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Procès à Kara:
Prison à perpétuité
contre Tchaa-Wiyao Palakiyém: Sanction politique ou verdict juridiciaire ?
Justin Hèzu Tiyé
Le 25 novembre 2004 a eu
lieu le procès de Tchaa-Wiyao Palakiyém pour
tentative d’homicide volontaire avec préméditation
sur la personne de Monsieur
PEPAYATA Walakiyém, préfet de la Kozah, le 21 juin
2004 au cours du cérémonial de dépôt de gerbes au
monument de Pya-Hodo. A 5 heures déjà, la vétuste
salle d’audience du palais de justice de Kara,
agrandie pour l’occurrence du dehors par une bâche
montée sur des poteaux, a été envahie par une foule
nombreuse qui ne voulait pas se faire conter
l’événement. Cependant peu avant l’ouverture du
procès, cette foule sympathique a été évacuée sous
le prétexte que les places assises étaient réservées
aux autorités. En fait d’autorités, ce sont les
juges, les officiers et sous-officiers qui ont
plutôt fait entrer leurs petites amies et maîtresses
sous les cris, les insultes et les bousculades du
public. Sans graves conséquences.
A l’ouverture du procès, le juge ADI,
président de la cour a d’entrée de jeu fait décliner
l’identité de l’accusé : Tchaa-Wiyao Palakiyém est
né le 6 mars 1977 à Ahlon-Watchassi (Danyi).
Conducteur de taxi-moto à Wahala, célibataire sans
enfants. On le décrit comme solitaire, casanier et
violent.
Après la composition du jury (6 membres) et l’appel
des témoins, le greffier a donné lecture de l’Arrêté
N°8 du 11 / 11 / 04 conformément aux Articles 4, 44
et 45 Alinéa 2 du code pénal n’omettant aucun détail
de l’affaire. Ensuite l’accusé est monté à la barre
pour faire la relation des faits. C’est là que
l’accusé, Tchaa-Wiyao Palakiyém, s’est livré à une
haute voltige de mathématiques occultes. Il dit
avoir agi sur ordre et sous l’emprise des esprits
qui l’ont mandé de verser du sang humain en donnant
trois coups de couteau sur un représentant du chef
de l’Etat. Ce sang devait être versé dans un endroit
où du sang humain avait été déjà versé, d’où le
choix du monument des martyrs de Pya-Hodo. Dans sa
vision il aperçoit le 21 juin 1957 (date des
martyrs) comme une porte et le 21 juin 2004 comme
une fenêtre. C’est pourquoi ce jour
là il a bloqué sa porte de
l’intérieur et est sorti par la fenêtre. Il ne
précise pas qu’il avait écrit un mot
à l'intention de son oncle : « si
je reviens, c’est bon, si je ne reviens pas, c’est
bon aussi ».
La vraie mathématique occulte commence lorsque
l’accusé en additionnant le jour, le mois et l’année
de sa naissance (6 mars 1977 : 6+ 3+1+9+7+7 = 33)
obtient le chiffre 33 ; même chiffre lorsqu’il
additionne 21 juin 2004 (21+6+2+0+0+4 =33). Le
premier chiffre indique la naissance, sa naissance à
lui et le second symbolise la renaissance. Il devait
renaître après avoir versé le sang. Son intention
n’était donc pas de tuer le préfet mais de verser
son sang à partir de 3 blessures. Ahurissant !
Lorsque les esprits lui apparaissent, il voit
toujours trois couleurs : le noir symbole de la
renaissance, le rouge symbole de l’abondance et le
blanc symbole de la mort. En accomplissant cet acte,
il devait en retour devenir riche, normaliser ses
relations conjugales car aucune des filles avec
lesquelles il est sorti n’est restée plus d’un mois
et enfin remplacer Eyadema au pouvoir.
L’accusé soutient mordicus que du 25 juin 2004, date
à laquelle il a été présenté au général Eyadema au
25 décembre de la même année, Eyadema mourra,
conformément à une bague portant six points (les six
mois de juin à décembre) que les esprits lui ont
donnée et que la gendarmerie a confisquée. C’est la
part du contrat à remplir par les esprits. Il attend
que les esprits remplissent cette part de contrat
car lui a accompli sa mission. Alors le président du
tribunal demande son niveau d’étude et l’accusé
répond qu’il a fréquenté la classe de 5ème.
Le président ironise : « tu veux diriger le Togo
avec la classe de 5ème ? » De la foule
agrippée aux barres des fenêtres métalliques fuse
une rumeur boudeuse : « Et Eyadema lui-même, c’est
pas le CE1 il a fait ? » Des éclats de rire
jaillissent même dans la salle et les forces de
l’ordre ne se gênent même pas pour trouver le coquin.
Seul le président menace de vider la salle.
Imperturbable l’accusé soutient qu’il a
accompli sa part de mission et
qu'il attend que les esprits accomplissent la
leur : la mort d’Eyadema et son intronisation comme
président du Togo. S’agissant de la folie qu’il a
eue, il avoue que son père devait faire des
sacrifices à Tchadê, village d’origine de ses
parents mais qu’il l’a plutôt fait à Ahlon, lieu de
sa naissance. La folie est la conséquence de la
furie des deux esprits qui l’habitent : la sirène
d’eau, un fétiche de ses pères.
