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Eyadéma, Président de la
République à mi-temps
Frisco de SOUZA
(Motion d'Information)
Comme l’annonçait dans son édition
du mercredi 10 septembre 2003, notre confrère
« La Tribune du Peuple », le
Général Eyadéma a regagné Lomé jeudi dernier
après près de quatre semaines d’absence
officiellement pour cause de « pause estivale » ;
il a repris ses activités officielles
en recevant dès son arrivée à Lomé II,
l’épouse de feu Félix Houphouët Boigny, Mme
Marie-Thérèse Houphouët et l'ambassadeur de
France au Togo, M. Jean-François Valette, en
fin de mission dans notre pays. Après
une nouvelle « pause » d’une journée,
le Timonier s’est entretenu samedi avec une
délégation de la compagnie d’assurance Colina.
Les images diffusées par la
télévision togolaise viennent mettre fin aux
rumeurs les plus folles faisant état d’une
incapacité quasi irréversible du Général
Eyadéma d’exercer ses fonctions et même de son
décès. Même si les images sans son et
généralement sans gros plan diffusées par la
TVT montrent un Eyadéma visiblement en forme (comme
on peut l’être à son âge), elles ont peine à
cacher un amaigrissement et une certaine
pâleur perceptible sur le visage du chef de
l’Etat. Les quelques rares indiscrétions
recueillies auprès de l’entourage de ceux qui
ont pu voir de près le Timonier après son
retour, font état d’un affaiblissement
physique général du « vieux dictateur ».
A la question de savoir si Eyadéma a recouvré
la plénitude de sa voix dont on dit qu’il l’a
perdue, tout le monde nous répond par un
sourire qui se passe de commentaire.
La propagande officielle du RPT va
probablement bientôt se mettre en branle, à
travers des motions de soutien et des
déclarations dithyrambiques, pour déverser une
certaine colère sur la presse privée
indépendante et les agences d’information qui
ont ouvertement levé le voile sur « la
maladie » d’Eyadéma. Ce serait là, la plus
mauvaise manière de traiter d’un problème réel.
Comme l’ont souligné la plupart des organes de
presse, l’état de santé du président a
forcément des répercussions sur la vie de
toute la nation, en particulier dans un régime
dictatorial où la réalité du pouvoir d’Etat
est exercé par un seul homme.
En près de quarante ans de
pouvoir sans partage, c’est la première fois
que le Général Eyadéma s’est trouvé contraint
par la maladie, à « abandonner » son
poste pour aller se faire soigner et à
s’imposer deux semaines de convalescence à Pya,
son village natal. La maladie dont il est
question ne peut être ni un rhume, ni une
petite angine. Ce serait sans doute quelque
chose de plus grave.
UNE GRANDE PREMIERE QUI DOIT FAIRE
REFLECHIR
Après avoir régné 37 ans avec une
insouciante suffisance et arrogance, Eyadéma
et son entourage ont pris conscience d’une
réalité : tout peut basculer du jour au
lendemain. Gnassingbé Eyadéma qui s’est
souvent targué de ne jamais tomber malade sait
maintenant qu’il est comme tous les êtres
humains et qu’il peut être frappé à tout
moment par la maladie et la mort. Ce qui s’est
passé pendant les quatre semaines d’absence du
Général Eyadéma, devrait donner à réfléchir à
Eyadéma lui-même et aux siens.
Eyadéma a tout fait pour que dans
son entourage personne ne puisse s’ériger en
dauphin ; il a systématiquement cassé les
ailes à tous ceux qui auraient pu nourrir la
prétention de lui succéder. Tout au long de
cette période d’absence du Timonier, tout le
monde, les barons du RPT en premier, a pris
conscience du fait que le RPT en tant que
formation politique n’existe que par Eyadéma
et qu’il disparaîtra de fait avec lui.
Au cours de ces semaines d’absence,
les réflexes de peur et les incertitudes liées
à l’avenir ont permis de maintenir le statu
quo ; personne n’a osé faire de déclaration ni
posé d’ acte qui pourraient susciter la foudre
du « patron » à son retour. Au-delà de
ce semblant de discipline, de loyauté et de
solidarité, des antagonismes étaient
perceptibles.
Procédant par la peur et l’intimidation,
Eyadéma a réussi à forger une apparente unité
autour de lui pour sauvegarder son pouvoir.
Tant qu’il sera aux commandes, cette unité de
façade sera probablement maintenue. Cette
situation fait penser à celle qui prévalait
sous Félix Houphouët Boigny vers la fin de son
règne. Comme dans la Côte d’Ivoire post
Houphouët, nombre d’observateurs pensent que
le Général Eyadéma a lui-même, de son vivant,
semé les germes du chaos et de l’anarchie qui
lui succéderaient dans son propre camp et qui
mettraient le pouvoir à la portée de n’importe
quel caporal bon tireur, capable de faire le
vide dans la maison RPT pour s’ériger en « Général
Guéï ».
