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12 Août 2003

Cahier de retour du bercail
Ékoué Bueno Ayivi

Je voudrais dire, sans complaisance aucune, que le Togo va très mal. Ceci est une lapalissade ! Mais j’ai ressenti ce mal être du Togo d’où je reviens après un séjour de tois semaines. Le Togo est devenu plus que jamais un pays sans État, indescriptible et incomparablement déliquescent. Les structures étatiques de base n’existent que de nom, tant elles ne fonctionnent presque plus. L’oligarchie au pouvoir s’y démène comme des grenouilles et poissons-chat évoluant dans une mare en voie d’assèchement.

Mais c’est le quotidien du Togolais lambda qui frappe tout esprit raisonnable. La pauvreté a gagné tous les terrains. Les services collectifs de base font cruellement défaut. Observant les dépotoirs dans Lomé- entre et alentours, je me suis dit qu’ils ont dû voter eux aussi pour le changement. Ne parlons plus des routes et des rues qui forcent automobilistes, cyclistes, motocyclistes et piétons au respect. Il faut plaindre les revendeuses et les revendeurs qui négocient la pitance du jour aux abords de ces routes et rues qui poudroient au passage du moindre engin motorisé. Qu’est-ce qu’ils ont les poumons solides pour respirer ces flots de poussière interminables du matin au soir. Moi qui ne faisais que des sorties dans Lomé, je tenais difficilement le coup en dépit d’une prise quotidienne de mon inséparable zyrtec. 

Rien ne semble préoccuper pour autant les vraies fausses autorités du Togo, à part la messe et la kermesse autour de la lutte traditionnelle des «Évala », et le souci sécuritaire qui est plus que permanent. On voit et on croise tous les jours dans les différents quartiers de Lomé des véhicules genre 4x4 décapotés dans lesquels sont installées des mitrailleuses que les occupants, militaires en treillis, brandissent sur les pauvres populations de Lomé. Blasées sans doute déjà par ces rodéos militaires post-électoraux, hauts témoignages « démocratiques » d’une « éclatante victoire électorale », les populations de Lomé « ne les regardent même plus passer », m’a confié ma frangine. Mais elles ont reçu le message d’intimidation, de terreur et de résignation qu’Éyadéma, sa clique et Jacques Chirac imposent au digne peuple du Togo. 

C’est très émouvant d’entendre les Togolais raconter la ferveur qui a présidé au déroulement de la campagne pour l’élection présidentielle du 1er juin 2003. Les Togolais ont tout donné pour obtenir le changement du scélérat régime, n’en déplaise aux affamés observateurs, aux Fodé Sylla et consorts. Mon ami Kangni, 39 ans d’âge, titulaire d’une maîtrise en Histoire–géographie depuis 1990, mais chômeur depuis toujours, m’a témoigné combien, sur insistance de son  père hémiplégique, il l’avait transporté à bout de bras jusqu’au bureau de vote de son quartier. On m’a raconté tant de choses qui attestent que les Togolais ont débordé d’imaginations pour faire du 1er juin 2003 un autre 27 avril 1960. On m’a raconté aussi la répression pré et post-électorale, notamment comment des hordes Rptistes ont déferlé dans Lomé par camions entiers pour obliger les gens à crier « Éblia kpoé lé yi », alors même que le balai de « Détia » a déjà balayé dans les coins et recoins de la Terre de nos Aïeux le maïs et ses gangsters de charançons …

Bref, c’est peu de dire que les Togolais en ont ras-le-bol. Et ils sont tous convaincus que le tyran de Lomé II ne tient encore que par le soutien de
Chirac « le parrain des dictateurs africains », et se demandent, le regard tourné vers le ciel, « comment s’en débarrasser ? ». Ils étaient particulièrement indignés de regarder à la télévision (poubelle) nationale le voleur électoral recevoir une délégation de jeunes UMP (le parti de Chirac) venus le célébrer pour sa victoire volée. Ils sont aussi persuadés que la terreur militaire qu’avec l’aval et l’appui des réseaux chiraquiens la bande à Éyadéma fait régner au Togo constitue un réel obstacle au changement.

