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Actualité

1er Sept. 2003

Brève interpellation des deux responsables de MOTION par la Gendarmerie
Frisco de SOUZA
 

Jeudi dernier, alors qu’ils revenaient d’une conférence de presse tenue à l’Institut Goethe, le Directeur de la publication de « Motion d’Information », Carlos Kétohou et le Rédacteur en chef du même journal, Gilles Bocco ont été appréhendés vers 13H15 au niveau du Centre Culturel Français de Lomé par des gendarmes en civil. Les deux responsables du journal se trouvaient à bord de la voiture d’un autre confrère qui devait les déposer au siège de Motion. Tout porte à croire que les deux responsables avaient été « donnés » à la gendarmerie par d’autres confrères proches de la mouvance présidentielle qui avaient eux aussi assisté à la conférence de presse. Ils ont prévenu la gendarmerie par téléphone portable de la présence de Carlos Kétohou et de Gilles Bocco à la conférence de presse. Au moment de l’arrestation des deux journalistes, les « Juda » ne se trouvaient pas très loin pour s’assurer du bon accomplissement de la mission.

L’arrestation s’est opérée à un feu rouge où la voiture transportant Carlos et Gilles venait de marquer un arrêt. Deux hommes en civile ont enjoint au conducteur de prendre la direction de la Gendarmerie Nationale.

A leur arrivée à la Gendarmerie, il a été demandé aux deux journalistes de décliner leur identité respective, ce qu’ils ont fait. Après cette formalité, ils ont été conduits chez un Lieutenant. Celui-ci a demandé que les deux responsables de Motion soient débarrassés de leurs téléphones portables. Il a ensuite déposé sur sa table le dernier numéro de Motion (n°240) ainsi qu’un numéro de notre confrère « Le Regard » et a demandé aux deux journalistes de s’expliquer sur les titres concernant l’accident de la fille d’Eyadéma et la tentative d’enlèvement du Directeur de Publication de Motion..

Le Directeur de Publication a alors demandé au Lieutenant d’être plus précis dans ses questions et de dire exactement ce sur quoi il aimerait les entendre. Il a parcouru l’article sur l’accident de Tchitchidé Gnassingbé. Il a relu le passage qui  a parlé d’un contact que Motion aurait eu avec un officier supérieur proche de Lomé II et a demandé aux deux journalistes de donner le nom de cet officier. Les deux journalistes ont répondu qu’ils ne sont pas habilités à délivrer l’identité de leurs sources lorsque celles-ci s’expriment sous le sceau de l’anonymat.

Le Lieutenant a alors monté le ton considérant que ce qui est écrit dans le journal mettait en cause toute l’armée. Les deux journalistes ont préféré ne pas répondre à cette question, dans la mesure où il n’a jamais écrit dans notre journal que cet officier s’exprimait au nom de l’Armée.

Face au silence de Carlos et Gilles, le Lieutenant s’est lancé dans un interminable monologue sous forme de diatribe contre Motion d’Information. Il a dit avoir rencontré récemment Tchitchidé et qu’elle n’est pas décédée. A cela les deux journalistes ont répondu que le journal n’a jamais écrit qu’elle était décédée ; le journal a posé une question sur la foi d’informations qu’il a eues et que Motion continuait ses investigations et ne manquerait pas de livrer aux lecteurs la réponse qu’il aura eue à cette question.

Il s’est arrêté un moment un moment dans son monologue pour passer un coup de fil avant de demander aux deux journalistes de le suivre. Il les a conduits dans une salle où il les a fait asseoir quelques minutes avant de les introduire auprès d’un Colonel. Celui-ci s’est alors attardé sur la tentative d’enlèvement dont le Directeur de Publication de Motion estime avoir été l’objet dans la nuit du dimanche 17 au lundi 18 août dernier.

Il a estimé qu’il n’y avait pas eu « tentative d’enlèvement » avant de demander à Carlos de lui relater les faits. Après le récit de Carlos, il a expliqué que  les gendarmes qui l’avaient interpellé faisaient simplement leur patrouille et qu’il n’a subi que les contrôles de routine. Il a ajouté que quoi qu’il en fût, Motion devrait alerter d’abord le Commandant de la Gendarmerie qui pourrait prendre les mesures appropriées. Que le fait de parler de tentative d’enlèvement, mettait en cause l’honneur de toute la gendarmerie.

