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1er déc . 2004

Procès à Kara: Prison à perpétuité contre Tchaa-Wiyao Palakiyém: Sanction politique ou verdict juridiciaire ?
Justin Hèzu Tiyé


Le 25 novembre 2004 a eu lieu le procès de Tchaa-Wiyao Palakiyém pour tentative d’homicide volontaire avec préméditation sur la personne de Monsieur PEPAYATA Walakiyém, préfet de la Kozah, le 21 juin 2004 au cours du cérémonial de dépôt de gerbes au monument de Pya-Hodo. A 5 heures déjà, la vétuste salle d’audience du palais de justice de Kara, agrandie pour l’occurrence du dehors par une bâche montée sur des poteaux, a été envahie par une foule nombreuse qui ne voulait pas se faire conter l’événement. Cependant peu avant l’ouverture du procès, cette foule sympathique a été évacuée sous le prétexte que les places assises étaient réservées aux autorités. En fait d’autorités, ce sont les juges, les officiers et sous-officiers qui ont plutôt fait entrer leurs petites amies et maîtresses sous les cris, les insultes et les bousculades du public. Sans graves conséquences.

A l’ouverture du procès, le juge ADI, président de la cour a d’entrée de jeu fait décliner l’identité de l’accusé : Tchaa-Wiyao Palakiyém est né le 6 mars 1977 à Ahlon-Watchassi (Danyi). Conducteur de taxi-moto à Wahala, célibataire sans enfants. On le décrit comme solitaire, casanier et violent.

Après la composition du jury (6 membres) et l’appel des témoins, le greffier a donné lecture de l’Arrêté N°8 du 11 / 11 / 04 conformément aux Articles 4, 44 et 45 Alinéa 2 du code pénal n’omettant aucun détail de l’affaire. Ensuite l’accusé est monté à la barre pour faire la relation des faits. C’est là que l’accusé, Tchaa-Wiyao Palakiyém, s’est livré à une haute voltige de mathématiques occultes. Il dit avoir agi sur ordre et sous l’emprise des esprits qui l’ont mandé de verser du sang humain en donnant trois coups de couteau sur un représentant du chef de l’Etat. Ce sang devait être versé dans un endroit où du sang humain avait été déjà versé, d’où le choix du monument des martyrs de Pya-Hodo. Dans sa vision il aperçoit le 21 juin 1957 (date des martyrs) comme une porte et le 21 juin 2004 comme une fenêtre. C’est pourquoi ce jour il a bloqué sa porte de l’intérieur et est sorti par la fenêtre. Il ne précise pas qu’il avait écrit un mot à l'intention de son oncle : « si je reviens, c’est bon, si je ne reviens pas, c’est bon aussi ».

La vraie mathématique occulte commence lorsque l’accusé en additionnant le jour, le mois et l’année de sa naissance (6 mars 1977 : 6+ 3+1+9+7+7 = 33) obtient le chiffre 33 ; même chiffre lorsqu’il additionne 21 juin 2004 (21+6+2+0+0+4 =33). Le premier chiffre indique la naissance, sa naissance à lui et le second symbolise la renaissance. Il devait renaître après avoir versé le sang. Son intention n’était donc pas de tuer le préfet mais de verser son sang à partir de 3 blessures. Ahurissant !

Lorsque les esprits lui apparaissent, il voit toujours trois couleurs : le noir symbole de la renaissance, le rouge symbole de l’abondance et le blanc symbole de la mort. En accomplissant cet acte, il devait en retour devenir riche, normaliser ses relations conjugales car aucune des filles avec lesquelles il est sorti n’est restée plus d’un mois et enfin remplacer Eyadema au pouvoir.

L’accusé soutient mordicus que du 25 juin 2004, date à laquelle il a été présenté au général Eyadema au 25 décembre de la même année, Eyadema mourra, conformément à une bague portant six points (les six mois de juin à décembre) que les esprits lui ont donnée et que la gendarmerie a confisquée. C’est la part du contrat à remplir par les esprits. Il attend que les esprits remplissent cette part de contrat car lui a accompli sa mission. Alors le président du tribunal demande son niveau d’étude et l’accusé répond qu’il a fréquenté la classe de 5ème. Le président ironise : « tu veux diriger le Togo avec la classe de 5ème ? » De la foule agrippée aux barres des fenêtres métalliques fuse une rumeur boudeuse : « Et Eyadema lui-même, c’est pas le CE1 il a fait ? » Des éclats de rire jaillissent même dans la salle et les forces de l’ordre ne se gênent même pas pour trouver le coquin. Seul le président menace de vider la salle.

Imperturbable l’accusé soutient qu’il a accompli sa part de mission et qu'il attend que les esprits accomplissent la leur : la mort d’Eyadema et son intronisation comme président du Togo. S’agissant de la folie qu’il a eue, il avoue que son père devait faire des sacrifices à Tchadê, village d’origine de ses parents mais qu’il l’a plutôt fait à Ahlon, lieu de sa naissance. La folie est la conséquence de la furie des deux esprits qui l’habitent : la sirène d’eau, un fétiche de ses pères.

