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1- Les conditions d’une interpellation
“ Je commencerai par dire que je ne
souhaiterai jamais ce que je viens de vivre à
mon pire ennemi. (Un long silence). C’est un
point très important à souligner pour ceux qui
ne sont pas au courant de ce qui se passe dans
les prisons togolaises. Je ne souhaiterai
jamais à mon pire ennemi d’aller là-bas. Ce
qui se passe est indicible, même si on n’y
torture pas physiquement, la torture y est
présente sous d’autres formes. (Pause
silence).
“ La nuit du 30 juillet 2003, je rentrais chez
moi après des visites à des amis. Je me
préparais à aller au lit, lorsque deux
individus en civil frappèrent à la porte. Ne
les ayant jamais vus nulle part, je leur ai
demandé la raison de leur visite en cette
heure tardive. Il était 21h. L’un me dit venir
de la part de Christophe que je dis ne pas
connaître. Le second renchérit en me disant
que je devais le connaître. Le premier reprit
et me demanda si mon nom n’est pas “ Gnininvi ”.
Je fis comprendre à tous les deux qu’ils se
sont trompés, que mon nom n’est pas celui-là,
que tout le monde peut s’appeler “ Gnininvi ”.
Je leur demandai de sortir au plus vite de ma
chambre en leur montrant la porte.
“ C’est alors qu’un troisième fit son
irruption, portant une arme à l’épaule. Ils me
dirent alors être de la gendarmerie nationale,
mais étaient incapables de me le prouver avec
leur carte professionnelle. Ils ajoutèrent
qu’ils étaient venus m’arrêter. Mais ils
n’étaient pas munis de mandat d’arrêt. Selon
eux, ce n’est pas à moi de leur montrer leur
boulot. (Pause silence).
“ Sous la menace de l’arme, ils m’obligèrent à
ouvrir ma valise. L’un d’eux se précipita et y
plongea directement la main au fond pour
extraire le document confidentiel écrit par
l’ambassadeur de France au Togo.
Ils fouillèrent de fond en comble ma chambre,
s’intéressèrent plus particulièrement à la
mallette sur laquelle était inscrit en gros
caractères le sigle de l’UFC. Elle ne
contenait plus aucun document, n’étant plus
président de ma sous-section. Alors, l’un des
trois hommes appela par talkie-walkie un
quatrième. Je ne me souviens plus vraiment de
ce qu’ils s’étaient raconté, mon esprit étant
complètement captivé par la situation.
Cependant je me sentais serein, je n’avais à
aucun moment paniqué, parce que je n’avais
absolument rien à me reprocher par rapport mes
activités politiques qui sont connues de tout
le monde.
“ A 21h30, ils m’intimèrent l’ordre de
m’embarquer à la Gendarmerie nationale, située
sur le Boulevard circulaire, face de la BTCI (Banque
togolaise pour le commerce et l’industrie)
pour interrogatoire. Pendant ce temps, nos
discussions réveillèrent la maisonnée : ma
sœur jumelle et d’autres vinrent s’enquérir de
ce qui se passait. L’homme en arme les rassura,
sans pour autant apaiser leurs inquiétudes et
un début de colère contenue sur les visages.
Ils me demandèrent de les suivre et me fit
monter dans une fourgonnette garée dans
l’obscurité derrière la maison et dans
laquelle se trouvait le quatrième larron
équipé lui aussi de talkie-walkie ”.
2- Ce que j’ai vu à la Gendarmerie nationale
de Lomé
“ A la gendarmerie nationale, les quatre
hommes m’amenèrent au Service de renseignement
et d’investigation pour l’interrogatoire
dirigé par le capitaine Guy Kossi Akpovi,
assis dans un vaste bureau derrière une grande
table. C’est incroyable ce que j’ai vu ce
jour-là. Il était un peu moins de 22h. Des
agents de renseignement (AR) revenaient de
mission pour faire leur rapport journalier et
déposer leurs armes et munitions. Ils étaient
jeunes pour la plupart, parfois très jeunes,
17, 20 ou 35 ans etc., l’air franchement voyou,
habillés comme Monsieur-tout- le-monde, avec
des cheveux rastas pour quelques-uns d’entre
eux. Ils sont tapis dans l’ombre pour
surveiller la population. Il y a des individus
qui visiblement n’étaient pas togolais. Je
dirai par leurs manières de faire, leur accent
et leur apparence physique qu’ils viendraient
plutôt des pays sahéliens et anglophones
voisins, voire du Liban.
