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Actualité

07 Oct. 2003

Témoignage d’un prisonnier politique au Togo  
(Propos récueillis par Comi Toulabor)

Il n’existe pas un seul rapport d’organisations de défense des droits de l’homme où ne figure le nom du Togo, ce petit pays situé dans le Golfe du Bénin. Surtout à partir de 1974 où le général Eyadéma, alors dictateur plus ou moins éclairé, sombra dans une “ dictature obscure ” à la suite de l’accident d’avion de Sarakawa dont il sortit indemne et s’est vu dans le rôle de “ Sauveur de la nation ”. L’instauration du multipartisme en 1991, dans le vent de démocratisation qui soufflait sur le continent, a créé plutôt des ennemis intérieurs qu’il faut anéantir par une amplification exponentielle de la violence et de la terreur. Pour cette dictature quadragénaire, les violations des droits humains sont un mode normal de gestion politique.

Ce témoignage de Gabriel Akouété Baniaba, 56 ans, arrêté chez lui, à Bê-Kpota, un quartier populaire de Lomé, a été recueilli le 19 septembre 2003, deux jours après sa libération, et doit être replacé dans ce contexte politique général. Depuis son retour d’Allemagne en 1995, Gabriel Baniaba milite au sein de l’Union des forces de changement (UFC) de Gilchrist Olympio, l’un des partis d’opposition victimes d’ostracisme. En 2000, il a été président de la sous-section Atsantimé, tout en militant aussi au sein de la Jeunesse de l’UFC, dont la plupart des membres ont été arrêtés au courant de l’année 2003. Ceci à la suite des plasticages et incendies de quelques symboles français à Lomé après l’énième mascarade électorale du 1er juin 2003. Pour la clarté de son témoignage, j’ai reconstitué ses propos autour de sept points tout en les respectant dans le fond :

      1.      Les conditions d’une interpellation
2.      Ce que j’ai vu à la Gendarmerie nationale de Lomé
3.     
Un interrogatoire assez curieux
4.     
Description du violon
5.     
Une journée au violon
6.     
Transfert à la Prison civile de Lomé  
7.     
Des prisonniers politiques à ne pas oublier  

1- Les conditions d’une interpellation

“ Je commencerai par dire que je ne souhaiterai jamais ce que je viens de vivre à mon pire ennemi. (Un long silence). C’est un point très important à souligner pour ceux qui ne sont pas au courant de ce qui se passe dans les prisons togolaises. Je ne souhaiterai jamais à mon pire ennemi d’aller là-bas. Ce qui se passe est indicible, même si on n’y torture pas physiquement, la torture y est présente sous d’autres formes. (Pause silence).

“ La nuit du 30 juillet 2003, je rentrais chez moi après des visites à des amis. Je me préparais à aller au lit, lorsque deux individus en civil frappèrent à la porte. Ne les ayant jamais vus nulle part, je leur ai demandé la raison de leur visite en cette heure tardive. Il était 21h. L’un me dit venir de la part de Christophe que je dis ne pas connaître. Le second renchérit en me disant que je devais le connaître. Le premier reprit et me demanda si mon nom n’est pas “ Gnininvi ”. Je fis comprendre à tous les deux qu’ils se sont trompés, que mon nom n’est pas celui-là, que tout le monde peut s’appeler “ Gnininvi ” [1]. Je leur demandai de sortir au plus vite de ma chambre en leur montrant la porte.

“ C’est alors qu’un troisième fit son irruption, portant une arme à l’épaule. Ils me dirent alors être de la gendarmerie nationale, mais étaient incapables de me le prouver avec leur carte professionnelle. Ils ajoutèrent qu’ils étaient venus m’arrêter. Mais ils n’étaient pas munis de mandat d’arrêt. Selon eux, ce n’est pas à moi de leur montrer leur boulot. (Pause silence).

“ Sous la menace de l’arme, ils m’obligèrent à ouvrir ma valise. L’un d’eux se précipita et y plongea directement la main au fond pour extraire le document confidentiel écrit par l’ambassadeur de France au Togo [2]. Ils fouillèrent de fond en comble ma chambre, s’intéressèrent plus particulièrement à la mallette sur laquelle était inscrit en gros caractères le sigle de l’UFC. Elle ne contenait plus aucun document, n’étant plus président de ma sous-section. Alors, l’un des trois hommes appela par talkie-walkie un quatrième. Je ne me souviens plus vraiment de ce qu’ils s’étaient raconté, mon esprit étant complètement captivé par la situation. Cependant je me sentais serein, je n’avais à aucun moment paniqué, parce que je n’avais absolument rien à me reprocher par rapport mes activités politiques qui sont connues de tout le monde.

