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Qui dira
le donsomana de ce malinké que l’exil a
parachuté à Lyon, la ville de sa femme ?
Diamourou le griot des Soleils des
indépendances ou le griot
Bingo de
En attendant le vote des bêtes sauvages ?
Qui dira l’étonnante geste de ce chasseur, de
ce guerrier, de ce griot.
Moi ! Ni chasseur, ni Malinké, ni griot, ni
guerrier, ni écrivain. Moi au cœur sensible
tombé amoureux d’un français, le français de
Moussa, le petit nègre. Moi qui me sens
toujours mal dans ma peau lorsque les sentiers
battus sont érigés en théorèmes et les
inepties en lois de morale. Alors forcément
quand une petite, une minuscule impolitesse
vient à glisser et à griller cette machine
huilée con, alors je jubile. Mais ce soir je
porte le deuil ! Je suis bien marri de devoir
voir le français académique prendre du vent et
lever les voiles. Mais ça n’arrivera plus. Et
attendant je dis :
Il est fini le fils de Boundiali et le
père de Fama. Il n’a pas supporté un petit
rhume, le soldat de la coloniale. Ce
tirailleur gradé qui refusa de participer avec
son bataillon à la répression des luttes du
RDA, qui se vit dégradé, emprisonné et désigné
d’office pour l’Indochine est fini. Ce soir
les pleureuses verseront des larmes à
Boundiali où gît son placenta depuis 1927 et à
Togobala où il fit sa première enfance. Il est
fini le 11 Décembre 2003 à Lyon, lui que
l’exil avait forcé à ne plus penser en malinké
mais en français.
Fama l’échec des indépendances
couchera-t-il dans la case de son père
Kourouma, géniteur d’une langue ni française,
ni malinké, géniteur de toute une génération
qui a fait la nique au français classique,
sclérosé, stérile d’un Senghor ; qui a fait le
deuil des pensums ? Kourouma est fini, « le
Coran dit qu’un décédé est un appelé d’Allah »(Les
Soleils des indépendances.) Que disent les
lecteurs de Kourouma ? Un décédé est un vivant
qui a dit son dernier mot ? Kourouma n’a pas
dit hélas son dernier mot. Qui finira le roman
qu’il a entamé en mars 2003 sur les turpitudes
pestilentielles de son pays,
la Côte d’Ivoire,
qu’il porte au cœur et qui lui donne des
hauts le cœur et l’expulse de son cœur. Car
entre Kourouma et la Côte d’Ivoire,
c’est une histoire d’actes manqués, un amour
en pointillé. Exilé, toujours exilé.
Le corsaire des lettres africaines, ce
dynamiteur de la langue française, cette
tempête dans la langue très calme et policée
de Voltaire, cet aventurier qui s’est frayé un
chemin, son chemin dans cette langue trop
immaculée d’une France enneigée, d’une
esthétique prise dans la froideur des mots
rabâchés depuis Malherbes, Kourouma, est mort.
Il était mathématicien et il n’éprouvait pas
le respect du français classique ; il n’avait
cette idolâtrie excessive de ses aînés,
Césaire, Senghor, Bernard Dadié, Ferdinand
Oyono.. . Cet irrespect a fondé un dire
nouveau qui a influencé toute une génération
d’écrivains africains. Cette écriture a
d’ailleurs franchi les frontières africaines
et séduit jusqu’aux puristes prudes,
défenseurs d’une langue caduque qui lutte en
vain contre l’envahisseur anglais. Au point
que les lectrices de Elle avaient voulu
couronner les Soleils d’un prix. N’empêche, il
a à lui tout seul 18 prix dont le Prix de la
Revue Etudes Françaises de Montréal, le Prix
de Maille Latour Landy de l’Académie Française,
( Les Soleils…), le Prix Renaudot et le
Goncourt (Allah n’est pas obligé).
« Rien en soi n’est bon, rien en
soi n’est mauvais. C’est la parole qui
transfigure un fait en bien ou le tourne en
mal. » (Les Soleils..) C’est là
l’évangile selon Ahmadou Kourouma. «Toutes
choses ont été faites par elle (la parole) et
rien de ce qui a été fait n’a été fait sans
elle. » (Evangile selon Jean, 1 ; 3). Il
croyait mordicus au pouvoir de la parole.
C’est pourquoi par l’écriture il tente de
démolir tous les édifices dictatoriaux à la
virulence épidémiologique. Que ce soit la
dictature de Houphouët, celle de Bongo, celle
de Mobutu, celle de Bokassa ou d’Eyadema. «
Ce que je dis des dictateurs n’est pas
excessif ; ce que je dis est vrai. Ce sont des
choses qui ont été. » confiait-il dans
un entretien à Yves CHEMLA. Celui qui a
répondu au viol des langues africaines par le
viol de la langue française, a écrit et dit ce
qu’il a vu. Les mocheries continueront avec
des apprentis dictateurs comme Gbagbo, avec
des Maîtres dictateurs comme Eyadema, Bya,
Sassou…jusqu’à ce que …
« On dit que la mort est préférable à la honte,
mais il faut rapidement ajouter que la honte
porte des fruits, la mort n’en porte pas. »(En
attendant le vote des bêtes sauvages)
…jusqu’à ce que ce que toute
honte bue, ces dictateurs se décident à
féconder leur honte pour des fruits si doux de
l’amertume encaissée depuis des décennies que
l’immonde dictature sclérose les cerveaux et
les articulations, les gestes et la parole.
Pourvu que …
« Le jour éloigné existe, celui qui
ne viendra pas n’existe pas »( En
attendant le vote des bêtes sauvages)
…pourvu que ce jour même éloigné
arrive. Et il arrivera toujours. Car nous
avons avec nous la parole. Nous devons et
pouvons en saisir toutes les forces :
destructrices, protectrices, émancipatrices,
réconciliatrices, amoureuses. Toutes forces
capables de générer des sociétés nouvelles
épurées de ses ogres cruelles. Même si…
« Si Dieu tue un riche, il tue un ami ;
s’il tue un pauvre, il tue une canaille. »
( En attendant le vote des bêtes sauvages)
…même si nous autres sommes
canailles, nous savons que
« la mort est l’aînée, la vie la
cadette. Nous humains (riches) avons
tort de d’opposer la mort à la vie. » (En
attendant le vote des bêtes sauvages)
M’appelait Ahmadou Kourouma.
Z’étais petit nègre
parce que Zé parlais
mal le français.
N’empêche nous aimions ton français mal
parlé, bien écorché, bien lacéré. Ce français
bien sodomisé. Cette écriture conjuratoire,
jubilatoire, ostentatoire, purificatoire
et tirée du grand "dictionnaire des
particularités lexicales du français en
Afrique" ;
Ce français, Birahima l'a
parlé comme peinture non abstraite et non
subjective des guerres hideuses à travers
Libéria, Sierra Léone, et partout ailleurs en
Afrique; (Allah n’est pas obligé);
Cette
écriture polymorphe, plurielle qui célébrait à
l’envie la dyslexie, la distorsion syntaxique,
cette écriture geste essentielle, porte notre
passé, notre présent et notre avenir. La
littérature est quête. Quête personnelle. Mais
surtout quête collective.
On tarde à grandir mais on vit quand on
est mort grand.
Qui dira le donsomana de ce fini qui
n’a pas fini de tout dire ? Je n’ai pas la
langue propre à chanter la veillée d’un
chasseur, moi qui ai tenté de séduire la mère
de Koyaga, moi qui possède le Coran sacré et
le météorite.
Ancêtre de …dors…vis..
Je ne suis pas griot ! Encore moins
Maclédio ! |