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Actualité

12 Déc. 2003

VEILLÉE: M'appelais Ahmadou Kourouma  
Samuel Batchati


« M’appelle Birahima. Suis petit nègre parce que je parle mal le français » 
 

« On tarde à grandir, on ne tarde pas à mourir »
 

« Le lieu où l’on attend la mort n’a pas besoin d’être vaste. »
(1927 à Boundiali - 11 Décembre 2003 à Lyon) 

Qui dira le donsomana de ce malinké que l’exil a parachuté à Lyon, la ville de sa femme ? Diamourou le griot  des Soleils des indépendances ou le griot Bingo de En attendant le vote des bêtes sauvages ? Qui dira l’étonnante geste de ce chasseur, de ce guerrier, de ce griot.

Moi ! Ni chasseur, ni Malinké, ni griot, ni guerrier, ni écrivain. Moi au cœur sensible tombé amoureux d’un français, le français de Moussa, le petit nègre. Moi qui me sens toujours mal dans ma peau lorsque les sentiers battus sont érigés en théorèmes et les inepties en lois de morale. Alors forcément quand une petite, une minuscule impolitesse vient à glisser et à griller cette machine huilée con, alors je jubile.  Mais ce soir je porte le deuil ! Je suis bien marri de devoir voir le français académique prendre du vent et lever les voiles. Mais ça n’arrivera plus. Et attendant je dis :

Il est fini le fils de Boundiali et le père de Fama. Il n’a pas supporté un petit rhume, le soldat de la coloniale. Ce tirailleur gradé qui refusa de participer avec son bataillon à la répression des luttes du RDA, qui se vit dégradé, emprisonné et désigné d’office pour l’Indochine est fini. Ce soir les pleureuses verseront des larmes à Boundiali où gît son placenta depuis 1927 et à Togobala où il fit sa première enfance. Il est fini le 11 Décembre 2003 à Lyon, lui que l’exil avait forcé à ne plus penser en malinké mais en français.

Fama l’échec des indépendances couchera-t-il dans la case de son père Kourouma, géniteur d’une langue ni française, ni malinké, géniteur de toute une génération qui a fait la nique au français classique, sclérosé, stérile d’un Senghor ; qui a fait le deuil des pensums ? Kourouma  est fini, « le Coran dit qu’un décédé est un appelé d’Allah »(Les Soleils des indépendances.) Que disent les lecteurs de Kourouma ? Un décédé est un vivant qui a dit son dernier mot ? Kourouma n’a pas dit hélas son dernier mot. Qui finira le roman qu’il a entamé en mars 2003 sur les turpitudes pestilentielles de son pays, la Côte d’Ivoire, qu’il porte au cœur et  qui lui donne des hauts le cœur et l’expulse de son cœur. Car entre Kourouma et la Côte d’Ivoire, c’est une histoire  d’actes manqués, un amour en pointillé. Exilé, toujours  exilé.

Le corsaire des lettres africaines, ce dynamiteur de la langue française, cette tempête dans la langue très calme et policée de Voltaire, cet aventurier qui s’est frayé un chemin, son chemin dans cette langue trop immaculée d’une France enneigée, d’une esthétique prise dans la froideur des mots rabâchés depuis Malherbes, Kourouma, est mort. Il était mathématicien et il n’éprouvait pas le respect du français classique ; il n’avait  cette idolâtrie excessive de ses aînés, Césaire, Senghor, Bernard Dadié, Ferdinand Oyono.. . Cet irrespect a fondé un dire nouveau qui a influencé toute une génération d’écrivains africains. Cette écriture a d’ailleurs franchi les frontières africaines et séduit jusqu’aux puristes prudes, défenseurs d’une langue caduque qui lutte en vain contre l’envahisseur anglais. Au point que les lectrices de Elle avaient voulu couronner les Soleils d’un prix. N’empêche, il a à lui tout seul 18 prix dont le Prix de la Revue Etudes Françaises de Montréal, le Prix de Maille Latour Landy de l’Académie Française, ( Les Soleils…), le Prix Renaudot et le Goncourt (Allah n’est pas obligé).

