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Editorial  
16 juillet 2004

Tiens, revoila Gilchrist Olympio…!
Samuel Batchati

«"Je suis prêt à rencontrer M. Eyadéma pour discuter de la situation au Togo, en nous mettant d'accord sur le cadre du dialogue, les thèmes à discuter, comment les discuter et où... Mais aller tout simplement pour serrer la main de M. Eyadéma n'a aucune nécessité»
 Gilchrist Olympio à l'AFP le 14 juillet 2004.


J’aimerais reprendre ce titre à la Une du PARISIEN de la semaine du 8 juillet 2004 au sujet du voyage de Jacques Chirac dans le village de Chambon-sur-Lignon, dans la Haute-Loire : « Tiens, revoilà Chirac… ». Reprendre ce titre fort éloquent pour marteler dans les oreilles encore bouchées par le cérumen d’abâtardissement, de désespérance et d’espoirs violés, d’espérance volée. Marteler que l’heure n’est plus aux leurres. Et il ne se faut surtout pas tromper de combat ni de guerre. Le peuple togolais seul se débat depuis plus de quarante années pour sortir de la séquestration dans laquelle le régime totalitaire du général Eyadema l’a enfermé. Il sue sang et eau. Il pleure et gémit. Il vit les mille malheurs. Les sévices psychologiques, corporels, culturels et économiques dont il est victime sont exponentiellement proportionnels à la cadavérisation intellectuelle  qui paralyse l’action véritable de libération. Sans libations sacrificatoires.  

Tiens, revoilà Gilchrist Olympio… !
Il paraît que le gouvernement togolais s’est surpassé pour donner un titre de voyage à ce monsieur qui cent fois est revenu chez lui au Togo et qui cent fois a quitté le pays d’Eyadema à cause d’une dictature immonde, abjecte. Syndrome paranoïaque ou réel mobile de sauve qui peut ? On ne peut vraiment savoir depuis l’attentat sur lui manqué à Soudou. L’homme allie populisme et démagogie. Il a certes hérité de l’aura de son père, Sylvanus Olympio, mais il semble faire du combat démocratique, une vendetta familiale. A maintes reprises il a osé contre le tombeur de son père, prenant même les armes. A son grand dam ou au dam d’un peuple embastillé, Eyadema  n’est pas mort. Mais sont morts ceux qui ont cru en lui. Sont morts ceux qui croyaient faire un combat démocratique en faisant leur le combat de Gilchrist. Mais sont morts aussi tous ceux qui croyaient à la camaraderie en politique. Sont embastillés ceux qui l’ont pris pour protecteur. Il est même arrivé à ce Saint Pierre de la politique togolaise de renier ou de ne pas savoir partager les douleurs de  prisonniers dont la seule faute était d’avoir cru en lui et de l’avoir proclamé haut et fort. Ce fut le cas par exemple du vieil instituteur Romain Toguibare KABASSIMA, arrêté après les élections de juin 2003 à Tchébébé dans la prefecture de Sotouboua. 

Toutefois qu’il a senti sa vie en danger, il a allègrement  franchi la frontière du Ghana laissant derrière ses partisans pantelants devant la barbarie des militaires du général Eyadema. Il vient drainer après des foules qui  voient en lui l’arrivée du messie. Mais ce messie-ci à la vue du crucifix  prend les jambes à son cou. Et va gueuler sur les ondes des radios internationales pendant que sur place, ses membres meurent. L’œil de son père est toujours dans la tombe qui regarde Eyadema tremblotant, mais le bras qui brandit l’épée vengeresse n’a pas la poigne paternelle : 

 « Gilchrist as-tu du cœur ?

Tout autre que Eyadema l’éprouverait sur l’heure. »  

L’arrivée de ce trublion fait certainement frissonner de rage et d’effroi le timonier national qui se rince en ce moment les yeux des luttes traditionnelles en pays Kabyè. Mais il n’en a cure. A Lomé 2 on crie sa bonne volonté. Jamais on n’a refusé à Gilchrist de revenir au Togo. Jamais on ne l’a contraint à l’exil. Jamais. On dit que c’est en février 1992 qu’il a demandé et obtenu une nationalité togolaise et un passeport qui a été prorogé le 16 juillet 1999 « sur instruction du chef de l’Etat ». Quelle attention particulière pour un nouveau citoyen !  Cependant on murmure qu’on ne sait vraiment pas s’il est Togolais, Brésilien, ou Ghanéen. Il voyage avec tous ces passeports.  