Après l’audition des témoins (Tchangaï Tchao,
chef canton de Tchadê, Tchaa-Wiyao Komi dit
Commissaire, oncle de l’accusé, Péléi Bèlè,
grand’mère de l’accusé, Tchaa-Wiyao Séverin, père de
l’accusé qui n’était pas attendu, le commandant
MALAZOUWE, (commandant le
régiment des Paras Commandos du camp Landja), le
président du tribunal a
donné lecture complète du rapport d’expertise
médicale, sur demande de l’avocat de la défense, Me
KILEOU Badayodé André, qui a estimé que les
extraits lus par le président tendaient à enfoncer
son client. Ce rapport signé du docteur KARABOU
Botchosi, près la cour, directeur régional de la
santé Kozah, donne une description physique de
l’accusé et le présente comme un individu logique,
intelligent, cohérent. Mais le docteur conclut qu’il
ne faut pas se laisser tromper par cette lucidité
car le nommé Tchaa-Wiyao Palakiyém est un cas
paranoïaque avec délire cohérent doublé de
mégalomanie hallucinatoire. La preuve, cette phrase
de l’accusé : « ce jour-là, (21 juin 2004) je ne
me sentais pas comme un homme normal. Quand j’ai
sorti le couteau, je ne sais plus ce qui s’est
passé. » Aussi est-il indispensable, finit le
rapport, de le confier aux soins des services
psychiatriques.
L’avocat général, représentant le ministère public
dans son réquisitoire est d’abord revenu sur les
faits puis a établi que l’accusé avait mûri l’idée.
Il n’est point de doute qu’il avait l’intention de
donner la mort. C’est un individu intelligent qui a
réponse à toutes les questions. L’accusé reconnaît
qu’il a été fou, mais comment peut-on reconnaître
qu’on a été fou ? D’ailleurs la démence n’est pas
cause d’irresponsabilité. Le Togo n’ayant aucun
texte pour le cas d’espèce, l’avocat général a
demandé à la cour de le déclarer responsable et de
le maintenir là où il est (en prison) pour longtemps.
Car l’accusé selon les mots mêmes de l’expert
médical, est un danger public. Il a alors requis la
peine de mort ou la perpétuité. Aucune femme, aucun
enfant ne le pleurera ni ne souffrira de son absence,
a-t-il ajouté.
L’avocat de la défense dans sa plaidoirie a justifié
sa présence à ce procès par l’article 186 du code
pénal qui dispose que
lorsque l’accusé n’a pas les moyens de se payer un
avocat, on lui en commet un d’office. Abordant le
fond du sujet, il a regretté que l’avocat général
hésite sur la peine à donner. En droit pénal, il n’y
a pas d’hésitation. Que le ministère public requiert
clairement la peine capitale ou la perpétuité. Il a
ensuite attaqué l’actuel code pénal qui date de 1980
et qui, à son avis, devait être au placard. Quant au
droit français qu'il il
dit avoir bien étudié avant cette audience et auquel
a fait référence l’avocat général, il a rappelé
qu’au Moyen-Age, les déments étaient jugés et
condamnés comme des criminels parce qu’ils étaient
considérés comme possédés par des démons. Mais ce
droit a bien évolué et aujourd’hui il est établit
que : « il n’y a pas de délit ou crime lorsqu’au
moment des faits le prévenu n’était pas en
possession de ses facultés mentales et psychiques. »
Citant des anecdotes dont il garantit l’authenticité,
allant des parricides à la tentative d’assassinat du
président Chirac le 14 juillet 2004, il a déclaré
que dans tous les cas, les juges avaient prononcé
des non-lieux et confié les prévenus pour des soins
psychiatriques. Même si le Togo n’a pas des textes
pour les cas de démence, il s’est réjoui que l’Etat
ait songé à construire l’asile psychiatrique à
Zébévi (Aneho). Des trois éléments fondamentaux
pour une inculpation, il n’est point de doute que
l’élément matériel est accablant pour son client.
Mais manque l’élément moral, l’élément intentionnel.
Par exemple l’accusé a déclaré ne pas connaître le
préfet, ni ne l’avoir jamais vu. S’adressant à la
cour, Me KILEOU a estimé que le juge fait œuvre
prétorienne, le juge fabrique le droit, il anticipe
sur la loi. La santé d’un pays dépend du
fonctionnement de l’appareil judiciaire. Ce serait
dommage qu’au Togo non seulement on juge les fous
mais surtout qu’on les juge et les condamne.
La sanction infligée à un coupable doit
pouvoir le corriger. Mais Tchaa-Wiyao Palakiyém est
déjà puni par Dieu. La sanction humaine serait de
trop. Il est préférable, ainsi que recommandé par
l’expert médical, de le soigner. Ainsi d’ici à 10
ans, lorsqu’ il sera guéri, il témoignera sa
reconnaissance à cette société qui a cru en lui et
lui a fait confiance.
Tout cet appel au cœur de la cour, n’a pas empêché
celle-ci de condamner le sieur Tchaa-Wiyao Palakiyém
à la prison à vie.
Verdict politique ou sentence proportionnelle à la
tentative d’homicide volontaire avec préméditation ?
Quand on connaît la subordination
du judiciaire à l'exécutif au Togo, il n’est
pas exclu que la main du général Eyadema se cache
derrière un tel verdict. Aussi ne
sera-t-on pas surpris que le cas un jour ou l'autre
soit exploité pour claironner
"la très légendaire
magnanimité d'Eyadema" en train
de pardonner au pauvre Tchaa-Wiyao Palakiyém.
D’autant plus que le lendemain un jeune homme de 24
ans qui croupit en prison depuis 6 ans pour crime
sur ascendant (son père abattu par un fusil de
chasse) avec préméditation a été condamné à 20 ans
de réclusion criminelle et non à
perpétuité. La foule est repartie tête basse
n’en croyant pas ses oreilles. La sentence de ce
procès était connu d’avance car,
il faut être crédule pour croire qu’on
enverrait Tchaa-Wiyao Palakiyém dans un centre
psychiatrique.
Les juges et les jurés avaient
apparemment les mains liées par
un regard
puissant et aucun faux pas
n’était permis. |