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INTRODUCTION
Étienne Gnassingbé
Eyadéma s’est maintenu au pouvoir
trente-huit ans durant grâce à deux
coups d’État, à un recours
systématique aux fraudes électorales,
mais surtout grâce à l’appui fidèle
d’une armée dirigée par des officiers
militaires de son ethnie Kabyé.
Le 5 février 2005,
quelques heures après l’annonce du
décès d’Eyadéma, les officiers
supérieurs militaires « confient »
le pouvoir au fils du président
défunt, Faure Gnassingbé, et ce
contrairement aux dispositions
constitutionnelles qui octroient
l’intérim du pouvoir au président de
l’Assemblée nationale.
Afin de légitimer ce
coup d’État, l’armée contraint les
parlementaires à adopter, le 6
février, par un vote à main levée, une
série d’amendements constitutionnels.
Ceux-ci modifient l’article 65 de la
Constitution en supprimant la
disposition qui prévoyait, en cas de
vacance du pouvoir, l’organisation de
l’élection présidentielle dans les
soixante jours.
Par ailleurs, les
députés élisent Faure Gnassingbé en
lieu et place du président de
l’Assemblée nationale, M. Ouattara
Fambare Natchaba, offrant ainsi au
fils d’Eyadéma la présidence de la
République par intérim. Dès le 10
février, le président en exercice de
l’Union africaine (UA), M. Olusegun
Obasanjo, dénonce ce « coup
d’État » et menace le Togo d’une
possible intervention militaire. Quant
au président de la Commission de l’UA,
M. Alphar Oumar Konaré, il déplore le
« coup d’État militaire » de
Faure Gnassingbé. La Communauté
économique des États de l’Afrique de
l’Ouest (Cédeao), soumis à la pression
de ses États membres, adopte dès le 19
février une série de sanctions à
l’encontre du régime togolais comme le
rappel des ambassadeurs de la
sous-région. Les États-Unis, l’Union
européenne, sous la pression de
l’Allemagne et la Belgique, ainsi que
les Nations unies, condamnent à leur
tour ce coup d’État déguisé. Face à
une telle pression de l’opinion
internationale, Faure Gnassingbé fait
part, dès le 18 février, de son
intention d’organiser au plus vite une
élection présidentielle. La
CEDEAO et l’UA
maintiennent leur pression et exigent
la démission de Faure Gnassingbé.
Celle-ci interviendra le 25 février
2005, laissant ainsi la place de
président de la République intérimaire
à M. Abass Bonfoh. Faure Gnassingbé se
déclare alors rapidement candidat à
l’élection présidentielle, prévue au
24 avril 2005, au nom du Rassemblement
du peuple togolais (RPT).
L’opposition, réunie
au sein d’une coalition composée de
l’Union des forces pour le changement
(UFC) de Gilchrist Olympio, du Comité
d’action pour le renouveau (CAR) de
Yawovi Agboyibo, de la Convention
démocratique des peuples africains
(CDPA) de Léopold Gnininvi, de
l’Alliance pour la démocratie et le
développement intégral (ADDI), du
Pacte social pour le renouveau (PSR)
et de l’Union pour la démocratie et la
solidarité (UDS), se lance dans la
campagne et désigne M. Emmanuel Bob
Akitani comme candidat unique contre
Faure Gnassingbé. Togo : retour sur la
crise togolaise, l’exigence de justice
demeure.
PARTIE I
- l’élection présidentielle
du 25 avril 2005 : chronique
d’une victoire forcée
Chapitre I - La
nomination au pouvoir de Faure
Gnassingbé : un coup d’État
« déguisé »
- . M. Abass Bonfoh
était alors premier vice-président de
l’Assemblée nationale.
- M. Emmanuel Bob
Akitani est membre fondateur du Parti
Union des Forces de Changement (U.F),
dont il est actuellement premier
vice-président.
1. Les
modifications constitutionnelles : une manie
héréditaire.
La pratique de
modification constitutionnelle à des
fins personnelles avait déjà été
réalisée fin décembre 2002 par
Eyadéma, grâce à une large majorité
parlementaire acquise au régime.
Malgré les promesses
faites par le président de ne plus se
représenter9, l’article 59 de la
Constitution togolaise est modifié
pour lui permettre de briguer un
troisième mandat. L’ancien article
prévoyait en effet que « le
Président est élu pour un mandat de
cinq ans renouvelable une seule fois »
et « qu’en aucun cas nul ne peut
exercer plus de deux mandats ».
Autre modification importante, celle
de l’article 60 de la
Constitution. Le mode de scrutin pour
les élections présidentielles a
désormais lieu au « scrutin
uninominal majoritaire à un tour »
contre deux tours auparavant.
Le nouvel article 62
de la Constitution abaisse l’âge
minimal donnant la possibilité
d’être candidat à 35 ans.
L’article 100 qui prévoyait la
nomination des juges de la Cour
constitutionnelle, gardiens de la
Constitution, est aussi
profondément modifié. Les juges sont
désormais au nombre de neuf
contre sept auparavant et trois de ses
membres sont nommés directement
par le président de la République. Le
président de cette même cour est
depuis lors élu directement par
le président de la République et non
plus par ses pairs.
Enfin, le nouvel
article 62 prévoit que tout candidat à
la présidentielle devra avoir
résidé « sur le territoire national
depuis douze mois au moins ».
Cette modification a été primordiale
pour écarter le principal opposant
à la présidentielle, Gilchrist
Olympio, qui vit en exil en France
depuis une tentative
d’assassinat en 1992.