Je peux jurer que tous ces AR n’étaient pas
des Togolais. En revanche, je ne peux pas
donner un chiffre exact quant à leur effectif,
mais plus d’une vingtaine d’entre eux avaient
défilé cette nuit-là. Ils sont dotés de
passeports, parfois diplomatiques, et voyagent
jusqu’en Europe, aux Etats-Unis et au Canada,
sans parler des pays voisins, pour infiltrer
la diaspora, logés dans toutes sortes de
statut : commerçant, étudiant, sportif,
gargotier, et aussi prisonnier.
“ Au SRI, je me trouvai en compagnie d’autres
individus arrêtés probablement le même jour
que moi. Nous étions à peu près une dizaine,
dans l’attente de l’interrogatoire, du moins
en ce qui me concernait. Pour tuer le temps et
tromper l’incertitude et l’angoisse, nous
regardions la télévision dans ce vaste bureau
du capitaine Akpovi. On parlait très peu entre
nous à cause d’une certaine méfiance liée à
l’infiltration des AR un peu partout. Il y
avait un certain Assogbo, venu de Paris pour
ses vacances, arrêté comme ça, qui attendait
en vain son interrogatoire depuis le 29
juillet. Beaucoup d’idées me submergèrent
alors l’esprit sans qu’aucune d’entre elles ne
se fixât : des idées noires contre lesquelles
les images câblées de la télé ne pouvaient
rien. Toutefois mon esprit était
paradoxalement calme et serein ”.
3- Un interrogatoire assez curieux
“ Comme les autres, je fus interrogé par le
capitaine Akpovi en personne. Il me demanda de
décliner mon nom, âge et profession sans
aucune vérification d’identité. Il me demanda
à son tour si je ne m’appelle pas “ Gnininvi ”,
ce qui entraîna une protestation vive de ma
part. Sur ma profession, je lui dis être un
technicien textile, formé en Allemagne, avoir
fait partie de ceux qui avaient ouvert l’Usine
textile de Dadja en 1966
et que j’avais passé plus de trente années en
Allemagne. Il me regarda d’un air pensif, puis
vint à ce qui semblait l’intéresser :
-
Question :
Etes-vous au courant de ce qui s’est passé
récemment à Lomé ?
-
Réponse :
Comment ? Qu’est-ce qui s’est passé ?
-
Question ?
Attention, c’est moi qui pose les questions
ici. Je parle du plasticage du Centre culturel
français et du Lycée français.
-
Réponse :
Je suis au courant comme tous les autres
Togolais.
-
Question :
Où aviez-vous appris l’information ?
-
Réponse :
Ben, sur RFI (Radio France International) et
aussi j’ai lu cela dans Motion
.
Je ne sais s’il était désarmé par mes réponses,
mais il en vint à me poser une autre question,
apparemment décalée par rapport aux
précédentes :
-
Question :
Connaissez-vous un certain Joe ?
-
Réponse :
Je le connais comme ça, sans plus.
-
Question :
Quelles sont vos relations avec lui ?
-
Réponse :
Je n’en ai aucune.
-
Question :
Vous savez, les gens adoptent cette stratégie
de défense, et quand on les tabasse, ils
finissent par dire la vérité. (Pause silence).
“ Je dois préciser ici qu’au sein de la
Gendarmerie nationale existe un centre de
torture. Il
semble qu’il n’est pas loin du SRI. Ce centre
jouit d’une sinistre réputation et beaucoup de
Togolais y ont été torturés. Cependant les
propos du capitaine Akpovi ne me démontèrent
pas. Avec calme, je lui réitérai ce que je
viens de dire. Puis il me posa cette
incroyable question :
“ Qui soupçonnez-vous être les auteurs des
plasticages en question ? Dites-moi la vérité ”.
Que cela soit une supplique ou une menace,
j’étais incapable de lui donner une réponse.