“ A 21h30, ils m’intimèrent l’ordre de m’embarquer à la Gendarmerie nationale, située sur le Boulevard circulaire, face de la BTCI (Banque togolaise pour le commerce et l’industrie) pour interrogatoire. Pendant ce temps, nos discussions réveillèrent la maisonnée : ma sœur jumelle et d’autres vinrent s’enquérir de ce qui se passait. L’homme en arme les rassura, sans pour autant apaiser leurs inquiétudes et un début de colère contenue sur les visages. Ils me demandèrent de les suivre et me fit monter dans une fourgonnette garée dans l’obscurité derrière la maison et dans laquelle se trouvait le quatrième larron équipé lui aussi de talkie-walkie ”.  

2- Ce que j’ai vu à la Gendarmerie nationale de Lomé

“ A la gendarmerie nationale, les quatre hommes m’amenèrent au Service de renseignement et d’investigation pour l’interrogatoire dirigé par le capitaine Guy Kossi Akpovi, assis dans un vaste bureau derrière une grande table. C’est incroyable ce que j’ai vu ce jour-là. Il était un peu moins de 22h. Des agents de renseignement (AR) revenaient de mission pour faire leur rapport journalier et déposer leurs armes et munitions. Ils étaient jeunes pour la plupart, parfois très jeunes, 17, 20 ou 35 ans etc., l’air franchement voyou, habillés comme Monsieur-tout- le-monde, avec des cheveux rastas pour quelques-uns d’entre eux. Ils sont tapis dans l’ombre pour surveiller la population. Il y a des individus qui visiblement n’étaient pas togolais. Je dirai par leurs manières de faire, leur accent et leur apparence physique qu’ils viendraient plutôt des pays sahéliens et anglophones voisins, voire du Liban [3]. Je peux jurer que tous ces AR n’étaient pas des Togolais. En revanche, je ne peux pas donner un chiffre exact quant à leur effectif, mais plus d’une vingtaine d’entre eux avaient défilé cette nuit-là. Ils sont dotés de passeports, parfois diplomatiques, et voyagent jusqu’en Europe, aux Etats-Unis et au Canada, sans parler des pays voisins, pour infiltrer la diaspora, logés dans toutes sortes de statut : commerçant, étudiant, sportif, gargotier, et aussi prisonnier.

“ Au SRI, je me trouvai en compagnie d’autres individus arrêtés probablement le même jour que moi. Nous étions à peu près une dizaine, dans l’attente de l’interrogatoire, du moins en ce qui me concernait. Pour tuer le temps et tromper l’incertitude et l’angoisse, nous regardions la télévision dans ce vaste bureau du capitaine Akpovi. On parlait très peu entre nous à cause d’une certaine méfiance liée à l’infiltration des AR un peu partout. Il y avait un certain Assogbo, venu de Paris pour ses vacances, arrêté comme ça, qui attendait en vain son interrogatoire depuis le 29 juillet. Beaucoup d’idées me submergèrent alors l’esprit sans qu’aucune d’entre elles ne se fixât : des idées noires contre lesquelles les images câblées de la télé ne pouvaient rien. Toutefois mon esprit était paradoxalement calme et serein ”.  

3- Un interrogatoire assez curieux

“ Comme les autres, je fus interrogé par le capitaine Akpovi en personne. Il me demanda de décliner mon nom, âge et profession sans aucune vérification d’identité. Il me demanda à son tour si je ne m’appelle pas “ Gnininvi ”, ce qui entraîna une protestation vive de ma part. Sur ma profession, je lui dis être un technicien textile, formé en Allemagne, avoir fait partie de ceux qui avaient ouvert l’Usine textile de Dadja en 1966 [4] et que j’avais passé plus de trente années en Allemagne. Il me regarda d’un air pensif, puis vint à ce qui semblait l’intéresser :

     -         Question : Etes-vous au courant de ce qui s’est passé récemment à Lomé ?
-        
Réponse : Comment ? Qu’est-ce qui s’est passé ?
-       
Question ? Attention, c’est moi qui pose les questions ici. Je parle du plasticage du Centre culturel français et du Lycée français.
-        
Réponse : Je suis au courant comme tous les autres Togolais.
-        
Question : Où aviez-vous appris l’information ?
-      
Réponse : Ben, sur RFI (Radio France International) et aussi j’ai lu cela dans Motion [5].