Ce sont ainsi
trente-quatre dispositions
constitutionnelles qui ont été
modifiées au bon vouloir de Gnassingbé
père et qui serviront à son
fils, pour faciliter sa marche forcée
vers le pouvoir.
2. La manipulation
du Code électoral
En 1999, le chef de
l’État, Gnassingbé Eyadéma, annonce
qu’il s’engage dans une voie
démocratique. Il signe avec les partis
d’opposition l’Accord-cadre de Lomé le
29 juillet 1999, qui prévoit un retour
à la démocratie. Malgré ses
engagements, le chef de l’État va
remanier le Code électoral à plusieurs
reprises dans un sens favorable au
parti au pouvoir. Une première
modification est effectuée par
l’adoption de la loi N° 2000-007 du 5
avril 2000. D’autres suivront avec les
lois du 12 mars 2002, du 7 février et
du 20 octobre 2003.
La loi du 5 avril 2000
crée la Commission électorale
nationale indépendante (CENI). Elle
est chargée « d’organiser et de
superviser les consultations
électorales et référendaires en
liaison avec le ministre de
l’Intérieur et tous les autres
services de l’État ». La loi du 7
février 2003 vient modifier les
attributions de cette autorité
indépendante. Le nouveau texte prévoit
que « la mise en oeuvre des
consultations référendaires et
électorales est assurée par le
ministère de l’Intérieur et une
Autorité administrative
indépendante ».
Rappelons que la CENI
est issue de l’Accord-cadre de Lomé.
Sa création devait permettre de
garantir la transparence des
élections. Elle se retrouve alors
réduite à la supervision de la
transparence des scrutins. En effet,
l’organisation matérielle du scrutin,
l’établissement des listes électorales
et la confection des bulletins de vote
relèvent depuis de la prérogative du
ministère de l’Intérieur. La loi
modifie également la composition de
cette autorité, dont le nombre est
ramené de 10 à 9 membres. Les
candidats ou leur parti ne peuvent
plus être représentés dans les bureaux
de vote.
Enfin, chaque bureau
de vote est composé de quatre membres,
tous nommés par le ministre de
l’Intérieur…
C’est dans ce nouveau
cadre électoral que les élections
présidentielles d’avril 2005 se sont
tenues. Togo : retour sur la crise
togolaise, l’exigence de justice
demeure
Chapitre II - Un cadre électoral
dénoncé par l’opposition
Au cours des
négociations de l’Accord-cadre de Lomé
pour un retour à la démocratie, le
Président s’engage à ne plus se
représenter à l’élection
présidentielle et à ne pas modifier la
Constitution adoptée par référendum en
septembre 1992.
3. La mise à
l’écart des candidats d’opposition
Les différentes
manipulations du cadre électoral —
Code électoral et Constitution —
avalisées par l’Assemblée nationale,
ont été perçues comme une véritable
onde de choc au sein des principaux
partis de l’opposition que sont l’UFC
et le CAR.
Elles constituent des
violations flagrantes des dispositions
de l’Accord-cadre de Lomé de juillet
1999. Conséquence immédiate,
l’obligation faite à tout candidat
souhaitant se présenter à l’élection
présidentielle de justifier de douze
mois au moins de résidence au Togo a
pour effet d’exclure Gilchrist
Olympio, candidat sérieux à la
succession d’Étienne Gnassingbé, qui
vit en exil entre Paris et Accra. M
Kofi Yamgnane, d’origine togolaise,
ancien ministre français sous l’ère de
François Mitterrand, se voit également
exclu de la campagne. Ceci va conduire
les principaux partis de l’opposition
à se réunir en coalition.
Chapitre III - Des
fraudes massives lors de l’élection
présidentielle
Retour sur la mission
d’observation électorale mandatée par
la FIDH [Lomé, 23 avril - 1er mai
2005]
Constatations faites
sur le processus électoral togolais
par Brahima Koné, président de
l’Association malienne des droits de
l’Homme, organisation membre de la
FIDH
1. Sur
l’organisation des élections
Après le retrait forcé
de Faure Gnassingbé de la Présidence
par intérim le 25 février 2005,
l’opposition a demandé une
modification des dispositions du Code
électoral afin de garantir aux
élections un caractère pluraliste,
transparent et équitable.
Mais le Rassemblement
du peuple togolais (RPT) s’est
arc-bouté sur sa décision et a exigé
la tenue de l’élection dans le délai
constitutionnel des 60 jours sans que
le moindre aménagement ne soit apporté
au Code ou à la Constitution. La
CEDEAO a soutenu la position du RPT,
tout en obtenant un certain nombre de
compromis acceptés par le parti au
pouvoir et l’opposition sur
l’organisation des élections :
1. La représentation
en tant que membres à part entière des
partis politiques au sein des
commissions et comités administratifs
chargés des élections au plan local,
avec les pouvoirs de signer les procès
verbaux et le droit d’en recevoir
copies ;
2. L’observation de
l’élection présidentielle sur toute
l’étendue du territoire national par
des institutions internationales ;
3. La réduction du
montant du cautionnement afin de
pouvoir être candidat qui est passé de
20 à 10 millions de francs CFA ;
4. La nécessité de
garantir la sécurité à tous les
acteurs politiques, leur liberté de
circulation sur l’ensemble du
territoire national ;
5. La nécessité de
garantir et de renforcer les libertés
fondamentales
6. La nécessité pour
tous les acteurs politiques et leurs
sympathisants de s’abstenir de tout
discours de haine, et d’éviter de
commettre des violences ;
7. La nécessité pour
l’administration, les forces de
sécurité publique et toutes les
institutions de la République d’être
impartiales et d’observer une stricte
neutralité ;
8. L’accès équitable à
tous les partis politiques aux médias
de service public ;
9. L’implication de la
Communauté économique des États de
l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), de
l’Union africaine et d’autres
partenaires pour accompagner le
processus électoral.
