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En
moins de 48 heures, le visage politique togolais a
connu une mutation dans la similitude. Un surplace
après la mort déclarée du général tyran à la tête du
Togo depuis 38 ans. Le sprint exalté du parlement
monocolore qui a décidé dimanche la destitution du
président de l’Assemblée nationale Fambaré Natchaba,
et la nomination de Faure Gnassingbé à ce poste pour
continuer le pouvoir du père, est une grotesque
farce désopilante. Le compteur de la violation de la
constitution togolaise par le général n’a pas eu le
temps de se bloquer que subitement le fils le
relance. Like father, like son. Alors que
Natchaba se tourne et se retourne les pouces à
Cotonou, le parlement a signé sa destitution et
proclamé Faure Gnassingbé, président de l’Assemblée
nationale et du coup président du Togo. L’ironie du
sort a voulu que celui qui avait modifié la
constitution pour permettre au général Eyadema de
briguer le mandat de 2003, pratique qu’il avait
baptisée de " toilettage de la constitution ",
est aujourd’hui lui-même victime d’un émondement des
textes essentiels.
Toute cette agitation précipitée frise
l’enfantillage, la puérilité et la médiocrité d’un
parlement de benêts députés, irresponsables et
inconséquents. La caducité procédurière modifiant la
Constitution suscite plusieurs questions. Quelle
légalité possède encore un parlement le lendemain
d’un coup d’Etat ? En légitimant le coup d’Etat, le
parlement n’a-t-il pas signé son arrêt de mort ? Dès
lors que l’armée a, la veille, confié le pouvoir au
ministre fils Faure Gnassingbé et prêté allégeance
envers et contre l’article 65 de la Constitution,
" En cas de vacance de la Présidence de la
République par décès, mission ou empêchement
définitif, la fonction présidentielle est exercée
provisoirement par le président de l'Assemblée
Nationale ", l’existence même du parlement ne
devient-elle pas du coup caduque ?
Le parlement n’avait donc aucune légalité après le
coup d’Etat perpétré par l’armée. La légitimation du
coup d’Etat par un parlement caduc est une
illégalité ; est contre la tradition même des coups
d’Etat. Pourtant c’est le dénouement d’une chronique
imprévue d’un coup d’Etat orchestré sur le cadavre
encore fumant du dinosaure. Les
officiers togolais n'ont-ils pas peur du cadavre
lui-même. Dans un clan politique où le
charlattanisme est légion, Zakari Nandja, Gnonfam ou
Mémène, Boko Bosso ou Tidjani ne redoutent-ils pas
l'oeil pourtant définitivement fermé du cadavre?
" C’est sur l’ancienne corde qu’on tisse la
nouvelle. " avait coutume de dire le vieux tyran.
Ainsi le fils va continuer de tisser la corde de
dictature entamée par son père il y a maintenant une
quarantaine d’années. Une dictature finit. Une
dictature commence. " La fin est au début du
commencement, et pourtant ça continue " (Samuel
Beckett, Fin de partie). Alors Gnassingbé Eyadema ou
Faure Gnassingbé, pour les Togolais, c’est la même
galère. Le garnement n’a pas perdu une seule minute
pour prouver à la face du monde qu’à l’instar de son
père, il n’avait aucun égard pour les textes
de la République togolaise.
Après s’être fait adoubé par l’armée puis s’être
fait nommer président de l’Assemblée, Faure a eu la
force et l’éclat du génie de prêter serment dans la
matinée du lundi, jouant le dernier acte de la
succession alors que le corps de son père est arrivé
à Pya, son village natal. En prêtant serment le
galopin vient en outre de montrer qu’il n’a cure des
mises en garde de la communauté internationale et
entend coefficier le dirigisme médiocrate qu’il a
hérité par un je-m’en-fichisme suicidaire, pouvant
entraîner le peuple tout entier vers des souffrances
abyssales sans qu’il daigne sourciller. Après
quelques trois ans dans le giron politique de son
père, faisant ses armes comme député et ministre en
2003, cet économiste a appris l'obstination et
l’impunité.
Faure Gnassingbé a pris le pouvoir sans coup férir,
aucune rivalité familiale ne l’en a empêché. On
s’interroge sur la tournure des événements si le
colonel Ernest Gnassingbé avait été là. Le tonton
flingueur n’aurait certainement pas laissé la
présidence à ce morveux d’économiste.
Vraisemblablement les autres innombrables enfants du
général pisseur, auguste semeur de bâtards ne
semblent préoccupés outre mesure. Le patapouf
Kpatcha Gnassingbé, directeur de la SAZOF, pavane
aux côtés du tout nouveau président, le sourire
espiègle et le visage de celui qui a peur de perdre
ses prérogatives et autres avantages dus à son rang
de fils de président et non à ses capacités
intellectuelles. Quant au commandant Rock Gnassingbé,
président de la Fédération Togolaise de Football, on
sait les malentendus qu’il avait eus avec son père
lors des élections de 2003 auxquelles il
déconseillait vivement au
général d’y aller. Lui est resté presque absent,
inexistant. Très rarement il fait parler de lui. Si
lui ne dispute pas le pouvoir à Faure, ce ne sont
pas les autres filles qui le feront. Plusieurs
inconnues restent encore qui dévoileront leur
mystère les jours et mois à venir.