Après l’audition des témoins (Tchangaï Tchao, chef canton de Tchadê, Tchaa-Wiyao Komi dit Commissaire, oncle de l’accusé, Péléi Bèlè, grand’mère de l’accusé, Tchaa-Wiyao Séverin, père de l’accusé qui n’était pas attendu, le commandant MALAZOUWE, (commandant le régiment des Paras Commandos du camp Landja), le président du tribunal a donné lecture complète du rapport d’expertise médicale, sur demande de l’avocat de la défense, Me KILEOU Badayodé André,  qui a estimé que les extraits lus par le président tendaient à enfoncer son client. Ce rapport signé du docteur KARABOU Botchosi, près la cour, directeur régional de la santé Kozah, donne une description physique de l’accusé et le présente comme un individu logique, intelligent, cohérent. Mais le docteur conclut qu’il ne faut pas se laisser tromper par cette lucidité car le nommé Tchaa-Wiyao Palakiyém est un cas paranoïaque avec délire cohérent doublé de mégalomanie hallucinatoire. La preuve, cette phrase de l’accusé : « ce jour-là, (21 juin 2004) je ne me sentais pas comme un homme normal. Quand j’ai sorti le couteau, je ne sais plus ce qui s’est passé. » Aussi est-il indispensable, finit le rapport, de le confier aux soins des services psychiatriques.

L’avocat général, représentant le ministère public dans son réquisitoire est d’abord revenu sur les faits puis a établi que l’accusé avait mûri l’idée. Il n’est point de doute qu’il avait l’intention de donner la mort. C’est un individu intelligent qui a réponse à toutes les questions. L’accusé reconnaît qu’il a été fou, mais comment peut-on reconnaître qu’on a été fou ? D’ailleurs la démence n’est pas cause d’irresponsabilité. Le Togo n’ayant aucun texte pour le cas d’espèce, l’avocat général a demandé à la cour de le déclarer responsable et de le maintenir là où il est (en prison) pour longtemps. Car l’accusé selon les mots mêmes de l’expert médical, est un danger public. Il a alors requis la peine de mort ou la perpétuité. Aucune femme, aucun enfant ne le pleurera ni ne souffrira de son absence, a-t-il ajouté.

L’avocat de la défense dans sa plaidoirie a justifié sa présence à ce procès par l’article 186 du code pénal qui dispose que lorsque l’accusé n’a pas les moyens de se payer un avocat, on lui en commet un d’office. Abordant le fond du sujet, il a regretté que l’avocat général hésite sur la peine à donner. En droit pénal, il n’y a pas d’hésitation. Que le ministère public requiert clairement la peine capitale ou la perpétuité. Il a ensuite attaqué l’actuel code pénal qui date de 1980 et qui, à son avis, devait être au placard. Quant au droit français qu'il il dit avoir bien étudié avant cette audience et auquel a fait référence l’avocat général, il a rappelé qu’au Moyen-Age, les déments étaient jugés et condamnés comme des criminels parce qu’ils étaient considérés comme possédés par des démons. Mais ce droit a bien évolué et aujourd’hui il est établit que : « il n’y a pas de délit ou crime lorsqu’au moment des faits le prévenu n’était pas en possession de ses facultés mentales et psychiques. »

Citant des anecdotes dont il garantit l’authenticité, allant des parricides à la tentative d’assassinat du président Chirac le 14 juillet 2004, il a déclaré que dans tous les cas, les juges avaient prononcé des non-lieux et confié les prévenus pour des soins psychiatriques. Même si le Togo n’a pas des textes pour les cas de démence, il s’est réjoui que l’Etat ait songé à construire l’asile psychiatrique à Zébévi (Aneho).  Des trois éléments fondamentaux pour une inculpation, il n’est point de doute que l’élément matériel est accablant pour son client. Mais manque l’élément moral, l’élément intentionnel. Par exemple l’accusé a déclaré ne pas connaître le préfet, ni ne l’avoir jamais vu. S’adressant à la cour, Me KILEOU a estimé que le juge fait œuvre prétorienne, le juge fabrique le droit, il anticipe sur la loi. La santé d’un pays dépend du fonctionnement de l’appareil judiciaire. Ce serait dommage qu’au Togo non seulement on juge les fous mais surtout qu’on les juge et les condamne.  La sanction infligée à un coupable doit pouvoir le corriger. Mais Tchaa-Wiyao Palakiyém est déjà puni par Dieu. La sanction humaine serait de trop. Il est préférable, ainsi que recommandé par l’expert médical, de le soigner. Ainsi d’ici à 10 ans, lorsqu’ il sera guéri, il témoignera sa reconnaissance à cette société qui a cru en lui et lui a fait confiance.

Tout cet appel au cœur de la cour, n’a pas empêché celle-ci de condamner le sieur Tchaa-Wiyao Palakiyém à la prison à vie.

Verdict politique ou sentence proportionnelle à la tentative d’homicide volontaire avec préméditation ? Quand on connaît la subordination du judiciaire à l'exécutif au Togo, il n’est pas exclu que la main du général Eyadema se cache derrière un tel verdict. Aussi ne sera-t-on pas surpris que le cas un jour ou l'autre soit exploité pour claironner "la très légendaire magnanimité d'Eyadema" en train de pardonner au pauvre Tchaa-Wiyao Palakiyém. D’autant plus que le lendemain un jeune homme de 24 ans qui croupit en prison depuis 6 ans pour crime sur ascendant (son père abattu par un fusil de chasse) avec préméditation a été condamné à 20 ans de réclusion criminelle et non à perpétuité. La foule est repartie tête basse n’en croyant pas ses oreilles. La sentence de ce procès était connu d’avance car, il faut être crédule pour croire qu’on enverrait Tchaa-Wiyao Palakiyém dans un centre psychiatrique.

Les juges et les jurés avaient apparemment les mains liées par un regard puissant et aucun faux pas n’était permis.

 

 
   

 
 
 

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