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Editorial

16 Sept. 2003

Eyadéma, Président de la République à mi-temps
Frisco de SOUZA
(Motion d'Information)

            Comme l’annonçait dans son édition du mercredi 10 septembre 2003, notre confrère « La Tribune du Peuple », le Général Eyadéma a regagné Lomé jeudi dernier après près de quatre semaines  d’absence officiellement pour cause de « pause estivale » ; il a repris ses activités officielles en recevant dès son arrivée à Lomé II, l’épouse de feu Félix Houphouët Boigny,  Mme Marie-Thérèse Houphouët et l'ambassadeur de France au Togo, M. Jean-François Valette, en fin de mission dans notre pays.  Après une nouvelle « pause » d’une journée, le Timonier s’est entretenu samedi avec une délégation de la compagnie d’assurance Colina.

            Les images diffusées par la télévision togolaise viennent mettre fin aux rumeurs les plus folles faisant état d’une incapacité quasi irréversible du Général Eyadéma d’exercer ses fonctions et même de son décès. Même si les images sans son et généralement sans gros plan diffusées par la TVT montrent un Eyadéma visiblement en forme (comme on peut l’être à son âge), elles ont peine à cacher un amaigrissement et une certaine pâleur perceptible sur le visage du chef de l’Etat. Les quelques rares indiscrétions recueillies auprès de l’entourage de ceux qui ont pu voir de près le Timonier après son retour, font état d’un affaiblissement physique général du « vieux dictateur ».  A la question de savoir si Eyadéma a recouvré la plénitude de sa voix dont on dit qu’il l’a perdue, tout le monde nous répond par un sourire qui se passe de commentaire.

            La propagande officielle du RPT va probablement bientôt se mettre en branle, à travers des motions de soutien et des déclarations dithyrambiques, pour déverser une certaine colère sur la presse privée indépendante et les agences d’information qui ont ouvertement levé le voile sur « la maladie » d’Eyadéma. Ce serait là, la plus mauvaise manière de traiter d’un problème réel. Comme l’ont souligné la plupart des organes de presse, l’état de santé du président a forcément des répercussions sur la vie de toute la nation, en particulier dans un régime dictatorial où la réalité du pouvoir d’Etat est exercé par un seul homme.

            En près de quarante ans de  pouvoir sans partage, c’est la première fois que le Général Eyadéma s’est trouvé contraint par la maladie, à « abandonner » son poste pour aller se faire soigner et à s’imposer deux semaines de convalescence à Pya, son village natal. La maladie dont il est question ne peut être ni un rhume, ni une petite angine. Ce serait sans doute quelque chose de plus grave.

UNE GRANDE PREMIERE QUI DOIT FAIRE REFLECHIR

            Après avoir régné 37 ans avec une insouciante suffisance et arrogance, Eyadéma et son entourage ont pris conscience d’une réalité : tout peut basculer du jour au lendemain. Gnassingbé Eyadéma qui s’est souvent targué de ne jamais tomber malade sait maintenant qu’il est comme tous les êtres humains et qu’il peut être frappé à tout moment par la maladie et la mort. Ce qui s’est passé pendant les quatre semaines d’absence du Général Eyadéma, devrait donner à réfléchir à Eyadéma lui-même et aux siens.

            Eyadéma a tout fait pour que dans son entourage personne ne puisse s’ériger en dauphin ; il a systématiquement cassé les ailes à tous ceux qui auraient pu nourrir la prétention de lui succéder. Tout au long de cette période d’absence du Timonier, tout le monde, les barons du RPT en premier,  a pris conscience du fait que le RPT en tant que formation politique n’existe que par Eyadéma et qu’il disparaîtra de fait avec lui.

            Au cours de ces semaines d’absence, les réflexes de peur et les incertitudes liées à l’avenir ont permis de maintenir le statu quo ; personne n’a osé faire de déclaration ni posé d’ acte qui pourraient susciter la foudre du « patron » à son retour. Au-delà de ce semblant de discipline, de loyauté et de solidarité, des antagonismes étaient perceptibles. 

Procédant par la peur et l’intimidation, Eyadéma a réussi à forger une apparente unité autour de lui pour sauvegarder son pouvoir. Tant qu’il sera aux commandes, cette unité de façade sera probablement maintenue. Cette situation fait penser à celle qui prévalait sous Félix Houphouët Boigny vers la fin de son règne. Comme dans la Côte d’Ivoire post Houphouët, nombre d’observateurs pensent que le Général Eyadéma a lui-même, de son vivant, semé les germes du chaos et de l’anarchie qui lui succéderaient dans son propre camp et qui mettraient le pouvoir à la portée de n’importe quel caporal bon tireur, capable de faire le vide dans la maison RPT pour s’ériger en « Général Guéï ».