L’intervention de la
CEDEAO a permis également
l’accélération du processus de mise en
place d’une Commission électorale
nationale indépendante (CENI) de
treize (13) membres dont trois de
l’opposition dite radicale (CAR, CDPA,
UFC), et un représentant de la société
civile (GF2D). Néanmoins, la
présidente de la CENI, Madame Kissem
Tchangaï-Walla, certes membre du
Réseau des femmes, est ancienne
ministre du gouvernement RPT et membre
du Comité central du parti au pouvoir.
En outre, la grande majorité des
membres de la CENI étant aussi des
membres du RPT, l’indépendance de cet
organe n’était pas garantie.
Manifestement, malgré
les engagements pris officiellement
par le parti au pouvoir pour
l’organisation d’élections libres et
honnêtes, la date du 24 avril 2005
retenue pour l’élection présidentielle
paraissait trop proche pour mettre en
oeuvre en toute transparence toutes
les opérations liées au scrutin,
notamment la révision des listes
électorales, la mise en place des
commissions électorales locales, la
distribution des cartes d’électeur,
l’acheminement du matériel électoral,
l’envoi en nombre suffisant
d’observateurs internationaux, etc.
Confirmant cette
opinion, dans la nuit du 22 avril
2005, le ministre de l’Intérieur et de
la sécurité, M. François Akila Esso
Boko, a convoqué une conférence de
presse et a déclaré que la tenue du
scrutin était « suicidaire ». À
quelques heures du scrutin, une telle
déclaration était un signal fort qui
aurait dû conduire les autorités vers
un report. La réponse du président par
intérim,
M. Abbas Bonfoh, a été
de relever immédiatement M. Boko de
son poste, qui s’est réfugié à
l’ambassade d’Allemagne.
2. Sur la journée
électorale du 24 avril
En premier lieu, il
est à noter une grande affluence des
citoyens vers les bureaux de vote.
Toutefois, des
imperfections, des irrégularités, des
perturbations et des violences ont été
observées en certains endroits au
cours du vote.
Le Collectif des
associations de la société civile et
des organisations syndicales du Togo
(CASCOST) a organisé une observation
des élections sous la supervision de
la Commission diocésaine Justice et
Paix du Togo. Suivant les rapports de
leurs observateurs, il a été constaté
dans les différents centres de vote
observés que des files d’attente
étaient déjà en place bien avant
l’ouverture des bureaux à 6h30.
L’attente a été longue puisque près de
la moitié des bureaux de vote ont
ouvert avec retard. À l’inverse,
certains bureaux de vote ont ouvert
très tôt, avant l’heure convenue.
Ainsi, les observateurs de la société
civile rapportent qu’à Dapaong, dans
les bureaux de vote Nos 2012 et 2013,
les urnes étaient même à moitié
remplies avant l’arrivée des délégués
de l’opposition. L’absence de certains
délégués à l’ouverture des bureaux de
vote est une autre irrégularité
observée au démarrage du scrutin.
Le matériel électoral
était présent dans la plupart des
bureaux de vote visités à Lomé par le
chargé de mission de la FIDH. En
revanche, dans d’autres parties du
Togo, les observateurs de la société
civile togolaise ont noté que le
manque de matériel électoral à
l’ouverture des bureaux de vote a
engendré retards, insuffisances et
déficiences.
D’autre part,
certaines personnes munies de leur
carte n’ont pas pu voter faute d’être
inscrits sur les listes électorales.
C’est pour les nouveaux inscrits que
l’absence de listes complètes, les
retards dans leur acheminement ou des
erreurs dans celles-ci, ont été le
plus préjudiciables.
3. Sur les
opérations de dépouillement
Pour 2 774 bureaux de
vote, soit un taux de dépouillement de
plus de 52 %, les organisations de la
société civile organisées en collectif
afin d’observer le scrutin ont pu
recueillir les fiches de résultats
contresignées, conformément à
l’article 122 du Code électoral, par
les représentants des trois candidats
restés en lice. La compilation de ces
fiches démontre des résultats très
différents de ceux publiés par la CENI
: les taux de participation, de
répartition des votes, et de bulletins
nuls ou blancs communiqués par la CENI
ne correspondent ni aux observations
faites sur le terrain, ni aux
procès-verbaux des bureaux de vote à
la disposition des organisations de la
société civile.
4. Sur les
observations de la CEDEAO
En dépit des
irrégularités flagrantes et
substantielles qui ont émaillé cette
élection, les observateurs organisés
sous l’égide de la CEDEAO ont
finalement estimé que le scrutin était
« globalement acceptable ».
Il est difficile
d’accorder le moindre crédit à la
conclusion tirée par les observateurs
de la CEDEAO dont plus de la moitié
n’ont pas assisté à l’ouverture des
bureaux de vote. Plus grave, ils n’ont
même pas assisté au dépouillement. En
effet, les consignes de sécurité
données aux observateurs de la CEDEAO
ont fait en sorte qu’en dehors de
Lomé, la plupart d’entre eux ont
quitté les bureaux de vote entre 16 et
17 heures. À Lomé les observateurs de
la CEDEAO ont pu rester plus
longtemps, mais sans pour autant
assister au dépouillement final.
Conclusions
Les observations
faites par le chargé de mission de la
FIDH ajoutées à celles d’autres
observateurs indépendants de la
société civile togolaise ou
internationale, concluent à ce que la
nature et l’ampleur des irrégularités
constatées lors du processus électoral
remettent en cause la validité du
scrutin.