« Rien en soi n’est bon, rien en soi n’est mauvais. C’est la parole qui transfigure un fait en bien ou le tourne en mal. » (Les Soleils..) C’est là l’évangile selon Ahmadou Kourouma. «Toutes choses ont été faites par elle (la parole) et rien de ce qui a été fait n’a été fait sans elle. » (Evangile selon Jean, 1 ; 3). Il croyait mordicus au pouvoir de la parole. C’est pourquoi par l’écriture il tente de démolir tous les édifices dictatoriaux à la virulence épidémiologique. Que ce soit  la dictature de Houphouët, celle de Bongo, celle de Mobutu, celle de Bokassa ou d’Eyadema. «  Ce que je dis des dictateurs n’est pas excessif ; ce que je dis est vrai. Ce sont des choses qui ont été. » confiait-il dans un entretien à Yves CHEMLA. Celui qui a répondu au viol des langues africaines par le viol de la langue française, a écrit et dit ce qu’il a vu. Les mocheries continueront  avec des apprentis dictateurs comme Gbagbo, avec des Maîtres dictateurs comme Eyadema, Bya, Sassou…jusqu’à ce que …

« On dit que la mort est préférable à la honte, mais il faut  rapidement ajouter que la honte porte des fruits, la mort n’en porte pas. »
(En attendant le vote des bêtes sauvages)

…jusqu’à ce que ce que toute honte bue, ces dictateurs se décident à féconder leur honte pour des fruits si doux de l’amertume encaissée depuis des décennies que l’immonde dictature sclérose les cerveaux et les articulations, les gestes et la parole. Pourvu que …

« Le jour éloigné existe, celui qui ne viendra pas n’existe pas »( En attendant le vote des bêtes sauvages)

…pourvu que ce jour même éloigné arrive. Et il arrivera toujours. Car nous avons avec nous la parole. Nous devons et pouvons en saisir toutes les forces : destructrices, protectrices, émancipatrices, réconciliatrices, amoureuses. Toutes forces capables de générer des sociétés nouvelles épurées de ses ogres cruelles. Même si…

« Si  Dieu tue un riche, il tue un ami ; s’il tue un pauvre, il tue une canaille. »
( En attendant le vote des bêtes sauvages)

…même si nous autres sommes canailles, nous savons que

« la mort est l’aînée, la vie la cadette. Nous humains (riches) avons tort de d’opposer la mort à la vie. » (En attendant le vote des bêtes sauvages)

M’appelait Ahmadou Kourouma. Z’étais petit nègre parce que parlais mal le français.

N’empêche nous aimions ton français mal parlé, bien écorché, bien lacéré. Ce français bien sodomisé. Cette écriture conjuratoire, jubilatoire, ostentatoire, purificatoire et tirée du grand "dictionnaire des particularités lexicales du français en Afrique" ; Ce français, Birahima l'a parlé comme peinture non abstraite et non subjective des guerres hideuses à travers Libéria, Sierra Léone, et partout ailleurs en Afrique; (Allah n’est pas obligé); Cette écriture polymorphe, plurielle qui célébrait à l’envie la dyslexie, la distorsion syntaxique, cette écriture geste essentielle, porte notre passé, notre présent et notre avenir. La littérature est quête. Quête personnelle. Mais surtout quête collective.

On tarde à grandir mais on vit quand on est mort grand.

Qui dira le donsomana  de ce fini qui n’a pas fini de tout dire ? Je n’ai pas la langue propre à chanter la veillée d’un chasseur, moi qui ai tenté de séduire la mère de Koyaga, moi qui possède  le Coran sacré et le météorite.

Ancêtre de …dors…vis..

Je ne suis pas griot ! Encore moins Maclédio !

Bibliographie d'Ahmadou Kourouma

Les Soleils des indépendances , Ed. du Seuil, 1970
Tougnantigui, pièce de théâtre inédite en 1970
Monnè, Outrages et défis
, Ed. du Seuil, 1990
En attendant le vote des bêtes sauvages,
Ed. du Seuil, 1998
Allah n’est pas obligé,
Ed du Seuil, 2000

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