Sur les médias d’Etat, et dans les rouages du pouvoir, on a assisté ces derniers temps à une espèce de pause dans l’arrogance et l'insolence dont le régime RPT a souvent fait preuve vis-à-vis de l’opposition ; celle-ci est restée discrète dans ses attaques contre un président « terrassé par la maladie ». Il est encore trop tôt pour parler d’un début de prise de conscience qui pourrait aboutir à une adhésion du RPT aux règles élémentaires de la démocratie pluraliste.

Il y a des signes qui ne trompent pas ; le Général Eyadéma ne retrouvera probablement pas sa forme d’antan ; il devra réduire considérablement ses activités et se ménager du temps de repos s’il tient à aller jusqu’au bout de son « bail auto proclamé » de cinq ans. Il lui faudra s’absenter encore d’autres fois pour recevoir des soins à l’issue desquels il observera de nouvelles périodes de convalescence. Il s’ouvre pour Eyadéma lui-même et pour le Togo, une période de plus grande impasse et de profondes incertitudes.  Eyadéma inspire aujourd’hui la pitié et la tristesse non pas à cause de sa maladie, mais en raison de son échec. Le bilan de ses quarante ans de vie politique fait froid dans le dos.  

TRISTE BILAN DE QUARANTE ANS DE VIE POLITIQUE

Sur le plan politique, les Togolais sont aujourd’hui plus divisés qu’il y a quarante ans ; Eyadéma a réussi à diviser y compris jusqu’au sein de sa propre ethnie kabyè. L’armée prétorienne qu’il s’est constitué pour assurer sa sécurité est devenue un véritable sanctuaire de l’injustice, de l’arbitraire et de la misère. Le Togo est désormais pointé du doigt pour ses parodies d’élections et ses violations à grande échelle des droits de l’Homme.  Mis au banc de la communauté internationale, le Togo détient le triste record d’un pays qui, en temps de paix, a vu sa coopération avec l’Union Européenne suspendue depuis plus de dix ans.

Les médias d’Etat sont confisqués aux fins exclusives de propagande politicienne. La défection d’Agbéyomé Kodjo et de Dahuku Péré, deux anciens dignitaires du régime est apparue comme la sanction contre un système politique qui a échoué. Eyadéma restera dans la mémoire collective comme l’auteur du premier coup d’Etat militaire dans l’Afrique indépendante et qui se soldera par l’assassinat du premier président démocratiquement élu dont le fantôme continuera de le hanter jusqu’à ce qu’ils se retrouvent un jour dans l’au-delà.

Sur le plan économique, le Togo dépérit quotidiennement à vue d’œil. La misère, la faim et la maladie ont gagné du terrain. Les investisseurs dont on nous a dit qu’ils faisaient la queue pour venir investir dans notre pays, ont fui le Togo au profit des pays voisins. Le système bancaire est mis à genoux et ne peut constituer un soutien à la relance de l’économie. La suspension par l’Union Européenne de sa coopération avec le Togo en raison du déficit de démocratie n’arrange rien. Lomé, notre capitale, est devenue une véritable poubelle aux  puanteurs nauséabondes, aux rues défoncées  et souvent impraticables.

Gangrené par la corruption, la gabegie, le clientélisme et les détournements, le Togo est un pays économiquement et socialement sinistré où le chômage frappe la quasi-totalité des couches socioprofessionnelles, en particulier les jeunes. L’école togolaise est devenue un appareil à fabriquer des chômeurs.

Aucun homme politique digne de ce nom, disant de surcroît aimer son pays, ne peut tirer fierté d’un tel bilan, sauf à travestir les faits et à tourner le dos à la réalité. Les institutions actuelles de notre pays sont de grossières aberrations Le Togo est aujourd’hui dans l’impasse la plus totale ; Eyadéma peut l’en sortir en initiant un courageux processus de réconciliation des Togolais entre eux. Pour y parvenir, il lui suffira d’initier enfin avec l’opposition, un dialogue franc et sincère capable de mettre le Togo sur la voie d’une démocratie vraie et irréversible. Ce serait là, le seul vrai service que rendrait Eyadéma au Togo et aux siens.

La liste des contentieux opposant Eyadéma et les Togolais est longue, à commencer par celui de l’assassinat de Sylvanus Olympio. Ce douloureux événement constitue l’exemple type des contentieux que Eyadéma se doit de régler de son vivant afin qu’il ne fasse pas partie de l’héritage qu’il lèguera à ses descendants politiques et filiaux.
Frisco de SOUZA

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