J’avais pensé que le document de l’ambassadeur
de France Valette ainsi que les articles de
Comi Toulabor trouvés chez moi allaient
constituer le centre de l’interrogatoire. Rien
de tout cela. J’attendais donc tranquillement
ma remise en liberté. Il était un peu plus de
22h. C’est mal connaître le système policier
togolais qui est un véritable broyeur
exécrable. Je passai toute nuit, puis la
journée du 31 juillet au SRI, et ce fut
seulement vers 19h que je fus transféré avec
trois autres personnes à la Prison de la
gendarmerie de l’aéroport de Lomé, appelée
aussi “ violon ” où on enfermait jadis des
militaires, dit-on, récalcitrants. Nous étions
menottés deux à deux comme des bandits de
grand chemin ”.
4- Description du violon
“ Le violon fait 3m sur 2, haut de 4,50m
environ. Deux petits hublots avec des barreaux
métalliques laissaient entrer une lumière et
un courant d’air vagues et incertains. C’est
en réalité le fond de la nuit. Nous avions à
notre disposition une bouteille en plastique
pour uriner, et quand elle est pleine, l’urine
se déverse par terre. Le violon pue, il pue
l’odeur infeste de l’urine conservée depuis
des années dans les gorges du sol. C’était
désagréable et étouffant. Sur les murs, des
détenus ont gravé avec du sang, leur sang, ou
avec n’importe quelle écritoire, leur mémoire,
plaintive ou protestataire : des proverbes
bourrés de Dieu, des graffitis ou des slogans
pestant contre la dictature. La porte du
violon s’ouvre sur un long couloir où se
trouvent dans un même alignement une douche,
les toilettes et une petite cellule réservée
pour une ou deux personnes : le petit violon,
probablement plus exécrable que le grand
violon. Il fait froid au violon, avec une
température avoisinant les 10-15 degrés. La
chaleur humaine réchauffe quelque peu la
cellule, au sol et aux murs humides. C’est
avec raison que certains l’ont surnommée “ Hôtel
Climax ”
et aussi “ Météo ” pour sa proximité avec le
Centre météorologique de Lomé.
“ Après les formalités d’usage, nous prîmes
possession des lieux. Mais j’avais du mal à
comprendre les raisons pour lesquelles l’agent
de service me disait que mon nom avait une
consonance étrangère, que je n’étais pas
Togolais, mais il ne me demanda point mes
pièces d’identité pour vérification. C’est le
bordel dans ce pays, car n’importe qui peut
alors arrêter n’importe qui, et c’est ce qui
se passe dans la réalité. J’ai dû tonner fort,
avec force geste à l’appui, sortant
visiblement de mes gonds : “ Moi, je vous dis
que je m’appelle Gabriel Akouété Baniaba, que
cela soit un nom d’étranger ou pas je m’en
fiche et ce n’est pas votre problème ”. Il me
regarda, un peu surpris de ma réaction à
laquelle il ne s’attendait pas du tout.
Moi-même je fus étonné de mon culot, mais
j’estimais être dans mes droits depuis le
début de cette aventure qui devenait plus en
plus tragique. Mais dans ce pays de bordel, où
se trouve le droit, mon droit ? C’est toujours
la loi de la jungle, la loi du plus fort, et
le plus fort est celui qui est en uniforme ou
porte une arme. Il faut répondre à d’autres
questions :
- Quel est votre délit ?
- On nous accuse d’avoir bombardé le Centre
culturel français et le Lycée français, fis-je,
parlant aussi pour les autres.
Le terme “ bombarder ” le fit sourire dans son
masque. Il me demanda, un peu ironique, si je
suis capable de “ bombarder quelque chose dans
ma vie ”. Plus sérieux, il ajouta : “ Est-ce
que vous n’êtes pas les auteurs ? ”. Voilà
encore le genre de l’interrogatoire.
“ Au violon ne doit entrer aucun objet
métallique. On est dépouillé de tout, on est
en slip. Nous étions obligés d’être parfois en
tenue d’Adam pour la plus grande joie des
moustiques, nombreux et voraces. Si le
règlement intérieur interdit de les tuer, les
murs de la cellule sont cependant couverts du
sang de ces vampires ; ce qui donne aux murs
une couleur rouge-bizarroïde. On nous a
raconté que l’interdit vestimentaire était lié
à la pendaison d’un détenu survenue il y a
quelques années. Il s’était confectionné une
corde avec ses vêtements. Histoire véridique
ou fausse, peu importe, elle traduit tout le
désespoir des prisonniers au Togo avec des
jours qui s’égrenaient, désespérément
identiques ”.
