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Brève interpellation des deux
responsables de MOTION par la Gendarmerie
Frisco de SOUZA
Jeudi dernier, alors qu’ils revenaient d’une
conférence de presse tenue à l’Institut
Goethe, le Directeur de la publication de
« Motion d’Information », Carlos Kétohou
et le Rédacteur en chef du même journal,
Gilles Bocco ont été appréhendés vers 13H15 au
niveau du Centre Culturel Français de Lomé par
des gendarmes en civil. Les deux responsables
du journal se trouvaient à bord de la voiture
d’un autre confrère qui devait les déposer au
siège de Motion. Tout porte à croire que les
deux responsables avaient été « donnés »
à la gendarmerie par d’autres confrères
proches de la mouvance présidentielle qui
avaient eux aussi assisté à la conférence de
presse. Ils ont prévenu la gendarmerie par
téléphone portable de la présence de Carlos
Kétohou et de Gilles Bocco à la conférence de
presse. Au moment de l’arrestation des deux
journalistes, les « Juda » ne se
trouvaient pas très loin pour s’assurer du bon
accomplissement de la mission.
L’arrestation s’est opérée à un feu rouge où
la voiture transportant Carlos et Gilles
venait de marquer un arrêt. Deux hommes en
civile ont enjoint au conducteur de prendre la
direction de la Gendarmerie Nationale.
A leur arrivée à la Gendarmerie, il a été
demandé aux deux journalistes de décliner leur
identité respective, ce qu’ils ont fait. Après
cette formalité, ils ont été conduits chez un
Lieutenant. Celui-ci a demandé que les deux
responsables de Motion soient
débarrassés de leurs téléphones portables. Il
a ensuite déposé sur sa table le dernier
numéro de Motion (n°240) ainsi qu’un
numéro de notre confrère « Le Regard »
et a demandé aux deux journalistes de
s’expliquer sur les titres concernant
l’accident de la fille d’Eyadéma et la
tentative d’enlèvement du Directeur de
Publication de Motion..
Le Directeur de
Publication a alors demandé au Lieutenant
d’être plus précis dans ses questions et de
dire exactement ce sur quoi il aimerait les
entendre. Il a parcouru l’article sur
l’accident de Tchitchidé Gnassingbé. Il a relu
le passage qui a parlé d’un contact que
Motion aurait eu avec un officier
supérieur proche de Lomé II et a demandé aux
deux journalistes de donner le nom de cet
officier. Les deux journalistes ont répondu
qu’ils ne sont pas habilités à délivrer
l’identité de leurs sources lorsque celles-ci
s’expriment sous le sceau de l’anonymat.
Le Lieutenant a alors monté le ton considérant
que ce qui est écrit dans le journal mettait
en cause toute l’armée. Les deux journalistes
ont préféré ne pas répondre à cette question,
dans la mesure où il n’a jamais écrit dans
notre journal que cet officier s’exprimait au
nom de l’Armée.
Face au silence de Carlos et Gilles, le
Lieutenant s’est lancé dans un interminable
monologue sous forme de diatribe contre
Motion d’Information. Il a dit avoir
rencontré récemment Tchitchidé et qu’elle
n’est pas décédée. A cela les deux
journalistes ont répondu que le journal n’a
jamais écrit qu’elle était décédée ; le
journal a posé une question sur la foi
d’informations qu’il a eues et que Motion
continuait ses investigations et ne manquerait
pas de livrer aux lecteurs la réponse qu’il
aura eue à cette question.
Il s’est arrêté un moment un moment dans son
monologue pour passer un coup de fil avant de
demander aux deux journalistes de le suivre.
Il les a conduits dans une salle où il les a
fait asseoir quelques minutes avant de les
introduire auprès d’un Colonel. Celui-ci s’est
alors attardé sur la tentative d’enlèvement
dont le Directeur de Publication de Motion
estime avoir été l’objet dans la nuit du
dimanche 17 au lundi 18 août dernier.
Il a estimé qu’il
n’y avait pas eu « tentative d’enlèvement »
avant de demander à Carlos de lui relater les
faits. Après le récit de Carlos, il a expliqué
que les gendarmes qui l’avaient interpellé
faisaient simplement leur patrouille et qu’il
n’a subi que les contrôles de routine. Il a
ajouté que quoi qu’il en fût, Motion
devrait alerter d’abord le Commandant de la
Gendarmerie qui pourrait prendre les mesures
appropriées. Que le fait de parler de
tentative d’enlèvement, mettait en cause
l’honneur de toute la gendarmerie.