Il vient prendre part au dialogue inter togolais prescrit par les médecins de l’UE. Potion que le gouvernement togolais et ses opposants doivent boire s’ils veulent que l’aide reprenne. Un dialogue sur lequel de grosses rumeurs circulent sur son échec évident. Le CAR, l’UFC, et la CDPA  ont refusé de participer au comité de  travail sur l’amélioration du code électoral et le financement des partis politiques installé lundi 12 juillet 2004  à Lomé. A quel dialogue vient-il participer ? Dans une correspondance adressée au premier ministre Koffi Sama,, on peut notamment lire : 

« l’UFC considère que la décision de la mise en place d’une telle commission relève du dialogue national et ne peut être de la seule compétence du gouvernement partie, tout comme « l’opposition traditionnelle », à ce dialogue qui, du reste, n’a pas commencé et n’est même pas encore préparé ;
dans le fond, l’UFC dénonce l’entendement volontairement biaisé que votre gouvernement affiche de l’engagement 1.3, dans le but inavoué d’empêcher l’inéluctable abrogation des dispositions, notamment d’exclusion, introduites unilatéralement dans le cadre électoral (Constitution, Code électoral) par le régime RPT ».  

En revanche, la Convergence patriotique panafricaine d’Edem Kodjo prend part à ces travaux. Il faut préciser qu’il était dans la délégation qui s’est rendue à Bruxelles le 14 avril dernier. On se demande quelles royalities il attend de Lomé 2. L’hypothèse qui a court aujourd’hui décrit un schéma des plus sordides. Aux termes de ce dialogue, le gouvernement sera dissout, un nouveau chef de gouvernement issu de l’opposition sera nommé. Devinez qui : Edem Kodjo. Il formera son gouvernement et la République continuera par tourner.  L’UE exprimera sa satisfaction et la coopération reprendra. 

« Tiens, revoilà Gilchrist… »
Il arrive portant la besace des espoirs mités. Certainement des inconditionnels vont hurler à sa suite. La foule va brailler «  le Palmier ! Le Palmier ! Le Palmier ! … ». Jetées aux oubliettes les mille mortifications, les mille morts de ceux qui ne répondront plus présents.  Pourtant

l’urgence des impératifs à tirer le peuple togolais fourbu, exténué de discours tordus, d’insipides galéjades, d’infectes coquecigrues  démagogiques tartinés de projets démocratiques  mal torchés, doit  convoquer une stratégie pragmatique et active, des solutions d’urgence fussent-elles au forceps. Le temps n’est plus aux querelles cocardières, guère aux guéguerres. Les Togolais sont entre l’enclume et le marteau, entre le parti au pouvoir tyrannique et une opposition versatile, inconsistante, sans détermination et sans plan de conquête du pouvoir  et d’instauration d’une démocratie véritable qui prenne en compte les droits les plus élémentaires de l’homme.  

Dès 1990, tout le monde s’est jeté dans le combat démocratique se gargarisant  de la brèche ouverte pour chasser le dictateur trentenaire.  La conférence nationale souveraine a requinqué les fiertés de certains taciturnes depuis les sombres années du potentat. On brandit aujourd’hui les restes de l’accord cadre de Lomé, la constitution manipulée, le code électoral taillé à la mesure du RPT telles les reliques d’un talisman de quelque sorcier qui devait en chassant Eyadema du pouvoir, guérir le Togo de ses maux que sont le tribalisme, l’insécurité, la pauvreté, l’analphabétisme. On s’accroche spasmodiquement à ses textes  comme à des formules  dogmatiques, hiératiques, becs et ongles crochés dans les moindres virgules et moindres sens. Les contraintes d’hier ne sont pas celles d’aujourd’hui et les accords d’hier peuvent être revus et améliorés. Il s’agit en somme de voir dans tous ces textes, ce qu’il faut tronquer et ce qu’il faut adjoindre  dans le strict respect des règles démocratiques sans léser le peuple togolais souverain, acteur de et pour son développement. Car la démocratie ne se gargarise pas des produits finis. Elle est en construction  permanente.   

Méditons sur ce passage d’Edouard CLAPAREDE, sur la démocratie  dans L’éducation fonctionnelle, « Son avènement nécessite des vertus positives chez les citoyens qui la composent. Elle est une œuvre sociale dont la réussite implique des bonnes volontés, des sacrifices individuels librement acceptés, un effort constant de compréhension mutuelle et de tolérance. La démocratie, ce n’est pas un état stable, une forme inerte acquise une fois pour toute, quelque chose de statique. C’est au contraire la résultante de processus essentiellement dynamique : de la part du citoyen, un déploiement ininterrompu d’énergies tendues vers un but supérieur, une victoire continuelle de l’individu sur lui-même dans l’intérêt de la Communauté ; de la part de la  communauté, le souci constant d’assurer le libre déploiement de ces énergies individuelles, de ces valeurs personnelles dont résultera le bonheur commun. »

La démocratie que nous appelons de tous nos vœux, n’exclura pas Eyadema. La démocratie n’est pas contre Eyadema. Elle est pour lui, pour nous tous, pour le Togo et pour les Togolais. Elle n’est pas voulue par quelques individus qui réclament un brevet. Elle découle naturellement de l’évolution des hommes. Personne ne viendra nous en faire accroire. Elle exige des serviteurs que sont les leaders des partis politiques. Il ne faut surtout pas qu’ils se prennent pour des messies sauveurs. Sinon nous déshabillons  Pierre aujourd’hui pour habiller  Paul demain. On aura fait que régresser.  

Prisonniers  Po. de Kara

 

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