1. Irrégularités le
jour du scrutin : les réfugiés
racontent
Plusieurs réfugiés
rencontrés au Bénin par les chargés de
mission de la FIDH entre le 17 et le
24 juin 2005 ont rendu compte des
irrégularités survenues le jour du
vote présidentiel.
Monsieur L. B., du
quartier d’Abobokome de Lomé, était
présent dans un bureau de vote de
Lomé. Il a été témoin des faits
suivants : « Le 24 avril 2005, vers
14 heures, je me trouvais avec des
amis dans la cour de l’école primaire
EPP de Boubacar, qui était un centre
de vote. Les militaires sont alors
venus et sont entrés dans le bureau de
vote pour en ressortir quelques
minutes plus tard. Trente minutes
après, les bérets rouges sont arrivés
et ont tout de suite commencé à tirer.
Ils sont repartis avec les urnes ».
Le jeune C., âgé de 17
ans, témoigne de l’intervention
systématique des forces de sécurité
lors du dépouillement du scrutin
présidentiel : « Le 24 avril 2005,
vers 17 heures, à la clôture des
opérations de vote et de
dépouillement, de graves incidents se
sont produits suite au refus du
représentant du RPT de signer le
procès-verbal de la fiche de
dépouillement. Les gendarmes sont
intervenus et la tension montait. Le
chef de brigade de la gendarmerie de
Aného est alors arrivé avec le
véhicule du préfet des Lacs et a pris
une urne avec lui. La population s’y
est opposée et lui a repris l’urne. »
Un autre réfugié,
Monsieur S. B., qui habitait le
quartier de Hedjanawé à Lomé,
déclare quant à lui : « Au moment
du dépouillement, le 24 avril 2005,
deux voitures type 4x4 sont venus
s’immobiliser au niveau du bureau de
vote et des militaires armés d’armes à
feu, de gaz lacrymogène et de gourdins
sont sortis de ces voitures. Les
militaires ont voulu prendre des urnes
et la population s’y est opposée. Ils
ont commencé à lancer des gaz et à
frapper à coups de gourdins et de
bâtons la population. Les militaires
nous avaient encerclés et nous avons
escaladé les murs de l’établissement
servant de bureau de vote pour
partir. »
Un fonctionnaire des
douanes, habitant du quartier
Adakpamé, témoigne des faits qui se
sont déroulés au bureau de vote
N° 182/3095 à Lomé : « En qualité
de représentant de la coalition,
j’étais investi d’un mandat afin
d’être présent au sein de la
commission administrative de la
commune de Lomé. Lors du
dépouillement, le 24 avril vers 22
heures, des militaires portant des
bérets vert et noir sont entrés dans
le bureau de vote. Tirant de façon
aveugle sur la foule, ils se sont
emparés de l’urne. Je précise que sept
personnes ont été touchées par balle
et se sont écroulées. D’autres
personnes présentes ont été passées à
tabac. Nous avons pu compter deux
décès. »
Monsieur G. K.,
rencontré au camp de Agamé, était
présent à l’école primaire publique de
Hidjranawé à Sagboville. Il raconte :
« Le 24 avril 2005, j’étais au
bureau de vote de Hidjranawé. Il
manquait les bulletins de vote et les
urnes. Monsieur Ouyô avait plus de
cinquante bulletins en main qu’il
distribuait aux gens pour voter. J’ai
attiré l’attention des gens sur ce
point en leur demandant d’être
vigilants pour compter les fraudes.
Comme le manque de matériel et cette
irrégularité avaient suscité la
protestation des populations sur le
lieu du vote, des militaires sont
arrivés avec une voiture, ont tapé les
protestataires et j’ai reçu des coups
à la tête qui ont fait des blessures.
Vers 14 heures, les militaires étaient
revenus et voulaient emporter les
urnes. Nous protestions. Un élève
passait à vélo. Les militaires ont
fait sortir leurs armes. Nous avons
fui, ils ont tiré sur nous mais c’est
l’élève qui a reçu la balle perdue et
il en est mort. Les militaires ont
emporté l’urne. »
Monsieur L. B., du
quartier d’Abobokome de Lomé, a été
témoin d’un vol d’urnes par les bérets
rouges : « Le 24 avril 2005, vers
14 heures, je me trouvais dans la cour
de l’école primaire EPP de Boubacar,
qui était un centre de vote, avec des
amis. Les militaires sont venus et
sont entrés dans le bureau de vote.
Ils sont ressortis quelques minutes
après pour partir. Trente minutes
après, les bérets rouges sont venus et
ont tout de suite commencé à tirer
pour prendre les urnes. »
Madame A. A., mère de
famille, raconte aux chargés de
mission de la FIDH comment le 24 avril
2005, vers 16h30, le dénommé Sodoga
Kossi est intervenu dans un bureau de
vote situé à Lomé afin de s’emparer
des urnes. Ce témoignage a été relayé
par la chaîne franco-allemande ARTE
dans un reportage filmé le jour même
dans un quartier de Lomé. On y
aperçoit des militaires qui s’enfuient
avec les urnes et passent à tabac tous
ceux qui tentent de se mettre sur le
chemin. Cette cassette est disponible
au siège de la FIDH.
2. Les observateurs
dénoncent les fraudes électorales
À l’exception de la
CEDEAO, l’ensemble des observateurs
internationaux présents durant
l’élection présidentielle ont constaté
de nombreuses irrégularités
électorales. Une note confidentielle
rédigée par la délégation de la
Commission européenne confirme les
manipulations électorales10. Les
experts font part de « problèmes
lors des inscriptions sur les listes
électorales et lors de la distribution
de cartes ». Ils relèvent des « irrégularités
et la violence le jour du scrutin ».