Il a précisé que l’information étant fausse,
la gendarmerie était fondée à porter plainte,
mais qu’il préfèrerait régler le litige « entre
amis » « Nous avons besoins de vous,
vous aussi, vous avez besoin de nous », a-t-il
dit en substance. L’institution de la
Gendarmerie étant mise en cause selon lui, il
a demandé aux deux journalistes de dire
comment ils comptent réparer les torts.
Gilles a pris la parole pour lui répondre que,
concernant l’article sur l’accident de
Mademoiselle Tchitchidè, il s’agissait d’une
question et que le journal dispose à présent
d’autres informations lui permettant
d’apporter dans son prochain numéro une
réponse à la question posée et que cette
démarche était déontologique et n’avait rien à
voir avec leur interpellation. Le Rédacteur en
chef de Motion a informé le Colonel que
notre journal avait entrepris des démarches
pour rencontrer la personne en question car,
dit-il, « nous aurions quelques questions à
lui poser ».
Les deux journalistes ont fait part au Colonel
de l’intérêt qu’a la Gendarmerie à les libérer
au plus vite afin qu’ils aillent rendre compte
à leurs collègues de l’objet de leur
interpellation pour qu’ils soient rassurés.
Cela mettrait la Gendarmerie à l’abri de
commentaires qui n’arrangeraient pas
l’institution.
Le Colonel a repris la parole pour préciser
qu’il voulait simplement les écouter et non
les enfermer. Il a alors demandé aux deux
journalistes d’apporter un démenti aux
informations en question. Il a ensuite demandé
au Lieutenant de faire établir un procès
verbal que les deux journalistes signeront
parce que, «les paroles s’envolent, les
écrits restent », a t-il dit.
A cette
demande précise, les deux responsables ont
souhité que la Gendarmerie fasse publier un
droit de réponse si elle estime qu’il n’y a
pas eu tentative d’enlèvement sur la personne
du Directeur de la Publication de Motion
et si elle s’estime faussement mise en cause
par cette information. Cette proposition de
nos confrères a été rejetée. Le Colonel a
demandé que notre journal revienne lui-même
sur ces articles pour que cela serve de leçon
aux autres journaux. « Un pied qui glisse
apprend à l’autre à mieux se tenir », a
précisé le Colonel.
Quant à
l’article relatif à l’accident de Tchitchidè,
les deux journalistes ont indiqué que le
journal va poursuivre son enquête et apportera
une réponse à la question qu’il a posée.
Pendant que le procès-verbal était en cours
d’élaboration, le Lieutenant avait réitéré ses
remontrances à plusieurs reprises. « Nous
vous avons sous l’œil. C’est la dernière fois
que nous vous appelons. C’est toujours vous.
Vous croyez que vous rendez service au Togo
comme ça etc..», répétait-il.
Après lecture et
signature des procès verbaux, le Lieutenant a
fait remettre leurs téléphones portables aux
deux responsables avant de les libérer.
Le Directeur de la Publication et
le Rédacteur en chef ont tenu à apporter ce
témoignage non pas pour incriminer la
Gendarmerie, mais au contraire pour lui rendre
hommage. L’arrestation de nos deux
responsables était un peu cavalière ; les deux
journalistes auraient tout simplement pu être
convoqués. Malgré cette imperfection, ce qui
s’est passé est assez rare pour être souligné ;
durant leur interpellation, les deux
journalistes n’ont été l’objet d’aucune
brutalité. Le Colonel a fait preuve d’une
courtoisie exemplaire et chacun a pu dire
ouvertement ce qu’il pensait sans chercher à
conquérir l’autre à son idée. C’est de cette
façon que les choses se passent dans un pays
civilisé et c’est de cette façon que nous
souhaiterions que les choses se passent
désormais entre les forces de sécurité et la
presse privée.
La Gendarmerie n’a pas pour
vocation à protéger les seuls intérêts des
gens du pouvoir ou des seuls citoyens proches
du pouvoir. Elle doit aussi préserver la
liberté d’expression. L’arrestation
systématique des journalistes et leur
emprisonnement sous des motifs fallacieux
n’ont jamais honoré notre pays ni rehausser
son image extérieure. Nous souhaitons tout
simplement que ce qui vient de se passer
inaugure une nouvelle façon pour la
Gendarmerie Nationale de traiter les délits
réels ou supposés de
presse.
Frisco de SOUZA |