Je ne sais s’il était désarmé par mes réponses, mais il en vint à me poser une autre question, apparemment décalée par rapport aux précédentes :

      -         Question : Connaissez-vous un certain Joe ?
-        
Réponse : Je le connais comme ça, sans plus.
-        
Question : Quelles sont vos relations avec lui ?
-        
Réponse : Je n’en ai aucune.
-        
Question : Vous savez, les gens adoptent cette stratégie de défense, et quand on les tabasse, ils finissent par dire la vérité. (Pause silence).

“ Je dois préciser ici qu’au sein de la Gendarmerie nationale existe un centre de torture. Il semble qu’il n’est pas loin du SRI. Ce centre jouit d’une sinistre réputation et beaucoup de Togolais y ont été torturés. Cependant les propos du capitaine Akpovi ne me démontèrent pas. Avec calme, je lui réitérai ce que je viens de dire. Puis il me posa cette incroyable question : “ Qui soupçonnez-vous être les auteurs des plasticages en question ? Dites-moi la vérité ”. Que cela soit une supplique ou une menace, j’étais incapable de lui donner une réponse. J’avais pensé que le document de l’ambassadeur de France Valette ainsi que les articles de Comi Toulabor trouvés chez moi allaient constituer le centre de l’interrogatoire. Rien de tout cela. J’attendais donc tranquillement ma remise en liberté. Il était un peu plus de 22h. C’est mal connaître le système policier togolais qui est un véritable broyeur exécrable. Je passai toute nuit, puis la journée du 31 juillet au SRI, et ce fut seulement vers 19h que je fus transféré avec trois autres personnes à la Prison de la gendarmerie de l’aéroport de Lomé, appelée aussi “ violon ” où on enfermait jadis des militaires, dit-on, récalcitrants. Nous étions menottés deux à deux comme des bandits de grand chemin ”.  

4- Description du violon

“ Le violon fait 3m sur 2, haut de 4,50m environ. Deux petits hublots avec des barreaux métalliques laissaient entrer une lumière et un courant d’air vagues et incertains. C’est en réalité le fond de la nuit. Nous avions à notre disposition une bouteille en plastique pour uriner, et quand elle est pleine, l’urine se déverse par terre. Le violon pue, il pue l’odeur infeste de l’urine conservée depuis des années dans les gorges du sol. C’était désagréable et étouffant. Sur les murs, des détenus ont gravé avec du sang, leur sang, ou avec n’importe quelle écritoire, leur mémoire, plaintive ou protestataire : des proverbes bourrés de Dieu, des graffitis ou des slogans pestant contre la dictature. La porte du violon s’ouvre sur un long couloir où se trouvent dans un même alignement une douche, les toilettes et une petite cellule réservée pour une ou deux personnes : le petit violon, probablement plus exécrable que le grand violon. Il fait froid au violon, avec une température avoisinant les 10-15 degrés. La chaleur humaine réchauffe quelque peu la cellule, au sol et aux murs humides. C’est avec raison que certains l’ont surnommée “ Hôtel Climax ” [6] et aussi “ Météo ” pour sa proximité avec le Centre météorologique de Lomé.

“ Après les formalités d’usage, nous prîmes possession des lieux. Mais j’avais du mal à comprendre les raisons pour lesquelles l’agent de service me disait que mon nom avait une consonance étrangère, que je n’étais pas Togolais, mais il ne me demanda point mes pièces d’identité pour vérification. C’est le bordel dans ce pays, car n’importe qui peut alors arrêter n’importe qui, et c’est ce qui se passe dans la réalité. J’ai dû tonner fort, avec force geste à l’appui, sortant visiblement de mes gonds : “ Moi, je vous dis que je m’appelle Gabriel Akouété Baniaba, que cela soit un nom d’étranger ou pas je m’en fiche et ce n’est pas votre problème ”. Il me regarda, un peu surpris de ma réaction à laquelle il ne s’attendait pas du tout. Moi-même je fus étonné de mon culot, mais j’estimais être dans mes droits depuis le début de cette aventure qui devenait plus en plus tragique. Mais dans ce pays de bordel, où se trouve le droit, mon droit ? C’est toujours la loi de la jungle, la loi du plus fort, et le plus fort est celui qui est en uniforme ou porte une arme. Il faut répondre à d’autres questions :

- Quel est votre délit ?

- On nous accuse d’avoir bombardé le Centre culturel français et le Lycée français, fis-je, parlant aussi pour les autres.

Le terme “ bombarder ” le fit sourire dans son masque. Il me demanda, un peu ironique, si je suis capable de “ bombarder quelque chose dans ma vie ”. Plus sérieux, il ajouta : “ Est-ce que vous n’êtes pas les auteurs ? ”. Voilà encore le genre de l’interrogatoire.