5- Une journée ordinaire au violon
“ À cause du froid, nous dormions couchés
blottis les uns contre les autres, une
situation de nature à favoriser
l’homosexualité. Nous étions quatre amenés le
même jour du SRI au violon : Stephan Henry qui
se dit “ américain d’origine gabonaise ”,
Hounouvi Anthony, directeur d’une auto-école,
mêlé dans une affaire louche avec des
officiers supérieurs de l’armée, un certain
Charles, ibo, d’origine nigériane et bien
entendu moi-même. Au-delà de la diversité des
motifs d’arrestation (d’ordre politique comme
j’estime être mon cas ou civil comme c’est
sûrement le cas de Stephan Henry, un escroc
international reconnu), et de la méfiance
réciproque des premiers jours, nous avons été
contraints par la suite à nous serrer les
coudes en créant une forme de solidarité que
j’étais chargé de garantir.
“ En effet, j’étais devenu le “ CB ” du violon,
c’est-à-dire “ chef de bâtiment ”, un titre
qui parodie la hiérarchie au sein des forces
de sécurité qui ne voulaient pas entendre
parler de chef de brigade. En tant que CB,
j’étais responsable de la bonne marche du
violon. Je veillais à la discipline et
essayais de régler certains conflits
relationnels. En plus de cela, je m’étais
surtout assigné le rôle de faire le discours
de bienvenue aux arrivants et d’au revoir et
d’adieu à ceux nous qui quittaient, car le
violon était caractérisé par la mobilité.
Malgré ma situation, je sentais quand même une
force morale en moi, sûr et certain que
j’allais sortir de ce trou. De nature croyante,
j’entretenais une petite flamme d’espoir en
nous.
“ Je servais aussi d’intermédiaire avec nos
gardiens et intercédais surtout en faveur de
Hounouvi Anthony (un colosse de 1,90 m, pesant
plus de 100 kg) qui avait des problèmes
cardiaques (gros cœur) et avait besoin de
prendre régulièrement des médicaments
prescrits par son médecin. Ce que refusaient
obstinément, avant de céder, nos gardiens qui
prenaient ses médicaments pour du poison. Car
depuis la pendaison et d’autres incidents, les
instructions, nous disait-on, étaient strictes.
Mais en insistant un peu avec des espèces
sonnantes et trébuchantes, on arrivait à
aplanir leurs trop grandes sévérité et
rugosité apparentes, alors que d’autres
gardiens étaient beaucoup plus disposés à
notre égard. (Pause de silence).
“ Au violon, on ne donne pas de nourriture. Si
la famille vous oublie, vous êtes foutu comme
pour le cas de Stephan Henry ou de Charles. La
proximité de Bê-Kpota avec la zone
aéroportuaire arrangeait plus ou moins ma
situation personnelle. Ma sœur jumelle ainsi
que d’autres connaissances et amis m’amenaient
régulièrement à manger et suffisamment assez
pour le partager avec mes codétenus. Je
recevais aussi des visites, de quoi donner un
peu le moral, car nous n’avions pas le droit
de sortir du violon. Les gardiens pouvaient
renvoyer les visites, mais ils savaient se
montrer bienveillants pour quelques billets de
francs CFA. Il nous fallait un peu de tout :
du savon pour nous laver et oublier pour un
peu cette odeur d’urine incrustée dans nos
neurones, du moins collée à notre peau ; aussi
un peu d’argent pour huiler nos relations avec
les gardiens, et communiquer avec nos visites.
C’est à cette occasion que j’envoyais un SOS à
mon frère en France pour le dissuader
fermement de descendre au pays.
“ Un jour, ma sœur m’apportant à manger, s’est
mise à pleurer, m’ayant trouvé tout nu et non
rasé depuis plus de deux semaines : des larmes
si contagieuses que j’eus du mal à réprimer.
Mais il fallait les contenir en tant que CB
afin d’éviter l’effet désastreux qu’elles
auraient pu avoir sur le moral de mes amis de
cellule. (Quelques larmes dans les yeux). J’ai
passé seul toute une semaine au violon, et là
j’ai pensé que c’était le commencement de la
fin, c’est-à-dire oublié définitivement, mes
codétenus ayant été libérés ou emmenés sous
d’autres enfers. Je me retrouvai avec de
nouvelles figures : Baba Touré Agbaki,
topographe, amené le 12 août ; Edoh Koffi
Adonkor, arrêté le 25 juillet et amené plus
tard au violon et un troisième dont le nom
m’échappe. Oh diable ! vous voyez, ça c’est
l’effet de la prison ! (rires).