Pour l’instant, le peuple togolais est une fois
encore embarqué dans une dictature héréditaire. La
pusillanimité de ce peuple, sa couardise légendaire
ne le sauvera des serres de cette descente au
pandémonium. On s’était attendu à des manifestations
de joie à la mort du tyran. Rien. La nomination de
son fils devait également déverser dans les rues,
les Togolais de colère. Mais rien. Le syndrome des
années 1990, où la ferveur et la soif de la liberté
avaient jeté étudiants, élèves, commerçants,
apprentis, artisans et paysans dans les rues, n’a
même pas effleuré les esprits des Togolais. Cette
ferveur semble elle-même émoussée par l’inaction et
les échecs successifs de l’opposition. C’est à se
demander si l’opposition peut encore inciter avec
succès la population à manifester.
Si elle doit le faire, ce sera son grand
oral. Le nombre de manifestants et l’ampleur des
manifestations constitueront le barème de notation.
Cette ampleur déterminera l’adhésion du peuple
togolais ou non au nouveau texte constitutif et au
fils président. Visiblement, l’opposition semble
préoccupée par le babil. L’absence de spontanéité
enlève déjà toute ardeur à d’éventuelles marches de
protestation. D’autant plus que Faure Eyadema, le
nouvel homme fort du Togo en rouvrant les frontières
a interdit toute manifestation durant les deux mois
de deuil qu’il a décrétés. Cela lui laisse assez de
temps pour assoire sa "légitimité".
Tout le monde semble se complaire dans cette
situation déshonorante qui éclabousse d’infamie les
leaders et le gotha de la politique togolaise. C’est
incommode, incommodant, c’est une mode d’un autre
siècle.
L’espoir des Togolais repose aujourd’hui sur les
pressions internationales. Chirac, qui a pleuré un
ami personnel est exclu de la liste des possibles
sauveurs du Togo. Il ne trahira certainement pas la
mémoire de cet ami en empêchant le fils de diriger
le pays. Qui sait si cette machine n’a pas été mise
en branle par ses soins. L’hypocrisie en politique
est un parfum dont on s’embaume au quotidien.
Restent l’Union africaine, la CEDEAO, l’ONU et
l’Union Européenne qui avait entamé un processus de
rétablissement de l’aide interrompue depuis 1993
" pour déficit démocratique ". L’inquiétude se mêle
tout de même à cette seule bouée de sauvetage. De
quels moyens de pression dispose cette communauté
internationale ? Quelles actions concrètes va-t-elle
mener ? Embargoter le pays ? Placer le fils du
général en quarantaine ? Corser les sanctions
économiques ? Déjà le pays a hérité du despote d’une
dette extérieure de près de 1 100 milliards. A
l’intérieur l’image économique n’est pas du tout
reluisante. Le pillage économique était érigé en
système. On a raconté que le trésor public se
trouvait à Lomé 2 où tous les soirs, les recettes
des douanes, du port et autres sociétés, étaient
quotidiennement versé au domicile du général. Ce ne
sont donc pas les députés et les ministres qui
s’inquièteront des sanctions. C’est le peuple
togolais qui boira ce vin tiré jusqu’au lit de sa
mort. Totale.
Les
choses se passeront comme de coutume. Le scénario
s’est mainte fois produit et ce n’est pas au Togo
que la mécanique ne marchera pas. Le dernier cas est
le coup d’Etat de François Bozizé que toute la
communauté avait dénoncé et désapprouvé. Pourtant
progressivement le régime putschiste de Bangui a été
accepté pour «les
progrès démocratiques notables.»
Et Bozizé est en odeur de sainteté avec l’Union
africaine. Si le big-bang attendu à la mort du
despote Eyadema ne s’est pas produit par un
soulèvement populaire, ce n’est personne d’autre qui
le produira à la place de ce peuple curieux quand
même, qui gémit et se tait. Les Togolais peuvent
surtout se vanter de se passer de tout le monde et
de lui-même.
Faure Gnassingbé a à peine 40
ans. Son père a vaincu son opposition des Gilchrist
Olympio, des Léopold Gnininvi, des Yawovi Agboyibor,
des Edem Kodjo, des Zarifou Ayéva etc. Eyadema est
mort de sa belle mort. L'histoire se repétera-t-elle
avec la génération de Faure? Jeunesse des 15, 20, 30
et 40 ans, laisseras-tu faire? |