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Editorial

18 août 2004

Quatorze chefs d'Etat en France le 15 aoùt 2004: sujetion ou devoir de mémoire?
Samuel Batchati

Que n’avaient-ils laissé cette France trop fière et cocardière sous la botte boche ! Certes ils n’avaient pas le choix, ces pauvres tirailleurs. Mais ces ancêtres, je me retiens d’avoir un mot malheureux et désagréable à leur endroit. Qu’ils reposent en paix sous n’importe quelle terre où qu’ils soient !

Abdelaziz Bouteflika, président de l’Algérie, Mathieu Kérékou du Bénin, Blaise Compaoré du Burkina Faso, Paul Biya, du Cameroun, François Bozizé de la Centrafrique, Azali Assoumani des Comores, Ismaël Omar Guelleh de Djibouti, Marc Ravlomanana de Madagascar, Amadou Toumani Touré du Mali, Mohammed VI, roi du Maroc, Tandja Mamadou du Niger, Abdoulaye Wade du Sénégal, Idriss Deby du Tchad, Gnassingbé Eyadéma du Togo et Zine El Abidine Ben Ali de la Tunisie. Tous chefs d’Etats souverains ont couru ventres à terre en France dès que le Chirac a à peine levé le petit doigt en signe d’invitation. Prompte réponse des adeptes à l’appel du grand Gourou. Chirac a tiré les ficelles et les pantins épouvantails, pères fouettards dictateurs ubuesques qu’il a hissés à la tête des anciennes colonies françaises se sont mis à bouger de tout le corps : ministres, directeurs, corps militaires, toute racaille de forbans. Pour une séquence de pitres.

Pour certains, ils n’étaient pas encore nés entre 1939 – 1945. Pour d’autres tel Eyadema du Togo, sa campagne d’Indochine et d’Algérie le fait ancien militaire et combattant Français. Le débarquement de Normandie le 6 juin 1944 ? Le débarquement de Toulouse le 15 Août 1944 ? Il a dû l’apprendre sur le tard. Pas certainement en suivant les cours d’histoire en classe de troisième. Néanmoins tous iront se vautrer dans la forfanterie de l’inextinguible amitié franco-africaine, supposée séculaire et légendaire. Amitié de sorciers de francs-maçons sans foi mais guidés par la loi de l’omerta. Ils oublieront que chez eux, en Afrique, la noire misère sous toutes ses formes et de toutes ses forces, a envahi les cités.

Le plus ridicule, c’est qu’ils vont fêter le 60ème anniversaire de la reconquête de la liberté et de la démocratie d’une France qui a planifié l’extermination des populations africaines par les guerres tribales et par le pillage des ressources des sous-sols. Liberté et démocratie d’une France arrogante, colonialiste, impérialiste et fasciste, qui durant plusieurs siècles a asservis, soit dans la traite négrière ou dans le colonialisme le plus sombre, nos grands-parents. Une France qui a confisqué les indépendances en Afrique. Liberté et démocratie sacrifiées dans leur pays sur l’autel de l’argent et du culte de la personnalité. Si ma mémoire ne me joue pas des tours, il me semble même que le soi-disant père du général Eyadema a été tué dans un chantier de travaux forcés. Il faut avoir une courte mémoire pour aller jubiler avec les assassins des ses parents. L’affaire Alpha Wissi, supposé meurtrier du supposé père d’Eyadema avait défrayé la chronique dans les années 1970, quelques années après la prise de pouvoir du sergent Etienne Eyadema. Il faut aussi avoir une minuscule mémoire pour oublier tous les coups d’Etat tenter par la France en Afrique : au Bénin, au Togo, au Tchad, au Niger…

Jacques Chirac avait invité les chefs d’Etat de 22 pays, dont vingt d’Afrique : Algérie, Bénin, Burkina Faso, Cameroun, Congo, Côte d’Ivoire, Djibouti, Etats-Unis, Gabon, Guinée, Comores, Madagascar, Mali, Maroc, Mauritanie, Niger, Afrique du Sud, Royaume-Uni, Sénégal, Tchad, Togo et Tunisie. Tous n’y sont pas allés. Pour des raisons diverses. Lansana Conté de la Guinée Conakry dictateur grabataire, incapable de faire 100 mètres à pied. Maaouiya Ould Taya de la Mauritanie, en raison des agitations liées au supposé coup d’Etat déjoué par les autorités de ce pays, préférerait rester en sécurité dans son palais. Laurent Gbagbo a fait savoir qu'il n'avait " aucune raison de fêter la fraternité d'armes avec la France " tout en déclarant qu’il restait au pays pour encadrer le processus de paix. Omar Bongo du Gabon évoque l’indépendance de son pays et Sassou N’Guesso est resté muet comme une carpe.