“ Au violon ne doit entrer aucun objet métallique. On est dépouillé de tout, on est en slip. Nous étions obligés d’être parfois en tenue d’Adam pour la plus grande joie des moustiques, nombreux et voraces. Si le règlement intérieur interdit de les tuer, les murs de la cellule sont cependant couverts du sang de ces vampires ; ce qui donne aux murs une couleur rouge-bizarroïde. On nous a raconté que l’interdit vestimentaire était lié à la pendaison d’un détenu survenue il y a quelques années. Il s’était confectionné une corde avec ses vêtements. Histoire véridique ou fausse, peu importe, elle traduit tout le désespoir des prisonniers au Togo avec des jours qui s’égrenaient, désespérément identiques ”. 

5- Une journée ordinaire au violon

“ À cause du froid, nous dormions couchés blottis les uns contre les autres, une situation de nature à favoriser l’homosexualité. Nous étions quatre amenés le même jour du SRI au violon : Stephan Henry qui se dit “ américain d’origine gabonaise ”, Hounouvi Anthony, directeur d’une auto-école, mêlé dans une affaire louche avec des officiers supérieurs de l’armée, un certain Charles, ibo, d’origine nigériane et bien entendu moi-même. Au-delà de la diversité des motifs d’arrestation (d’ordre politique comme j’estime être mon cas ou civil comme c’est sûrement le cas de Stephan Henry, un escroc international reconnu), et de la méfiance réciproque des premiers jours, nous avons été contraints par la suite à nous serrer les coudes en créant une forme de solidarité que j’étais chargé de garantir.

“ En effet, j’étais devenu le “ CB ” du violon, c’est-à-dire “ chef de bâtiment ”, un titre qui parodie la hiérarchie au sein des forces de sécurité qui ne voulaient pas entendre parler de chef de brigade. En tant que CB, j’étais responsable de la bonne marche du violon. Je veillais à la discipline et essayais de régler certains conflits relationnels. En plus de cela, je m’étais surtout assigné le rôle de faire le discours de bienvenue aux arrivants et d’au revoir et d’adieu à ceux nous qui quittaient, car le violon était caractérisé par la mobilité. Malgré ma situation, je sentais quand même une force morale en moi, sûr et certain que j’allais sortir de ce trou. De nature croyante, j’entretenais une petite flamme d’espoir en nous.

“ Je servais aussi d’intermédiaire avec nos gardiens et intercédais surtout en faveur de Hounouvi Anthony (un colosse de 1,90 m, pesant plus de 100 kg) qui avait des problèmes cardiaques (gros cœur) et avait besoin de prendre régulièrement des médicaments prescrits par son médecin. Ce que refusaient obstinément, avant de céder, nos gardiens qui prenaient ses médicaments pour du poison. Car depuis la pendaison et d’autres incidents, les instructions, nous disait-on, étaient strictes. Mais en insistant un peu avec des espèces sonnantes et trébuchantes, on arrivait à aplanir leurs trop grandes sévérité et rugosité apparentes, alors que d’autres gardiens étaient beaucoup plus disposés à notre égard. (Pause de silence).

“ Au violon, on ne donne pas de nourriture. Si la famille vous oublie, vous êtes foutu comme pour le cas de Stephan Henry ou de Charles. La proximité de Bê-Kpota avec la zone aéroportuaire arrangeait plus ou moins ma situation personnelle. Ma sœur jumelle ainsi que d’autres connaissances et amis m’amenaient régulièrement à manger et suffisamment assez pour le partager avec mes codétenus. Je recevais aussi des visites, de quoi donner un peu le moral, car nous n’avions pas le droit de sortir du violon. Les gardiens pouvaient renvoyer les visites, mais ils savaient se montrer bienveillants pour quelques billets de francs CFA. Il nous fallait un peu de tout : du savon pour nous laver et oublier pour un peu cette odeur d’urine incrustée dans nos neurones, du moins collée à notre peau ; aussi un peu d’argent pour huiler nos relations avec les gardiens, et communiquer avec nos visites. C’est à cette occasion que j’envoyais un SOS à mon frère en France pour le dissuader fermement de descendre au pays.