L’observateur
américain note quant à lui des
« votes d’enfants de moins de 18 ans ;
des bulletins de vote pré-votés, des
enlèvements d’urnes par des militaires
avant le dépouillement ; des délégués
des candidats RPT actifs dans les
bureaux de vote ». Il relate que
des partisans de l’opposition
ont apporté 15 urnes à l’ambassade des
États-Unis pour les soustraire
à l’armée qui auraient tenté de les
enlever (il s’agissait du
centre de vote dans la préfecture de
Tandjouare où 87 urnes ont été
saisies par les militaires. D’autres
commentaires font état qu’ « à
l’est de Tsévié, dans les villages,
l’ensemble de la population (partisans
RPT et opposition confondus) s’est
regroupée devant les bureaux de vote
au moment du dépouillement pour éviter
que les urnes ne soient enlevés par
les militaires ; à Dapaong, les urnes
auraient été bourrées dès le matin
mais l’information s’est avérée
difficile à vérifier » ;
l’observateur ajoute que dans tous
les bureaux de vote où il a pu
voir le dépouillement, le
candidat Akitani sortait victorieux.
Les observations du Programme des
Nations unies pour le
développement font état
d’irrégularités dans les 11 bureaux
de vote visités : « Manque
d’encre indélébile ; à Akodesewa, dans
le bureau 20/48, le préfet a été vu en
train de distribuer de faux bulletins
de vote ; à Tokoin, des nigériens ont
été surpris en train d’essayer de
voter (même constatation par les
États-Unis à Tsévié avec des
Nigérians) ; à CEG Plage Kamalodgo,
des bérets rouges, vêtus en tenues de
gendarmes, sont venus prendre des
urnes vers 17h30 ; à Adjalé, Bureau
428, Akitani était donné victorieux
avec 216 voix contre 48 à Faure... »
Les délégués allemands
qui ont observé les zones de Lomé et
Baguida ont remarqué que le
« matériel est arrivé en retard dans
de nombreux bureaux de vote ».
Dans plusieurs bureaux de vote, des
militaires ont demandé à copier les
notes des observateurs. Enfin,
au Camp RIT, l’observateur a été
chassé du bureau de vote, pour
n’y revenir que quelque temps plus
tard, sur son insistance...
Du fait des fraudes
électorales massives, le Parlement
européen a décidé de ne pas
reconnaître l’élection de Faure
Gnassingbé. Dès le 12 mai 2005, les
eurodéputés adoptent la résolution
B6-0282/2005 qui constate que
« selon les organisations nationales
et internationales indépendantes de
défense des droits de l’Homme, le
déroulement du scrutin a été entaché
par des fraudes massives en violation
du droit à des élections libres et
pluralistes consacré par le Pacte
international relatif aux droits
civils et politiques, de nature à
remettre en cause la validité du
processus électoral ».
Parailleurs, la
résolution stigmatise dans les détails
« la répression violente [exercée]
par les forces de l’ordre contre les
personnes contestant la régularité du
scrutin ». La résolution du
Parlement européen considère alors que
« les conditions dans lesquelles
s’est déroulée l’élection du 24 avril
ne respectent pas les principes de
transparence, de pluralisme et de
libre détermination du peuple garantis
par les instruments régionaux et
internationaux en la matière, et ne
permet pas de reconnaître la
légitimité des autorités issues de ce
scrutin » (...)
1.1. Les cas
d’exécutions sommaires
a. Une répression
ciblée : des personnes « doigtées »
Madame A. C., du
quartier For ever à Lomé, est mère
d’un jeune enfant d’un an et demi.
Elle indique à la mission que :
« Mon mari était un des responsables
de la sécurité du parti de l’UFC. En
2000, mon mari assurait la sécurité de
Gilchrist. Pendant ses déplacements,
je me trouvais à mon domicile avec mon
enfant d’un an et demi. À plusieurs
reprises, j’ai eu la visite des forces
de l’ordre. J’ai donc fui ma maison
pour aller chez ma mère à
Kodjoviakopé. Nous avons été doigtés
par un membre du RPT. [...] Le 21
avril 2005, je me trouvais à mon
domicile. Entendant un bruit de
voiture, je me suis cachée dans les
toilettes. Je précise qu’il était
21h30 et que mon enfant, ainsi qu’une
femme enceinte de 5 mois, se
trouvaient à mon domicile. Des
personnes se sont introduites dans la
pièce où couchait mon enfant et l’ont
battu à mort. La femme enceinte est
également décédée de ses blessures.
Après l’enterrement de mon enfant le
22 avril, j’ai quitté le Togo pour me
rendre au Bénin ».
Monsieur S. L.,
commerçant, était membre de la garde
de sécurité de Bob Akitani, candidat
officiel de l’opposition. Il habitait
dans le quartier de Tokoin Hôpital à
Lomé. Il témoigne de l’assassinat de
son père : « Le samedi 23, nous
sommes restés à la maison et le
dimanche, jour du
vote, nous avons voté normalement avec
Bob (Akitani) et nous étions rentrés
sans problème. Le mardi 26 avril 2005,
après les résultats, les militaires
s’étaient mis à tirer et nous avons
été pour cacher Bob. Ensuite je
revenais à la maison quand ma mère m’a
dit que les militaires étaient venus
me chercher avec ma photo. Je ne
pouvais plus continuer ma route et
j’ai dû escalader un mur pour parvenir
dans une maison. Les militaires
tiraient, ils sont entrés dans ma
maison à ma recherche. Mon père est
sorti pour leur dire que je n’étais
pas à la maison et ils l’ont fusillé.