Sur les médias d’Etat, et dans les rouages du
pouvoir, on a assisté ces derniers temps à une
espèce de pause dans l’arrogance et
l'insolence dont le régime RPT a souvent fait
preuve vis-à-vis de l’opposition ; celle-ci
est restée discrète dans ses attaques contre
un président « terrassé par la maladie ».
Il est encore trop tôt pour parler d’un début
de prise de conscience qui pourrait aboutir à
une adhésion du RPT aux règles élémentaires de
la démocratie pluraliste.
Il y a des signes qui ne trompent pas ; le
Général Eyadéma ne retrouvera probablement pas
sa forme d’antan ; il devra réduire
considérablement ses activités et se ménager
du temps de repos s’il tient à aller jusqu’au
bout de son « bail auto proclamé » de
cinq ans. Il lui faudra s’absenter encore
d’autres fois pour recevoir des soins à
l’issue desquels il observera de nouvelles
périodes de convalescence. Il s’ouvre pour
Eyadéma lui-même et pour le Togo, une période
de plus grande impasse et de profondes
incertitudes. Eyadéma inspire aujourd’hui la
pitié et la tristesse non pas à cause de sa
maladie, mais en raison de son échec. Le bilan
de ses quarante ans de vie politique fait
froid dans le dos.
TRISTE BILAN DE QUARANTE ANS DE VIE
POLITIQUE
Sur le plan politique, les Togolais sont
aujourd’hui plus divisés qu’il y a quarante
ans ; Eyadéma a réussi à diviser y compris
jusqu’au sein de sa propre ethnie kabyè.
L’armée prétorienne qu’il s’est constitué pour
assurer sa sécurité est devenue un véritable
sanctuaire de l’injustice, de l’arbitraire et
de la misère. Le Togo est désormais pointé du
doigt pour ses parodies d’élections et ses
violations à grande échelle des droits de
l’Homme. Mis au banc de la communauté
internationale, le Togo détient le triste
record d’un pays qui, en temps de paix, a vu
sa coopération avec l’Union Européenne
suspendue depuis plus de dix ans.
Les médias d’Etat sont confisqués aux fins
exclusives de propagande politicienne. La
défection d’Agbéyomé Kodjo et de Dahuku Péré,
deux anciens dignitaires du régime est apparue
comme la sanction contre un système politique
qui a échoué. Eyadéma restera dans la mémoire
collective comme l’auteur du premier coup
d’Etat militaire dans l’Afrique indépendante
et qui se soldera par l’assassinat du premier
président démocratiquement élu dont le fantôme
continuera de le hanter jusqu’à ce qu’ils se
retrouvent un jour dans l’au-delà.
Sur le plan économique, le Togo dépérit
quotidiennement à vue d’œil. La misère, la
faim et la maladie ont gagné du terrain. Les
investisseurs dont on nous a dit qu’ils
faisaient la queue pour venir investir dans
notre pays, ont fui le Togo au profit des pays
voisins. Le système bancaire est mis à genoux
et ne peut constituer un soutien à la relance
de l’économie. La suspension par l’Union
Européenne de sa coopération avec le Togo en
raison du déficit de démocratie n’arrange rien.
Lomé, notre capitale, est devenue une
véritable poubelle aux puanteurs nauséabondes,
aux rues défoncées et souvent impraticables.
Gangrené par la corruption, la gabegie, le
clientélisme et les détournements, le Togo est
un pays économiquement et socialement sinistré
où le chômage frappe la quasi-totalité des
couches socioprofessionnelles, en particulier
les jeunes. L’école togolaise est devenue un
appareil à fabriquer des chômeurs.
Aucun homme politique digne de ce nom, disant
de surcroît aimer son pays, ne peut tirer
fierté d’un tel bilan, sauf à travestir les
faits et à tourner le dos à la réalité. Les
institutions actuelles de notre pays sont de
grossières aberrations Le Togo est
aujourd’hui dans l’impasse la plus totale ;
Eyadéma peut l’en sortir en initiant un
courageux processus de réconciliation des
Togolais entre eux. Pour y parvenir, il
lui suffira d’initier enfin avec l’opposition,
un dialogue franc et sincère capable de mettre
le Togo sur la voie d’une démocratie vraie et
irréversible. Ce serait là, le seul vrai
service que rendrait Eyadéma au Togo et aux
siens.
La liste des contentieux opposant Eyadéma et
les Togolais est longue, à commencer par celui
de l’assassinat de Sylvanus Olympio. Ce
douloureux événement constitue l’exemple type
des contentieux que Eyadéma se doit de régler
de son vivant afin qu’il ne fasse pas partie
de l’héritage qu’il lèguera à ses descendants
politiques et filiaux.
Frisco de SOUZA |