“ Un jour, ma sœur m’apportant à manger, s’est mise à pleurer, m’ayant trouvé tout nu et non rasé depuis plus de deux semaines : des larmes si contagieuses que j’eus du mal à réprimer. Mais il fallait les contenir en tant que CB afin d’éviter l’effet désastreux qu’elles auraient pu avoir sur le moral de mes amis de cellule. (Quelques larmes dans les yeux). J’ai passé seul toute une semaine au violon, et là j’ai pensé que c’était le commencement de la fin, c’est-à-dire oublié définitivement, mes codétenus ayant été libérés ou emmenés sous d’autres enfers. Je me retrouvai avec de nouvelles figures : Baba Touré Agbaki, topographe, amené le 12 août ; Edoh Koffi Adonkor, arrêté le 25 juillet et amené plus tard au violon et un troisième dont le nom m’échappe. Oh diable ! vous voyez, ça c’est l’effet de la prison ! (rires).

“ J’apprendrai plus tard que mon parti, l’UFC, mobilisa Me Jonas Sokpo, président de l’Association des jeunes avocats du Togo, et Me Isabelle Ameganvi pour la défense de ses militants arrêtés et ils étaient nombreux depuis le début de l’année. D’un autre côté, mon frère en France se débattait aussi pour me trouver un avocat, en la personne de Me Dodji Apevon, un avocat remarquable et efficace qui a fait de la défense des droits de l’homme ses priorités professionnelles. Ces avocats ne pouvaient cependant pas me rendre visite, parce que mon cas n’était pas encore déféré devant la justice.

“ Le 13 août, je fus conduit à la Gendarmerie nationale, sans trop savoir pourquoi. Le 3 septembre, on estima que ma déposition du 30 juillet était égarée et qu’il fallait recommencer. Trois jours plus tard, le 6, je fus emmené de nouveau à la Gendarmerie nationale en vue de mon transfert à la Prison civile de Lomé. C’était un samedi, il n’y avait pas de secrétaire et surtout pas de chauffeur. On me fit regagner ma cellule, mais ce ne fut que partie remise ”.  

6- Transfert à la Prison civile de Lomé

“ Le 8 septembre, je fus transféré à la tristement célèbre Prison civile de Lomé (PCL) [7], avec auparavant un passage au parquet. Bien que nos quatre dossiers fussent différents les uns des autres, ils avaient été regroupés dans une chemise unique sur laquelle était curieusement inscrit : Association de groupe de malfaiteurs. C’est incroyable. Sur le chemin menant au parquet, la fourgonnette tomba en panne et nos gardiens, arme au poing, nous obligèrent à la pousser. Vous ne pouvez pas vous imaginer le bordel qu’il y a dans l’administration pénitentiaire qui fonctionne exactement comme l’administration publique générale !

“ Je découvris là véritablement le monde carcéral au Togo où les conditions de détention dans les prisons dans le nord du pays seraient plus détestables encore qu’à la PCL. Laquelle est un enfer comparé au violon. Construite initialement pour 500 personnes maximum, elle accueille aujourd’hui plus 2 000 détenus répartis dans différentes cellules, à peine plus grandes que le violon, contenant 10 à 60 voire 80 personnes selon je ne sais quels critères. On me fit intégrer une cellule où nous étions 65 personnes pour 10 ou 12 mètres carrés.

“ La chaleur est étouffante et atteint facilement les 40 degrés ; les nuits sont plus étouffantes encore. Pratiquement pas de lumière, les besoins naturels sont faits dans la cellule dans un petit sceau en plastique qu’on vide le matin. Car lorsque les grilles de la porte de la PCL tombent à 18h30, toute sortie est prohibée et il faut attendre le lendemain 6h. Nous dormions littéralement entassés les uns sur les autres, avec impossibilité de tourner sur le côté. Nos nuits sont comme des combats de gladiateurs avec l’odeur de matières fécales, d’urine et de je ne sais plus quoi. Pour avoir un peu d’air et dormir, les détenus, pleins d’imagination et de créativité, ont fabriqué des éventails avec des cartons, et se relayent toutes les deux heures dans la fonction de ventilateurs humains. Une fois, on est venu nous administrer de force des piqûres sans qu’on sache pourquoi.

“ La journée, nous disposons d’une cour à peine un peu plus grande que le cachot. Il n’y a aucun arbre, rien pour s’abriter du soleil. C’est une cellule à ciel ouvert où on peut se dégourdir, respirer l’air naturel et voir le soleil. Elle nous donnait l’impression de vivre en relation avec le monde extérieur, et surtout elle nous permettait de faire connaissance pour un futur hypothétique.