“ J’apprendrai plus tard que mon parti, l’UFC,
mobilisa Me Jonas Sokpo, président de
l’Association des jeunes avocats du Togo, et
Me Isabelle Ameganvi pour la défense de ses
militants arrêtés et ils étaient nombreux
depuis le début de l’année. D’un autre côté,
mon frère en France se débattait aussi pour me
trouver un avocat, en la personne de Me Dodji
Apevon, un avocat remarquable et efficace qui
a fait de la défense des droits de l’homme ses
priorités professionnelles. Ces avocats ne
pouvaient cependant pas me rendre visite,
parce que mon cas n’était pas encore déféré
devant la justice.
“ Le 13 août, je fus conduit à la Gendarmerie
nationale, sans trop savoir pourquoi. Le 3
septembre, on estima que ma déposition du 30
juillet était égarée et qu’il fallait
recommencer. Trois jours plus tard, le 6, je
fus emmené de nouveau à la Gendarmerie
nationale en vue de mon transfert à la Prison
civile de Lomé. C’était un samedi, il n’y
avait pas de secrétaire et surtout pas de
chauffeur. On me fit regagner ma cellule, mais
ce ne fut que partie remise ”.
6- Transfert à la Prison civile de Lomé
“ Le 8 septembre, je fus transféré à la
tristement célèbre Prison civile de Lomé (PCL),
avec auparavant un passage au parquet. Bien
que nos quatre dossiers fussent différents les
uns des autres, ils avaient été regroupés dans
une chemise unique sur laquelle était
curieusement inscrit :
Association de groupe de malfaiteurs.
C’est incroyable. Sur le chemin menant au
parquet, la fourgonnette tomba en panne et nos
gardiens, arme au poing, nous obligèrent à la
pousser. Vous ne pouvez pas vous imaginer le
bordel qu’il y a dans l’administration
pénitentiaire qui fonctionne exactement comme
l’administration publique générale !
“ Je découvris là véritablement le monde
carcéral au Togo où les conditions de
détention dans les prisons dans le nord du
pays seraient plus détestables encore qu’à la
PCL. Laquelle est un enfer comparé au violon.
Construite initialement pour 500 personnes
maximum, elle accueille aujourd’hui plus 2 000
détenus répartis dans différentes cellules, à
peine plus grandes que le violon, contenant 10
à 60 voire 80 personnes selon je ne sais quels
critères. On me fit intégrer une cellule où
nous étions 65 personnes pour 10 ou 12 mètres
carrés.
“ La chaleur est étouffante et atteint
facilement les 40 degrés ; les nuits sont plus
étouffantes encore. Pratiquement pas de
lumière, les besoins naturels sont faits dans
la cellule dans un petit sceau en plastique
qu’on vide le matin. Car lorsque les grilles
de la porte de la PCL tombent à 18h30, toute
sortie est prohibée et il faut attendre le
lendemain 6h. Nous dormions littéralement
entassés les uns sur les autres, avec
impossibilité de tourner sur le côté. Nos
nuits sont comme des combats de gladiateurs
avec l’odeur de matières fécales, d’urine et
de je ne sais plus quoi. Pour avoir un peu
d’air et dormir, les détenus, pleins
d’imagination et de créativité, ont fabriqué
des éventails avec des cartons, et se relayent
toutes les deux heures dans la fonction de
ventilateurs humains. Une fois, on est venu
nous administrer de force des piqûres sans
qu’on sache pourquoi.
“ La journée, nous disposons d’une cour à
peine un peu plus grande que le cachot. Il n’y
a aucun arbre, rien pour s’abriter du soleil.
C’est une cellule à ciel ouvert où on peut se
dégourdir, respirer l’air naturel et voir le
soleil. Elle nous donnait l’impression de
vivre en relation avec le monde extérieur, et
surtout elle nous permettait de faire
connaissance pour un futur hypothétique.
