition. Le préjudice total subi est estimé à 12
millions de francs CFA (environ 18 293 euros). Ce manque à gagner est
lourd de conséquences pour des hebdomadaires au tirage aléatoire (3
000 exemplaires en moyenne), déjà exsangues, soumis à la rude
concurrence de l'opulente presse gouvernementale.»
3. Une interdiction pure et simple
de la presse privée au Togo
Selon le conseil des ministres du 21
août courant, «il
est fait obligation à tout organe de compter dans l'équipe
permanente de rédaction, un nombre au moins égal au tiers de
journalistes employés à temps plein.»
Par cette disposition, le gouvernement
togolais tente de bannir complètement la presse privée du Togo. Car
il est apparent qu'aucun journal togolais actuellement ne dispose de
moyens suffisants pour que le tiers des journalistes y travaillant
soient employés à temps plein. SeulS les organes étatatiques
disposent de tels moyens.
Réagissant à cette nouvelle
disposition, Le directeur du journal "Le Regard",
M. Abass Saibou a déclaré: «Nous travaillons dans des
conditions tellement difficiles et misérables que cette loi-là veut
dire que nous devons cesser notre travail et mettre la clé sous le
paillasson.» M. Abass Saibou est également
Secretaire administratif de l'ATEPP.
4. Nationalisation des organes
d'information au Togo.
Le conseil des ministres a décidé
d'inclure dans le code de la presse revisée une disposition selon
laquelle, «les
périodiques sont assujettis à la publication de leur bilan annuel
ainsi que de leur compte de gestion et de résultat»
A
cet effet, le directeur du journal "Le Regard"
s'est interrogé en ironisant en ces termes: «Est-ce que le
ministre va créer une comptabilité où nous irons à chaque fois
faire nos compte pour dire: nous avons vendu tel nombre de
journaux; il nous reste tel nombre?"
M.
Saibou a conclu qu'«il s'agit là d'une tentative de nationalisation
de la presse. Cette attitude du gouvernement est contraire à l'esprit
même des privatisations qui ont cours au Togo. Pendant qu'on
privatise l'OTP, on nationalise la presse qui est par essence privée.
On veut avoir un droit de regard sur la gestion des journaux. L'Etat
veut prendre la presse en charge.»
Le projet de loi modifiera s'il obtient l'approbation de l'Assemblée
nationale la loi No 2000-06 du 23 fevrier 2000 qui
elle-même avait modifié celle du 11 fevrier 1998 (loi No 98-004). Ce
sera l'aboutissement du plan du général Eyadema de mettre fin à la
marche de son pays vers la démocratie et le progrès.
Le Secretaire
administratif de l'ATEPP a conclu que «Nous avons tous le
devoir de mettre fin à la dictature qui fait honte aux Togolais.
C'est quand nous aurons mis fin à cette dictature que nous mettrons
fin aux lois scélérates»
|