“ Comme au violon, les prisonniers ont institué une hiérarchisation interne, mais plus élaborée encore, avec un CB et son adjoint, un surveillant et son adjoint, un secrétaire, un porte-parole, etc. Ce sont très souvent des anciens détenus dont certains ont été dans les forces de sécurité comme Mathieu, porte-parole des prisonniers, ancien gendarme lui-même. Les membres de ce staff jouissent de quelques privilèges comme coucher dans une cellule de 10, ou dormir avec nous mais près de la porte pour bénéficier du courant d’air, loin de la partie de la cellule surnommée “ Echappement ”, parce que la plus chaude et la plus étouffante. Ce sont ces prisonniers dominants ou supérieurs qui géraient les différents intérêts et demandes quotidiens de nous autres détenus subalternes, et tout passait impérativement par eux.

“ Ils nous informent du règlement, de la hiérarchie, du code langagier existants au sein de la PCL en général et de la cellule en particulier. L’argent ne rentre pas en principe dans le cachot, il doit être confié au CB souvent sans scrupules, il faut respecter les membres du staff qui peuvent nous sanctionner. Toute sollicitation de l’intervention du CB doit commencer par la phrase : “ Mu kpo te pe ” (qui signifie en évhé : je suis témoin ou j’ai vu de mes yeux) suivie de la demande formulée à la troisième personne. Ainsi par exemple, lorsqu’on a envie de satisfaire un besoin naturel, il faut dire : “ Mu kpo te pe, wo le nye mi ” (Je suis témoin, ils sont en train de déféquer). Ou quand on a perdu sa microscopique place pour dormir, il faut crier : “ Mu kpo te pe, wo le ho tepe le asi nye ” (Je suis témoin, ils sont en train de prendre ma place), le CB intervient alors pour arranger la situation. Ou le plus extraordinaire c’est lorsqu’on a envie de péter ; il faut le faire très fort à la suite du sésame : “ Mu kpo te pe, wo le nye no ” (Je suis témoin, ils sont en train de péter). Une manière de nous infantiliser, je ne sais pas. En tout cas de nous déshumaniser, ça, sûrement. (Pause silence. Pensif).

“ La nourriture est déplorable. Comme pour des cochons. C’est à peine croyable. Si la famille vous oublie, vous êtes cuit. Mais quand on a de l’argent, on peut tout s’offrir à la PCL. Car tout s’y vend et s’y négocie avec diverses complicités et combines. Les relations entre détenus supérieurs et détenus subalternes sont aussi vénales que celles existantes entre gardiens et prisonniers. Vous pouvez, si vous avez les moyens, louer une cellule individuelle décente à prix d’or et y vivre en somme comme un “ nabab ”. Tous les trafics s’y font au vu et au su de tout le monde : de la nourriture à la drogue, en passant par les meubles. L’envoi de courrier ou de message se négocie, et les prisonniers supérieurs sont intraitables. Je ne crois pas mentir en disant que des réseaux de toutes sortes sont organisés à partir de la PCL, dès l’instant qu’on peut communiquer avec l’extérieur et s’acheter les gardiens qui servent parfois d’intermédiaires. La PCL est une reproduction en miniature de la loi de la jungle qui sévit au sein de la société globale où, quand on est fort de ses relations et de son argent, tout est permis.

“ Nos pauvres parents et amis doivent débourser de l’argent avant de nous voir : il leur faut payer pour avoir l’autorisation de visite, payer les gardiens qui contrôlent cette autorisation, payer le cerbère au portail, payer le prisonnier-CB, payer le prisonnier-surveillant, payer, toujours payer. Ils doivent à chaque visite sortir au moins entre 1 200 et     1 500 francs CFA sans compter les frais de déplacement, la nourriture, l’argent de poche qu’ils peuvent nous donner. La PCL est un véritable marché où l’on vend la liberté de nous autres prisonniers-subalternes. La liberté est un secteur commercial très florissant dans une économie nationale exsangue. C’est pourquoi sans doute les geôles sont pleines à craquer de prisonniers, surtout politiques, arrêtés à la hussarde, sans mandat d’arrêt ni mandat de dépôt, dans les conditions que j’ai personnellement vécues. Il faut que le marché de la liberté soit constamment approvisionné de produits ou de marchandises, c’est-à-dire ici des corps raflés, comme hier on raflait les esclaves dans nos campagnes. Justement, est-ce un hasard si la PCL est un ancien entrepôt colonial où l’esclave a été remplacé par du café-cacao de nos campagnes. L’idéologie coloniale n’est pas tellement différente de l’idéologie esclavagiste, et je suis convaincu que la dictature Eyadéma n’a fait qu’actualiser ces idéologies antiques avec pratiquement les mêmes référents ”. (Pause silence). 