“ Comme au violon, les prisonniers ont
institué une hiérarchisation interne, mais
plus élaborée encore, avec un CB et son
adjoint, un surveillant et son adjoint, un
secrétaire, un porte-parole, etc. Ce sont très
souvent des anciens détenus dont certains ont
été dans les forces de sécurité comme Mathieu,
porte-parole des prisonniers, ancien gendarme
lui-même. Les membres de ce staff jouissent de
quelques privilèges comme coucher dans une
cellule de 10, ou dormir avec nous mais près
de la porte pour bénéficier du courant d’air,
loin de la partie de la cellule surnommée “ Echappement ”,
parce que la plus chaude et la plus étouffante.
Ce sont ces prisonniers dominants ou
supérieurs qui géraient les différents
intérêts et demandes quotidiens de nous autres
détenus subalternes, et tout passait
impérativement par eux.
“ Ils nous informent du règlement, de la
hiérarchie, du code langagier existants au
sein de la PCL en général et de la cellule en
particulier. L’argent ne rentre pas en
principe dans le cachot, il doit être confié
au CB souvent sans scrupules, il faut
respecter les membres du staff qui peuvent
nous sanctionner. Toute sollicitation de
l’intervention du CB doit commencer par la
phrase : “ Mu kpo te pe ” (qui signifie en
évhé : je suis témoin ou j’ai vu de mes yeux)
suivie de la demande formulée à la troisième
personne. Ainsi par exemple, lorsqu’on a envie
de satisfaire un besoin naturel, il faut
dire : “ Mu kpo te pe, wo le nye mi ” (Je suis
témoin, ils sont en train de déféquer). Ou
quand on a perdu sa microscopique place pour
dormir, il faut crier : “ Mu kpo te pe, wo le
ho tepe le asi nye ” (Je suis témoin, ils sont
en train de prendre ma place), le CB
intervient alors pour arranger la situation.
Ou le plus extraordinaire c’est lorsqu’on a
envie de péter ; il faut le faire très fort à
la suite du sésame : “ Mu kpo te pe, wo le nye
no ” (Je suis témoin, ils sont en train de
péter). Une manière de nous infantiliser, je
ne sais pas. En tout cas de nous déshumaniser,
ça, sûrement. (Pause silence. Pensif).
“ La nourriture est déplorable. Comme pour des
cochons. C’est à peine croyable. Si la famille
vous oublie, vous êtes cuit. Mais quand on a
de l’argent, on peut tout s’offrir à la PCL.
Car tout s’y vend et s’y négocie avec diverses
complicités et combines. Les relations entre
détenus supérieurs et détenus subalternes sont
aussi vénales que celles existantes entre
gardiens et prisonniers. Vous pouvez, si vous
avez les moyens, louer une cellule
individuelle décente à prix d’or et y vivre en
somme comme un “ nabab ”. Tous les trafics s’y
font au vu et au su de tout le monde : de la
nourriture à la drogue, en passant par les
meubles. L’envoi de courrier ou de message se
négocie, et les prisonniers supérieurs sont
intraitables. Je ne crois pas mentir en disant
que des réseaux de toutes sortes sont
organisés à partir de la PCL, dès l’instant
qu’on peut communiquer avec l’extérieur et
s’acheter les gardiens qui servent parfois
d’intermédiaires. La PCL est une reproduction
en miniature de la loi de la jungle qui sévit
au sein de la société globale où, quand on est
fort de ses relations et de son argent, tout
est permis.
“ Nos pauvres parents et amis doivent
débourser de l’argent avant de nous voir : il
leur faut payer pour avoir l’autorisation de
visite, payer les gardiens qui contrôlent
cette autorisation, payer le cerbère au
portail, payer le prisonnier-CB, payer le
prisonnier-surveillant, payer, toujours payer.
Ils doivent à chaque visite sortir au moins
entre 1 200 et 1 500 francs CFA sans
compter les frais de déplacement, la
nourriture, l’argent de poche qu’ils peuvent
nous donner. La PCL est un véritable marché où
l’on vend la liberté de nous autres
prisonniers-subalternes. La liberté est un
secteur commercial très florissant dans une
économie nationale exsangue. C’est pourquoi
sans doute les geôles sont pleines à craquer
de prisonniers, surtout politiques, arrêtés à
la hussarde, sans mandat d’arrêt ni mandat de
dépôt, dans les conditions que j’ai
personnellement vécues. Il faut que le marché
de la liberté soit constamment approvisionné
de produits ou de marchandises, c’est-à-dire
ici des corps raflés, comme hier on raflait
les esclaves dans nos campagnes. Justement,
est-ce un hasard si la PCL est un ancien
entrepôt colonial où l’esclave a été remplacé
par du café-cacao de nos campagnes.