Car la terreur règne en maître absolu au Togo. Tout le Togo ressemble à une grande caserne. À part les contrôles (renforcés) dits de routine organisés chaque soir dans toute la capitale pour la sécurité du dictateur, les hommes en treillis sont maintenant partout, visibles aux camps d’Adidogomê, d’Agouêgnivé et dans l’ancien hôtel Tropicana et environs, sur la route internationale Lomé-Cotonou. Dans cet hôtel devenu camp militaire longtemps dissimulé, on les voit maintenant nombreux, y compris en plein jour, sortant de je ne sais où munis de cahiers et  stylos. D’après mes renseignements prudemment obtenus, ils suivraient des cours d'initiation à la guerre et à la lutte anti-émeute depuis le deuxième hold-up de juin dernier. C’est quand même curieux, cette façon de montrer ses muscles, de dire au peuple « vous voyez, je suis puissamment armé, je ne quitte pas le pouvoir » quand ce peuple t’invite à un jeu démocratique.

La terreur frappe aussi très durement les chauffeurs de taxi qui sont quotidiennement harcelés sur toutes les routes du pays. Notamment par les fameux « routiers », ces gendarmes et policiers des routes, qui rackettent sans pitié les pauvres chauffeurs à raison de 500 ou 1000 Fcfa à chaque coup de sifflet qui les force à l’arrêt ; pour chaque récalcitrant, le coup de sifflet se chiffre à 15000 Fcfa. Là aussi, un cousin m’a confié de ne pas m’étonner de ce racket généralisé. Il m’explique qu’il serait organisé à travers tout le pays, pris comme dans une gigantesque toile d’araignée, par le pouvoir mafieux lui-même. Ces policiers routiers sont désignés et envoyés ici ou là par un service du commissariat central de Lomé et ont l’obligation de ramener chaque jour au commissaire central une certaine somme d’argent que le commissaire lui-même doit convoyer à Lomé II, après écrêtement.

Il s’est ainsi constitué un véritable réseau mafieux qui alimente régulièrement la caisse noire de Lomé II, au même titre que les ressources du Port autonome de Lomé, celles du phosphate togolais, de l’Office des produits agricoles du Togo (OPAT), de la Zone franche…

Participent du même système, un autre racket organisé à la frontière de Hilla-condji où les douaniers togolais détroussent de 500 Fcfa chaque passager, Togolais ou non, non muni d’une pièce d’identité et qui veut passer la frontière. Du côté des douaniers togolais justement, aucune excuse n’est entendue. C’est avec brutalité que les deux douaniers en poste avaient repoussé ma pauvre mère qui m’accompagnait à Cotonou. Victime isolée ? Non ! Nombreux sont les passants à qui on sert les mêmes traitements. Mais où vont toutes ces sommes collectées sans tickets ni reçus à longueur de journées quand on connaît l’état de nos routes, de nos écoles, de nos dispensaires et hôpitaux ? 

Il n’y a pas que les célèbres lunettes qui sont noires au Togo, le système de pillage, d’appauvrissement du pays et de renflouement des caisses est noir lui aussi. Et cela se déteint au jour le jour sur le moral des Togolais. Ils ne savent plus à quels Saints se vouer. On ne compte plus les enterrements au Togo.  Dans certains villages, il y en a parfois jusqu’à trois l’espace d’un seul week-end. On meurt de tout maintenant au Togo. Les ravages du SIDA y sont palpables, assure mon ami le médecin, sans la moindre campagne de sensibilisation sur la TVT, la télévision nationale confisquée, qui offre, en guise de journaux télévisés, des spectacles qui ne font même plus rire les Togolais. « Cela ne m’énerve plus, Bueno, cela me fait honte, honte d’être Togolais », me dit un ami, très remonté. D’ailleurs la grande majorité des Togolais ne regarde même plus cette merde de TVT qu’on aurait pu rebaptiser « Tu Vois (ça) Toi ? ».  

Chers compatriotes, ceci est juste un extrait de mon billet de séjour au bercail. Je suis rentré plus qu’écœuré, mais plus décidé que jamais à lutter pour le changement sur LA TERRE DE NOS AÏEUX.  

France, 12 août 2003 
Ékoué Bueno Ayivi
ayibueno@yahoo.fr

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