J’étais dans une maison voisine de la
nôtre. Les militaires ont brûlé notre
maison, tué mon père. Ma femme et mes
enfants, je ne sais pas ce qu’ils sont
devenus ».
Monsieur L. T., 48 ans
et originaire de Lomé, témoigne :
« Le jour de la proclamation des
résultats, j’étais avec Jean-Pierre
Fabre, le secrétaire général de l’UFC.
Craignant pour notre sécurité, nous
nous sommes réfugiés à l’ambassade
d’Allemagne pendant trois jours. Le
troisième jour, Jean-Pierre Fabre est
parti à Accra (au Ghana) et moi je
suis rentré à la maison. Ma femme m’a
confirmé que les militaires sont venus
me chercher. Le lendemain dans la
nuit, j’ai vu des militaires encercler
ma maison et d’autres sur le mur. Je
me suis caché dans les fleurs. Ils
sont entrés dans la maison pour me
chercher. Ne m’ayant pas trouvé, ils
ont saccagé mon laboratoire de photos
et balancé plusieurs grenades
lacrymogènes dans la maison »
b. Une répression
aveugle : des personnes tuées lors des
tirs dans la foule, contre les
fuyards, dans les maisons
Madame A. A., âgée de
30 ans, vivait dans le quartier de
Forever à Lomé. Elle a été le témoin
direct du décès de sa mère : « Le
27 février 2005, après la
manifestation, je revenais à mon
domicile dans le quartier de Forever.
Les Bérets rouges sont arrivés à
plusieurs, certains portaient même des
casques anti-émeute et se sont dirigés
vers mon domicile en tirant des gaz
lacrymogènes. Ma mère a absorbé ces
gaz et a perdu connaissance. Je
précise que ma mère s’appelait Azianba
Kpodjina et est décédée à l’hôpital du
CHU de Tokoin. Elle était âgée de
55-56 ans. Nous avons procédé à ses
obsèques le 5 avril 2005. »
Monsieur P. J., du
quartier d’Adoboukome à Lomé, témoigne
de la violence des forces de l’ordre :
« Nous avons organisé une marche avant
les élections pour réclamer nos cartes
d’électeur. Nous allions vers la
mairie avec tous les membres de la
coalition de l’opposition. Les
militaires ont bloqué la route pour
mettre fin à notre marche. Ils nous
ont alors dispersés avec les grenades
lacrymogènes.
Nous avons résisté et
ils ont arrêté quelques-uns dont
moi-même. Ils nous ont alors
sauvagement torturés. [...] Le jour
des élections, le 24 avril, j’étais
vigile dans le bureau de vote 1018 EPC
de St Augustin d’Amoutive. Au moment
du dépouillement, les prêtres sont
venus nous informer qu’il y avait des
coups de fusil et des morts à Baguida.
Les prêtres ont eu peur et ont fermé
les portails de l’église catholique
St-Augustin. Tout de suite après nous
avons vu des militaires armés sur deux
jeeps de l’armée forcer le portail.
D’autres militaires les ont rejoints
dans la cour et ils ont commencé à
frapper tous ceux qui étaient dans le
bureau de dépouillement. Ils ont tué
plusieurs personnes ce jour-là. J’ai
même perdu un neveu de trois ans ce
jour-là qui a été tué par une grenade
lacrymogène et par fusil. Monsieur B.
B., 33 ans, était journaliste dans une
radio privée togolaise. Il a souhaité
garder l’anonymat pour des raisons de
sécurité. Ayant échappé à un attentat,
il craint toujours pour sa sécurité.
Son témoignage effectué à l’hôpital de
Comé est accablant : « Le 24 avril
2005, suite à l’annonce des résultats,
il nous était interdit formellement
par la Haute Autorité de l’audiovisuel
et de la communication (HAAC) de
passer les radios étrangères (RFI,
BBC). Par devoir d’information, nous
décidons de capter les radios
étrangères. Nous décidons d’organiser
un débat avec des collègues
journalistes sur la sécurité des
citoyens. Le directeur de la HAAC, M.
Georges Combévi Agbodjan, nous ordonne
d’interrompre toutes les émissions.
Nous nous exécutons et interrompons
tout débat. Par peur, nous quittons
provisoirement le Togo pour mettre à
l’abri nos familles. De retour à
Aneho, nous constatons la marche d’une
manifestation. Les émeutiers s’en
prennent aux lieux publics et
administratifs. Je constate 11 morts
dont MM. Akoli, Eto, Lawson et Azouma.
C’est le lieutenant Casimir qui avait
donné l’ordre de tirer. Les forces de
l’ordre n’ont pas hésité à tirer sur
la foule de façon aveugle sur ordre du
ministre de la Défense, M. Assani
Tidjani. Ce dernier avait d’ailleurs
indiqué sur Radio Lumière qu’en cas de
non-vote pour le RPT, les gens
compteront les morts. Nous,
journalistes, nous étions la voix des
sans-voix. Le 25 avril, je constate le
quadrillage des quartiers. Les Bérets
rouges criaient : ‘Où sont-ils ?’ et
tiraient dans toutes les directions.
Tout le monde était pris de peur et se
cachait. »
Le 24 avril 2005,
monsieur V. K., habitant du quartier
de Bè, témoigne de la violence des
répressions des forces armées :
« Quand j’ai été informé des faits [le
viol de sa petite soeur], j’ai
organisé, avec un groupe de 32
personnes, des barricades pour
empêcher les militaires d’accéder dans
notre quartier. La foule est donc
venue s’ajouter au groupe des 32.