L’idéologie coloniale n’est pas tellement
différente de l’idéologie esclavagiste, et je
suis convaincu que la dictature Eyadéma n’a
fait qu’actualiser ces idéologies antiques
avec pratiquement les mêmes référents ”.
(Pause silence).
7- Des prisonniers politiques à ne pas oublier
“ J’ai été libéré le 17 septembre, conduit
avec mes trois codétenus à la Gendarmerie
nationale où j’ai écrit sur une feuille
blanche, sans en-tête, mon nom et ma date de
libération avec ma signature, ce fut tout. On
me dit que je suis désormais libre. C’est
ahurissant. Je suis sûr que cette feuille
n’est qu’un chiffon jeté à la poubelle comme
le fut le procès verbal du 30 juillet. La
dictature Eyadéma est une dictature orale, et
les choses se font par le verbe et non par
l’écrit, ce qui pourrait laisser des traces
compromettantes. Dans ces conditions, je n’ai
jamais été emprisonné puisque je n’ai rien
pour le prouver. Ai-je d’ailleurs un casier
judiciaire ? (Long silence).
“ Bon, avant de continuer, je dois remercier
mon avocat Me Dodji Apevon qui s’est battu
farouchement pour moi. Il a fait un travail
acharné et efficace ainsi que mon frère en
France. Je dois remercier tous les membres de
ma famille, ma sœur jumelle, mes neveux, mes
belles-sœurs, mes amis, tous ceux qui sont
venus me rendre visite et tous ceux qui
directement ou indirectement se sont mobilisés
pour moi. Je pense à Sharon Courtoux et
Alexandre Gélican à Survie-France, à Gaétan
Motoo et Paule Rigault à Amesty International,
à Jean-Pierre Fabre, secrétaire général de
l’UFC, qui connaît lui-même une situation
difficile, la presse togolaise d’opposition et
les titres comme Crocodile et
L’Événement, des sites Internet comme
Togoforum avec Joseph Takeli. Ils sont
certainement nombreux et je ne peux les
énumérer tous. Un grand merci à tous en
sachant que mes remerciements ne valent rien.
(Larmes, puis un moment de silence).
“ Jusqu’à ce jour, je me demande pourquoi j’ai
été arrêté et je me poserai toujours cette
question qui trottinera dans ma tête. Dans un
État de droit, je porterai plainte pour
arrestation et détention arbitraires et
illégales. Mais nous ne sommes pas dans un
État de droit. Mais alors faudra-t-il se taire
sur tout ? Je ne me tairai point sur le sort
de certains de mes camarades rencontrés à la
PCL. Je suis conscient que mon témoignage
pourrait leur servir ou les desservir, avoir
un effet pervers sur leur sort, voire aggraver
mon cas personnel, mais encore une fois
faudra-t-il se taire et continuer à faire le
jeu de la dictature ? Je sais que des familles
refusent de témoigner, de dénoncer
l’arbitraire dont leurs membres sont victimes,
et préfèrent garder le silence, que je
considère plus mortel pour leurs détenus. Je
témoigne et dénonce :
1.
le cas de Raphaël Kokou ALOWOU, ancien
chauffeur du général-ministre Mèmène ; de Dela
Lotsu ATIDEPE, fils de Marc ATIDEPE, tué en
mai 1992 lors de l’attentat de Soudou contre
Gilchrist Olympio ; et de Charles Kodjo TOSSOU,
tous les trois arrêtés le 25 avril 1993 dans
la région de Kpalimé pour “ une affaire
d’attentat contre le pouvoir ”. Incarcérés à
la PCL, à la suite de plusieurs séances de
torture, ils reçurent l’ordre de faire leur
valise après avoir purgé la peine de 10 ans
qui leur avait été infligée par on ne sait
quel tribunal. Au moment où ils franchissaient
les grilles de la prison, on les fit retourner
dans leur cellule pour des raisons inconnues.
Et depuis plus de six mois, le procureur
général Dabré GBANDJAGBA et le juge
d’instruction Pawélé SOGOYOU bloquent
obstinément leur dossier.