La Grande-Bretagne et les Etats-Unis d’Amérique se sont fait représenter respectivement par le ministre des Anciens Combattants, Ivor Caplin et Daniel L. Cooper le sous-secrétaire d'Etat chargé des Anciens Combattants alors qu’on attendait le premier ministre Tony Blair et le vice-président Dick Cheney. Mépris ou calendrier très chargé ? Il est probable que les deux pays ont encore en travers de la gorge, le refus de la France de participer à la guerre en Irak contre le dictateur Saddam Hussein. Surtout que la résistance française pendant la guerre de 1939 – 1945 s’est organisée en Grande-Bretagne. Les différents débarquements en France qui l’ont libérée de la tutelle allemande, n’ont été possibles que grâce à la force des Alliés composés en grande partie des Américains et des Britanniques. Le refus de la France avait été perçu chez l’Oncle Sam comme la marque évidente d’une ingratitude. Pourquoi Tony Blair et Dick Cheney iraient-ils jouer aux zouaves dans un pays qui ne reconnaît pas leur contribution dans sa libération de 1944 et dans sa prospérité d’aujourd’hui ? La France peut-elle imaginer sa situation si l’Allemagne d’Hitler avait gagné la guerre ?

Les chefs d’Etats africains auraient eu la même attitude. Au nom de tous les Africains qui ont servi dans l’armée française depuis le décret signé le 21 juillet 1857 par Napoléon III créant " au Sénégal un corps d’infanterie indigène sous la dénomination de tirailleurs sénégalais ". Depuis cette date on a compté 15 000 hommes en 1913. Entre 1942 et 1945, ils étaient plus de 500 000 contre 416 000 pendant la Grande Guerre. 40 000 furent tués, 72 000 blessés. Les chefs d’Etats africains seraient restés dans leur pays allumer des bougies et dire des messes en mémoire des 10 000 soldats tués au cours de la bataille décisive de France, en mai et juin 1940. Et surtout des 7 500 sur les 11 000 qui moururent dans les camps de prisonniers de guerre, prisonniers africains, gradés et simples soldats, sommairement exécutés par les Allemands. Mais non ! Ils vont fêter la mort de leurs parents, morts pour un drapeau qui ne vaut pas la peine qu’on verse du sang pour lui.

Du moins aideraient-ils le Colonel Pierre Bovy de l’Onac, (l’Office national des anciens combattants) à revendiquer les droits des 50 000 anciens combattants d’Afrique subsaharienne et du Maghreb encore vivants. 50 000 qui risquent de disparaître d’ici à une dizaine d’années à la plus grande joie de la France ingrate et méprisante. Alors qu’un ancien combattant français touche 417 euros par an, le Djiboutien en touche la moitié, le Sénégalais le quart et le douzième pour le Marocain. " Une discrimination indigne d’un pays qui se veut la patrie des Droits de l’homme ", s’indigne le colonel Pierre Bovy, vice-président délégué de l’Union fédérale des associations françaises d’anciens combattants.

De Gaulle qui avait eu besoin de ces Harkis, Spahis, Tirailleurs et Goumiers pour sauver la France est l’artisan de cet ignoble traitement des anciens combattants africains. A la veille des indépendances, le 26 décembre 1959, de Gaulle faisait voter la loi dite de " cristallisation " qui gèle les pensions des militaires et anciens combattants des colonies française. Jusqu’en 2000 où le fameux arrêt du sergent-chef Omar Diop vient faire reconsidérer l’infâme reconnaissance de la dette de sang. Pourtant il a fallu attendre quatre années, en mars 2004 pour voir cette réévaluation prendre corps et de façon disproportionnelle avec des augmentations allant de 20% à près de 172 % en Tunisie.

Tous ces présidents iront parader sur l’immense porte-avion Charles de Gaulle et sur le Jules Verne de la marine française sans avoir de mémoire à partager. N’ayant en mémoire que le pillage de leurs pétrole, diamant du sang, phosphate, or, bois qu’ils offrent à leur grand Gourou, Jacques Chirac, le plus grand Africain. N’ayant en mémoire que le massacre de leurs populations en honneur à leur gourou Chirac. La race noire de toute éternité vilipendée autant par les siens que par les autres races n’aura de répit que lorsque nos dirigeants cesseront de jouer aux faire-valoir des présidents français. Pourquoi tant de servilité à l’endroit de Chirac ? Pourquoi cette allégeance ? Au nom de quoi ? Ah ! Si monsieur Adolphe Massimy, ministre de colonies à l’époque pouvait répéter à ces présidents assujettis à la France ce qu’il écrivait en 1909: " L’Afrique nous a coûté des monceaux d’or, des milliers de soldats et des flots de sang. Mais les hommes et le sang, elle doit nous les rendre avec usure ".

L’Afrique ne finira donc jamais de rendre ce qu’elle a coûté à la France. En tout cas Abdelaziz Bouteflika, président de l’Algérie peut se contenter de sa Légion d’Honneur décerné à titre exceptionnel à la ville d’Alger parce qu’en 1943, cette ville a abrité les institutions de la France combattante. Une France en déroute sans repère qui a trouvé asile en terre africaine. Terre que cette France continue de profaner, de souiller, de piller sans aucun devoir de mémoire. Exigeant comme tribut, toujours du sang, de l’or, du diamant, du sang du pétrole. Avec la complicité des prêtres sur place : nos présidents que nous n’avons pas élus mais qui s’imposent à nous par la force de la baïonnette.

 

 
 
 

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