Après, les militaires sont venus et
rentraient dans chaque maison. Tout le
monde était sorti dans la rue. C’est
ainsi que les militaires sont venus
nous rejoindre dans la rue et ont
commencé à tirer des balles réelles
sur nous. Le premier groupe qui était
devant a été complètement décapité. Il
y a eu 42 morts ce jour-là. Ils ont
emporté par la suite les cadavres dans
leurs camions. »
Monsieur L. P. était
chef opérateur de son état dans une
radio privée. Il raconte que :
« Après la proclamation des résultats,
la population a placé des barricades
pour manifester son mécontentement.
Malheureusement, les barricades ont
été placées devant notre maison ce qui
a fait que les militaires, dans la
répression, sont entrés directement
chez nous. Ils ont tout de suite
commencé à tirer des coups de feu
partout dans la maison [...]. Pendant
ce temps, un hélicoptère dans lequel
se trouvaient des militaires commandés
par le Général Tidjani Assani nous a
aperçus et a commencé à tirer sur
nous. Il y a eu beaucoup de morts et
Dieu seul sait combien de personnes
sont mortes. »
Madame A. D., du
quartier Bè à Lomé, avait la garde
d’un nouveau-né de 22 jours. Elle
précise que :
« Après la
proclamation des résultats et les
incidents qui s’en sont suivis, les
militaires en béret rouge sont entrés
dans notre maison pour la répression.
Ils m’ont demandé après mon cousin K.
C. Ils sont entrés dans toutes les
pièces de la maison pour le
rechercher. Pendant ce temps, j’avais
entre les mains un bébé de 22 jours
d’une voisine locataire qui était dans
les toilettes. Ils m’ont demandé à
plusieurs reprises où était K. C.,
mais je leur ai répondu qu’il était
absent. Ils m’ont alors pris l’enfant
d’entre mes mains. Les militaires
l’ont pris par les pieds et ont tapé
sa tête contre le mur jusqu’à ce qu’il
meure. Il n’avait que 22 jours. Ils
croyaient que c’était mon enfant. »
Monsieur A. B.,
habitant du quartier Jéricho à Aného,
est témoin de l’assassinat d’un enfant
de 16 ans. Il déclare : « [...] Le
jour de la proclamation des résultats,
vers 14 heures, j’étais dans la rue
avec d’autres personnes, et nous avons
érigé des barricades en guise de
protestation contre le faux résultat
des élections proclamé par le pouvoir.
À notre grande surprise, les gendarmes
de la compagnie ne nous lançaient plus
des gaz lacrymogènes comme auparavant,
mais nous pourchassaient et tiraient
des balles réelles. Un enfant de 16
ans a été abattu à côté de ma porte. »
Monsieur M. K.,
infirmier, a été témoin de
l’assassinat de son épouse. Les
chargés de mission ont pu obtenir une
copie de l’acte de décès établissant
la mort par arme à feu : « Ce
jour-là, je suis parti au service à 7
heures du matin. Vers 10 heures, on a
proclamé les résultats. Après, on a
entendu dire au niveau de la
préfecture ‘Prenez vos armes’.
C’étaient les militaires entre eux.
Dix minutes après le chef de brigade
de la gendarmerie d’Aneho nous a
appelé pour venir prendre des blessés
et des cadavres. Nous avons ramassé 28
cadavres dont plusieurs étudiants.
[...] À peine cinq minutes après, j’ai
vu les militaires arriver dans la
voiture de l’inspecteur du 2e degré,
Monsieur Dossavi. Lorsque j’ai aperçu
les militaires qui étaient dans le
véhicule et avec ce
qui s’était passé
dans la journée, j’ai dit à ma famille
de rentrer. Les militaires sont alors
descendus du véhicule et ont commencé
à tirer sur la foule. J’ai fermé le
portail et le salon.
Les militaires sont
entrés dans la maison après avoir
défoncé toutes les portes. Ils
criaient qu’ils allaient tuer tout le
monde. Je suis sorti pour les supplier
d’arrêter. Ils ont commencé à me
torturer et lorsque mes enfants sont
sortis, ils les ont maltraités. Les
militaires étaient plus de treize.
Finalement, les militaires sont sortis
et lorsque je suis rentré dans la
deuxième chambre, j’ai vu que mon
épouse avait été tuée d’une balle au
niveau de la poitrine. La balle a
traversé sa
poitrine pour
sortir par derrière et se loger au
mur. Elle est morte sur-le-champ et
n’a pas pu dire mot. Je suis resté à
côté d’elle à l’appeler jusqu’au
lendemain »
Monsieur N. D.
habitait le quartier d’Amadoté à
Aneho. Il déclare les faits suivants
: « Le 26 avril 2005, nous étions
allés voir le Préfet de Zebé pour lui
dire : comment a-t-on fait pour
truquer les élections et déclarer
Faure Gnassingbé vainqueur alors que
les élections se sont déroulées dans
la plus grande transparence et que
c’est l’opposition qui est déclarée
majoritaire ? Nous avons rencontré le
secrétaire général de la préfecture et
lorsque nous lui avons fait part de
l’objet de notre visite, il a fait
signe aux militaires qui ont commencé
à tirer des balles réelles sur nous.
Beaucoup de personnes ont été tuées
sur le coup. Dans la confusion je ne
pouvais pas connaître le nombre exact.
Quant à moi, j’ai reçu deux balles de
fusil au niveau du mollet. Jusqu’à ce
jour, la balle n’a pas été extraite.