2.
le cas de Daniel Koffi AGANON, étudiant,
président de la Jeunesse de l’UFC, interpellé
le 4 juin 2003. On aurait trouvé chez lui des
engins de plasticage artisanaux. Il a été
sauvagement torturé, et exhibé à la télévision
pour présenter ses excuses au chef de l’État.
Mais il est toujours détenu à la PCL.
3.
le cas de Georges DAMESSI, n° 01533,
étudiant chômeur de 22 ans environ, membre de
la Nouvelle dynamique togolaise, une
association de jeunes proche de l’opposition,
interpellé le 7 mai 1993. Il est accusé
d’avoir incendié une station d’essence. Il a
été sauvagement torturé au centre de torture
de Lomé II, la résidence privée d’Eyadéma.
Surnommé “ Kadhafi ”, ce centre est l’un des
plus modernes du Togo avec son équipement
électronique et son labyrinthe compliqué. Il
est dirigé par le commandant YARK, de sinistre
réputation. Georges DAMESSI a subi à plusieurs
reprises des séances de torture dans ce centre
afin d’obtenir de lui des aveux impliquant
Jean-Pierre FABRE, secrétaire général de l’UFC,
dans les plasticages et les incendies. Pour le
terroriser, deux individus présentés comme des
paracommandos ont été fusillés devant lui.
Pour l’amadouer, une villa, une voiture et une
somme 20 millions de francs CFA lui avaient
été en vain proposés. On le força en vain à
signer un faux procès verbal préétabli. On
pouvait le faire disparaître comme ces
milliers d’anonymes, aspirés par les
tentacules d’un système, mais il est
actuellement détenu à la PCL.
4.
le cas de Ben Kossi ABAGAH, étudiant,
interpellé le 26 juillet 2003, accusé de
participation aux plasticages et incendies. Il
fut sauvagement torturé à la Gendarmerie
nationale de Lomé où on voulait lui faire
signer un faux procès verbal préétabli
l’accusant d’avoir recruté des mercenaires et
des terroristes.
5.
les cas de Samuel OSSENI, n° 0619, interpellé
le 19 janvier 2003 ; de Kossi NAYO, n° 01536 ;
de Ayi HILLAH, n° 01530 et de Epiphanie
TOSSAVI, n° 01531, tous deux interpellés le 7
mai 2003 ; de Evans AKOEHONOU, n° 01535 et de
Ahlin Kokou BYLL, n° 01537, tous deux
interpellés le 9 mai 2003 ; de Olivier Komlan
AMOUZOUKPE, n° 01534, interpellé le 7 mai
2003, ainsi que les cas de Kuassi AYEDEOU,
interpellé le 26 avril 2003, de Komi ADOKOU et
de Lambert Amevi SOTOBE, n° 01736, arrêté le 1er
mai 2003 et déféré le 2 septembre à la PCL.
“ Il y a beaucoup à dire, mais je pense avoir
dit l’essentiel. J’ai séjourné du 8 au 17
septembre à la PCL. Avec le violon, j’ai fait
en tout un mois et 18 jours. Mais c’est une
courte expérience par rapport à ceux qui y
vivent depuis de longues années, complètement
oubliés. A la PCL, il n’y a pas de différence
de traitement entre prisonniers d’opinion ou
politiques et les prisonniers de droit commun.
Certains sont gravement malades, les rares
soins donnés ne sont pas à la hauteur de la
situation. Les partis politiques et la
population doivent faire de la libération des
prisonniers politiques et des droits de
l’homme, je pense, une cause fondamentale. Je
suis libéré il y a seulement deux jours, et je
ne sais pas ce qui se fait pour eux. Je pense
que presque tous les partis d’opposition ont
été touchés par ces arrestations arbitraires :
le parti d’Agboyibor, de Gnininvi, de Kodjo,
de Péré, d’Ayeva, tous. Je ne sais pas ce qui
se fait pour eux ; ma sœur me défend de sortir
pour le moment (rires). Mais il faut qu’on se
réveille, on ne doit pas oublier tous ceux qui
sont en enfer à travers le pays, du nord au
sud. Ce serait grave si on ne faisait rien. ”.
Propos recueillis à Lomé le 19 septembre 2003
par
Comi M.
Toulabor Directeur
de recherche FNSP
CEAN-IEP de Bordeaux
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