7- Des prisonniers politiques à ne pas oublier

“ J’ai été libéré le 17 septembre, conduit avec mes trois codétenus à la Gendarmerie nationale où j’ai écrit sur une feuille blanche, sans en-tête, mon nom et ma date de libération avec ma signature, ce fut tout. On me dit que je suis désormais libre. C’est ahurissant. Je suis sûr que cette feuille n’est qu’un chiffon jeté à la poubelle comme le fut le procès verbal du 30 juillet. La dictature Eyadéma est une dictature orale, et les choses se font par le verbe et non par l’écrit, ce qui pourrait laisser des traces compromettantes. Dans ces conditions, je n’ai jamais été emprisonné puisque je n’ai rien pour le prouver. Ai-je d’ailleurs un casier judiciaire ? (Long silence).

“ Bon, avant de continuer, je dois remercier mon avocat Me Dodji Apevon qui s’est battu farouchement pour moi. Il a fait un travail acharné et efficace ainsi que mon frère en France. Je dois remercier tous les membres de ma famille, ma sœur jumelle, mes neveux, mes belles-sœurs, mes amis, tous ceux qui sont venus me rendre visite et tous ceux qui directement ou indirectement se sont mobilisés pour moi. Je pense à Sharon Courtoux et Alexandre Gélican à Survie-France, à Gaétan Motoo et Paule Rigault à Amesty International, à Jean-Pierre Fabre, secrétaire général de l’UFC, qui connaît lui-même une situation difficile, la presse togolaise d’opposition et les titres comme Crocodile et L’Événement, des sites Internet comme Togoforum avec Joseph Takeli. Ils sont certainement nombreux et je ne peux les énumérer tous. Un grand merci à tous en sachant que mes remerciements ne valent rien. (Larmes, puis un moment de silence).

“ Jusqu’à ce jour, je me demande pourquoi j’ai été arrêté et je me poserai toujours cette question qui trottinera dans ma tête. Dans un État de droit, je porterai plainte pour arrestation et détention arbitraires et illégales. Mais nous ne sommes pas dans un État de droit. Mais alors faudra-t-il se taire sur tout ? Je ne me tairai point sur le sort de certains de mes camarades rencontrés à la PCL. Je suis conscient que mon témoignage pourrait leur servir ou les desservir, avoir un effet pervers sur leur sort, voire aggraver mon cas personnel, mais encore une fois faudra-t-il se taire et continuer à faire le jeu de la dictature ? Je sais que des familles refusent de témoigner, de dénoncer l’arbitraire dont leurs membres sont victimes, et préfèrent garder le silence, que je considère plus mortel pour leurs détenus. Je témoigne et dénonce :

1.                  le cas de Raphaël Kokou ALOWOU, ancien chauffeur du général-ministre Mèmène ; de Dela Lotsu ATIDEPE, fils de Marc ATIDEPE, tué en mai 1992 lors de l’attentat de Soudou contre Gilchrist Olympio ; et de Charles Kodjo TOSSOU, tous les trois arrêtés le 25 avril 1993 dans la région de Kpalimé pour “ une affaire d’attentat contre le pouvoir ”. Incarcérés à la PCL, à la suite de plusieurs séances de torture, ils reçurent l’ordre de faire leur valise après avoir purgé la peine de 10 ans qui leur avait été infligée par on ne sait quel tribunal. Au moment où ils franchissaient les grilles de la prison, on les fit retourner dans leur cellule pour des raisons inconnues. Et depuis plus de six mois, le procureur général Dabré GBANDJAGBA et le juge d’instruction Pawélé SOGOYOU bloquent obstinément leur dossier.

2.                  le cas de Daniel Koffi AGANON, étudiant, président de la Jeunesse de l’UFC, interpellé le 4 juin 2003. On aurait trouvé chez lui des engins de plasticage artisanaux. Il a été sauvagement torturé, et exhibé à la télévision pour présenter ses excuses au chef de l’État. Mais il est toujours détenu à la PCL.

3.                  le cas de Georges DAMESSI, n° 01533 [8], étudiant chômeur de 22 ans environ, membre de la Nouvelle dynamique togolaise, une association de jeunes proche de l’opposition, interpellé le 7 mai 1993. Il est accusé d’avoir incendié une station d’essence. Il a été sauvagement torturé au centre de torture de Lomé II, la résidence privée d’Eyadéma. Surnommé “ Kadhafi ”, ce centre est l’un des plus modernes du Togo avec son équipement électronique et son labyrinthe compliqué. Il est dirigé par le commandant YARK, de sinistre réputation. Georges DAMESSI a subi à plusieurs reprises des séances de torture dans ce centre afin d’obtenir de lui des aveux impliquant Jean-Pierre FABRE, secrétaire général de l’UFC, dans les plasticages et les incendies. Pour le terroriser, deux individus présentés comme des paracommandos ont été fusillés devant lui. Pour l’amadouer, une villa, une voiture et une somme 20 millions de francs CFA lui avaient été en vain proposés. On le força en vain à signer un faux procès verbal préétabli. On pouvait le faire disparaître comme ces milliers d’anonymes, aspirés par les tentacules d’un système, mais il est actuellement détenu à la PCL.