Après avoir reçu la balle, je suis
tombé à terre et c’est la Croix- Rouge
togolaise qui m’a pris pour m’amener à
l’hôpital. À l’hôpital, les militaires
sont encore venus tirer sur les
malades et il y a eu encore plusieurs
morts. »
Monsieur I. K., du
quartier de Lom Nava à Atakpamé,
confirme que des groupes armés du RPT
soutenaient la répression des forces
armées : « Le 26 avril 2005, vers
15 heures, les miliciens du RPT ont
quitté leur siège de Agbonou pour
venir s’opposer aux jeunes qui
contestaient les résultats. Il y a eu
des tirs de fusils, des coups de
machettes de la part de la milice du
RPT de la ville. Il y a eu des morts
et des blessés sur la colline de
Atchrémikomé. Plus tard, des
militaires sont venus du camp de
Témédja avec des chars et des voitures
mitrailleuses. Ils tiraient et
abattaient les gens, ce qui a créé la
panique au niveau de la population,
qui fuyait vers les églises et la
gendarmerie. »
Monsieur D. A.,
photographe-reporter, a pu filmer
plusieurs événements étayant les
témoignages d’exécutions arbitraires.
Une cassette vidéo a été remise aux
chargés de mission. Il témoigne :
« Chaque semaine, il y avait des
marches de l’opposition que je filmais
avec ma caméra. Pendant une marche des
femmes, un dimanche, les militaires
ont tué des personnes qu’ils jetaient
dans la lagune [ce témoignage est
corroboré par la bande vidéo remise
aux chargés de mission de la FIDH].
J’ai pris toutes ces images. Quand ils
ont appris que j’étais le seul à avoir
ces images, ils m’ont poursuivi et ils
m’ont frappé et ont pris ma caméra.
[...] Pendant ces
manifestations, la répression des
forces de l’ordre était féroce et
aveugle. Il y a eu beaucoup de morts
et de blessés. Personne n’était
épargné, ils frappaient et tiraient
sur les enfants, les femmes et les
vieux sans distinction. »
1.2. Les cas de
blessés par balles
Monsieur L. B., du
quartier d’Abobokomé de Lomé et témoin
d’un vol d’urnes par les Bérets
rouges, a été victime des faits
suivants : « Le 24 avril 2005, vers
14 heures, je me trouvais dans la cour
de l’école primaire EPP de Boubacar,
qui était un centre de vote, avec des
amis. Les militaires sont venus et
sont entrés dans le bureau de vote.
Ils sont ressortis quelques minutes
après pour partir. Trente minutes
après, les Bérets rouges sont venus et
ont tout de suite commencé à tirer
pour prendre les urnes. J’ai voulu
prendre la fuite et un militaire m’a
tiré cinq balles sur le corps, une au
niveau de l’avant-bras gauche, deux
dans la jambe droite et deux dans la
jambe gauche. »
Un réfugié, M. A. A.,
habitant du quartier de Bè, se
souvient des événements qui se sont
déroulés le 26 avril 2005 à Lomé :
« Ce jour-là, vers 14 heures, j’étais
dans ma maison et un groupe de
militaires a commencé à entrer dans
chaque maison dans notre quartier. Dès
qu’ils sont entrés dans notre maison,
ils ont commencé à nous frapper avec
des bâtons et des crosses de fusil.
Quand j’ai voulu fuir, un militaire a
tiré au fusil sur moi à bout portant.
J’ai reçu la balle au coeur mais
heureusement pour moi que la balle est
restée au niveau du thorax. Le
militaire cherchait visiblement à me
tuer. [...] Me croyant mort, les
militaires sont partis et mes parents
m’ont pris pour m’emmener dans une
clinique proche de notre maison pour
les premiers soins. La balle n’a pas
été extraite et jusqu’à présent elle
est restée au niveau du thorax. »
M. B. E., âgé de 35
ans, raconte : « C’était le 26
avril 2005, lors de la proclamation
des résultats. J’étais dans la maison
familiale à Lomé et j’ai vu deux
gendarmes regarder la cour à partir de
l’extérieur. Il y avait ce jour-là
plusieurs manifestations de la
population qui avait érigé des
barricades. Lorsque les gendarmes
m’ont vu dans la cour, ils ont
escaladé le mur de la maison. J’étais
en train de lire et ils m’ont demandé
ce que je faisais. Je leur ai répondu
que j’étais bien chez moi. Ils m’ont
demandé de les suivre et j’ai dit non
car je n’avais rien fait. Ils m’ont
fouillé et pris mon argent (3 700 F
CFA) et mon portable qu’ils ont jeté
dans l’eau. C’est à ce moment qu’un
troisième a forcé la porte et sans
rien dire m’a tiré deux balles de
fusil au niveau du ventre et de
l’avant-bras. [...] »
Le récit d’une autre
réfugiée, madame A. A., aide-soignante
et originaire du quartier Yessuvito à
Aného, témoigne à son tour : « Le
26 avril 2005, j’étais dans mon
service à l’hôpital d’Aneho lorsque
les résultats ont été publiés. Les
jeunes sont alors sortis pour brûler
des pneus. Tout de suite les
militaires ont commencé à tirer sur
les foules. J’étais toujours au
service et on a commencé à nous amener
les blessés par balles et les
cadavres. [...] Arrivée au niveau de
la pharmacie d’État TOGO PHARMA, j’ai
rencontré mon cousin avec qui je
discutais. Tout de suite après, j’ai
vu des militaires devant nous à
quelques mètres. Avant même de
réaliser de quoi il s’agissait, ils
ont commencé à tirer sur nous. J’ai
reçu des balles au niveau des deux
mollets. J’ai d’ailleurs toujours la
balle au niveau du mollet droit. » |