Il a précisé que l’information étant fausse, la gendarmerie était fondée à porter plainte, mais qu’il préfèrerait régler le  litige « entre amis »  « Nous avons besoins de vous, vous aussi, vous avez besoin de nous », a-t-il dit en substance. L’institution de la Gendarmerie étant mise en cause selon lui, il a demandé aux deux journalistes de dire comment ils comptent réparer les torts.

Gilles a pris la parole pour lui répondre que, concernant l’article sur l’accident de Mademoiselle Tchitchidè, il s’agissait d’une question et que le journal dispose à présent d’autres informations lui permettant d’apporter dans son prochain numéro une réponse à la question posée et que cette démarche était déontologique et n’avait rien à voir avec leur interpellation. Le Rédacteur en chef de Motion a informé le Colonel que notre journal avait entrepris des démarches pour rencontrer la personne en question car, dit-il, « nous aurions quelques questions à lui poser ».

Les deux journalistes ont fait part au Colonel de l’intérêt qu’a la Gendarmerie à les libérer au plus vite afin qu’ils aillent rendre compte à leurs collègues de l’objet de leur interpellation pour qu’ils soient rassurés. Cela mettrait la Gendarmerie à l’abri de commentaires qui n’arrangeraient pas l’institution.

Le Colonel a repris la parole pour préciser qu’il voulait simplement les écouter et non les enfermer. Il a alors demandé aux deux journalistes d’apporter un démenti aux informations en question. Il a ensuite demandé au Lieutenant de faire établir un procès verbal que les deux journalistes signeront parce que,  «les paroles s’envolent, les écrits restent », a t-il dit.

            A cette demande précise, les deux responsables ont souhité que la Gendarmerie fasse publier un droit de réponse si elle estime qu’il n’y a pas eu tentative d’enlèvement sur la personne du Directeur de la Publication de Motion et si elle s’estime faussement mise en cause par cette information. Cette proposition de nos confrères a été rejetée. Le Colonel a demandé que notre journal revienne lui-même sur ces articles pour que cela serve de leçon aux autres journaux. « Un pied qui glisse apprend à l’autre à mieux se tenir », a précisé le Colonel.  

            Quant à l’article relatif à l’accident de Tchitchidè, les deux journalistes ont indiqué que le journal va poursuivre son enquête et apportera une réponse à la question qu’il a posée. 

Pendant que le procès-verbal était en cours d’élaboration, le Lieutenant avait réitéré ses remontrances à plusieurs reprises. « Nous vous avons sous l’œil. C’est la dernière fois que nous vous appelons. C’est toujours vous. Vous croyez que vous rendez service au Togo comme ça  etc..», répétait-il.

Après lecture et signature des procès verbaux, le Lieutenant a fait remettre leurs téléphones portables aux deux responsables avant de les libérer.

            Le Directeur de la Publication et le Rédacteur en chef ont tenu à apporter ce témoignage non pas pour incriminer la Gendarmerie, mais au contraire pour lui rendre hommage. L’arrestation de nos deux responsables était un peu cavalière ; les deux journalistes auraient tout simplement pu être convoqués. Malgré cette imperfection, ce qui s’est passé est assez rare pour être souligné ; durant leur interpellation, les deux journalistes n’ont été l’objet d’aucune brutalité. Le Colonel a fait preuve d’une courtoisie exemplaire et chacun a pu dire ouvertement ce qu’il pensait sans chercher à conquérir l’autre à son idée. C’est de cette façon que les choses se passent dans un pays civilisé et c’est de cette façon que nous souhaiterions que les choses se passent désormais entre les forces de sécurité et la presse privée.

            La Gendarmerie n’a pas pour vocation à protéger les seuls intérêts des gens du pouvoir ou des seuls citoyens proches du pouvoir. Elle doit aussi préserver la liberté d’expression. L’arrestation systématique des journalistes et leur emprisonnement sous des motifs fallacieux n’ont jamais honoré notre pays ni rehausser son image extérieure. Nous souhaitons tout simplement que ce qui vient de se passer inaugure une nouvelle façon pour la Gendarmerie Nationale de traiter les délits réels ou supposés de presse.
Frisco de SOUZA

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