4.                  le cas de Ben Kossi ABAGAH, étudiant, interpellé le 26 juillet 2003, accusé de participation aux plasticages et incendies. Il fut sauvagement torturé à la Gendarmerie nationale de Lomé où on voulait lui faire signer un faux procès verbal préétabli l’accusant d’avoir recruté des mercenaires et des terroristes.

5.                  les cas de Samuel OSSENI, n° 0619, interpellé le 19 janvier 2003 ; de Kossi NAYO, n° 01536 ; de Ayi HILLAH, n° 01530 et de Epiphanie TOSSAVI, n° 01531, tous deux interpellés le 7 mai 2003 ; de Evans AKOEHONOU, n° 01535 et de Ahlin Kokou BYLL, n° 01537, tous deux interpellés le 9 mai 2003 ; de Olivier Komlan AMOUZOUKPE, n° 01534, interpellé le 7 mai 2003, ainsi que les cas de Kuassi AYEDEOU, interpellé le 26 avril 2003, de Komi ADOKOU et de Lambert Amevi SOTOBE, n° 01736, arrêté le 1er mai 2003 et déféré le 2 septembre à la PCL. 

“ Il y a beaucoup à dire, mais je pense avoir dit l’essentiel. J’ai séjourné du 8 au 17 septembre à la PCL. Avec le violon, j’ai fait en tout un mois et 18 jours. Mais c’est une courte expérience par rapport à ceux qui y vivent depuis de longues années, complètement oubliés. A la PCL, il n’y a pas de différence de traitement entre prisonniers d’opinion ou politiques et les prisonniers de droit commun. Certains sont gravement malades, les rares soins donnés ne sont pas à la hauteur de la situation. Les partis politiques et la population doivent faire de la libération des prisonniers politiques et des droits de l’homme, je pense, une cause fondamentale. Je suis libéré il y a seulement deux jours, et je ne sais pas ce qui se fait pour eux. Je pense que presque tous les partis d’opposition ont été touchés par ces arrestations arbitraires : le parti d’Agboyibor, de Gnininvi, de Kodjo, de Péré, d’Ayeva, tous. Je ne sais pas ce qui se fait pour eux ; ma sœur me défend de sortir pour le moment (rires). Mais il faut qu’on se réveille, on ne doit pas oublier tous ceux qui sont en enfer à travers le pays, du nord au sud. Ce serait grave si on ne faisait rien. ”. 

Propos recueillis à Lomé le 19 septembre 2003 par Comi M. Toulabor Directeur de recherche FNSP CEAN-IEP de Bordeaux


[1] Gabriel Akouété Baniaba habite dans la maison de sa sœur jumelle où tout le monde l’appelle “ Gnininvi ” qui signifie “ Petit oncle maternel ” en évhé, groupe ethnique au sud du pays.
[2] Il s’agit du document intitulé “ Le plan d’action de M. Jean-François Valette, ambassadeur de France au Togo ”, Ministère des Affaires étrangères. Direction d’Afrique et de l’Océan Indien. Sous-Direction Afrique Occidentale. Paris, 15 février 2000,
[3] Il existe une petite communauté libanaise au Togo, forte et puissante, prospérant dans le commerce et les affaires en concubinage avec les intérêts des barons du régime. Les ressortissants sahéliens et nigérians, notamment ibo, sont aussi nombreux.
[4] Usine située près d’Atakpamé, à quelque 250 km de Lomé. Elle tomba en faillite et fut privatisée.
[5] Titre d’un journal de la place.
[6] Situé en bordure de l’océan, cet hôtel serait la propriété de l’ancien Premier ministre de transition Joseph Kokou Koffigoh.
[7] Il faut signaler ici l’article de La Tripe sur cette prison intitulé “ Prison : les oubliés d’un enfer nommé PCL ”, La Tribune du peuple du 17 septembre 2003, pp. 1 et 4.
[8] Les numéros accompagnant les noms sont les numéros des Procès verbaux.

Prisonniers  Po. de Kara

 

Marc PALANGA

Panamnawé BOBOLI

Mazama KATASSA

Djimsa SALIMTOU

 

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