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Cahier de
retour du bercail
Ékoué Bueno Ayivi
Je voudrais dire, sans
complaisance aucune, que le Togo va très mal.
Ceci est une lapalissade ! Mais j’ai ressenti
ce mal être du Togo d’où je reviens après un
séjour de tois semaines. Le Togo est devenu
plus que jamais un pays sans État,
indescriptible et incomparablement
déliquescent. Les structures étatiques de base
n’existent que de nom, tant elles ne
fonctionnent presque plus. L’oligarchie au
pouvoir s’y démène comme des grenouilles et
poissons-chat évoluant dans une mare en voie
d’assèchement.
Mais c’est le quotidien du Togolais lambda qui
frappe tout esprit raisonnable. La pauvreté a
gagné tous les terrains. Les services
collectifs de base font cruellement défaut.
Observant les dépotoirs dans Lomé- entre et
alentours, je me suis dit qu’ils ont dû voter
eux aussi pour le changement. Ne parlons plus
des routes et des rues qui forcent
automobilistes, cyclistes, motocyclistes et
piétons au respect. Il faut plaindre les
revendeuses et les revendeurs qui négocient la
pitance du jour aux abords de ces routes et
rues qui poudroient au passage du moindre
engin motorisé. Qu’est-ce qu’ils ont les
poumons solides pour respirer ces flots de
poussière interminables du matin au soir. Moi
qui ne faisais que des sorties dans Lomé, je
tenais difficilement le coup en dépit d’une
prise quotidienne de mon inséparable zyrtec.
Rien
ne semble préoccuper pour autant les vraies
fausses autorités du Togo, à part la messe et
la kermesse autour de la lutte traditionnelle
des «Évala », et le souci sécuritaire qui est
plus que permanent. On voit et on croise tous
les jours dans les différents quartiers de
Lomé des véhicules genre 4x4 décapotés dans
lesquels sont installées des mitrailleuses que
les occupants, militaires en treillis,
brandissent sur les pauvres populations de
Lomé. Blasées sans doute déjà par ces rodéos
militaires post-électoraux, hauts témoignages
« démocratiques » d’une « éclatante victoire
électorale », les populations de Lomé « ne les
regardent même plus passer », m’a confié ma
frangine. Mais elles ont reçu le message
d’intimidation, de terreur et de résignation
qu’Éyadéma, sa clique et Jacques Chirac
imposent au digne peuple du Togo.
C’est très émouvant d’entendre les Togolais
raconter la ferveur qui a présidé au
déroulement de la campagne pour l’élection
présidentielle du 1er juin 2003. Les Togolais
ont tout donné pour obtenir le changement du
scélérat régime, n’en déplaise aux affamés
observateurs, aux Fodé Sylla et consorts. Mon
ami Kangni, 39 ans d’âge, titulaire d’une
maîtrise en Histoire–géographie depuis 1990,
mais chômeur depuis toujours, m’a témoigné
combien, sur insistance de son père
hémiplégique, il l’avait transporté à bout de
bras jusqu’au bureau de vote de son quartier.
On m’a raconté tant de choses qui attestent
que les Togolais ont débordé d’imaginations
pour faire du 1er juin 2003 un autre 27 avril
1960. On m’a raconté aussi la répression pré
et post-électorale, notamment comment des
hordes Rptistes ont déferlé dans Lomé par
camions entiers pour obliger les gens à crier
« Éblia kpoé lé yi », alors même que le balai
de « Détia » a déjà balayé dans les coins et
recoins de la Terre de nos Aïeux le maïs et
ses gangsters de charançons …
Bref, c’est peu de dire que les Togolais en
ont ras-le-bol. Et ils sont tous convaincus
que le tyran de Lomé II ne tient encore que
par le soutien de
Chirac « le parrain des dictateurs africains
», et se demandent, le regard tourné vers le
ciel, « comment s’en débarrasser ? ». Ils
étaient particulièrement indignés de regarder
à la télévision (poubelle) nationale le voleur
électoral recevoir une délégation de jeunes
UMP (le parti de Chirac) venus le célébrer
pour sa victoire volée. Ils sont aussi
persuadés que la terreur militaire qu’avec
l’aval et l’appui des réseaux chiraquiens la
bande à Éyadéma fait régner au Togo constitue
un réel obstacle au changement.
Car la terreur règne en maître absolu au Togo.
Tout le Togo ressemble à une grande caserne. À
part les contrôles (renforcés) dits de routine
organisés chaque soir dans toute la capitale
pour la sécurité du dictateur, les hommes en
treillis sont maintenant partout, visibles aux
camps d’Adidogomê, d’Agouêgnivé et dans
l’ancien hôtel Tropicana et environs, sur la
route internationale Lomé-Cotonou. Dans cet
hôtel devenu camp militaire longtemps
dissimulé, on les voit maintenant nombreux, y
compris en plein jour, sortant de je ne sais
où munis de cahiers et stylos. D’après mes
renseignements prudemment obtenus, ils
suivraient des cours d'initiation à la guerre
et à la lutte anti-émeute depuis le deuxième
hold-up de juin dernier. C’est quand même
curieux, cette façon de montrer ses muscles,
de dire au peuple « vous voyez, je suis
puissamment armé, je ne quitte pas le pouvoir
» quand ce peuple t’invite à un jeu
démocratique.
La
terreur frappe aussi très durement les
chauffeurs de taxi qui sont quotidiennement
harcelés sur toutes les routes du pays.
Notamment par les fameux « routiers », ces
gendarmes et policiers des routes, qui
rackettent sans pitié les pauvres chauffeurs à
raison de 500 ou 1000 Fcfa à chaque coup de
sifflet qui les force à l’arrêt ; pour chaque
récalcitrant, le coup de sifflet se chiffre à
15000 Fcfa. Là aussi, un cousin m’a confié de
ne pas m’étonner de ce racket généralisé. Il
m’explique qu’il serait organisé à travers
tout le pays, pris comme dans une gigantesque
toile d’araignée, par le pouvoir mafieux
lui-même. Ces policiers routiers sont désignés
et envoyés ici ou là par un service du
commissariat central de Lomé et ont
l’obligation de ramener chaque jour au
commissaire central une certaine somme
d’argent que le commissaire lui-même doit
convoyer à Lomé II, après écrêtement.
Il s’est ainsi constitué un véritable réseau
mafieux qui alimente régulièrement la caisse
noire de Lomé II, au même titre que les
ressources du Port autonome de Lomé, celles du
phosphate togolais, de l’Office des produits
agricoles du Togo (OPAT), de la Zone franche…
Participent du même système, un autre racket
organisé à la frontière de Hilla-condji où les
douaniers togolais détroussent de 500 Fcfa
chaque passager, Togolais ou non, non muni
d’une pièce d’identité et qui veut passer la
frontière. Du côté des douaniers togolais
justement, aucune excuse n’est entendue. C’est
avec brutalité que les deux douaniers en poste
avaient repoussé ma pauvre mère qui
m’accompagnait à Cotonou. Victime isolée ? Non
! Nombreux sont les passants à qui on sert les
mêmes traitements. Mais où vont toutes ces
sommes collectées sans tickets ni reçus à
longueur de journées quand on connaît l’état
de nos routes, de nos écoles, de nos
dispensaires et hôpitaux ?
Il n’y a pas que les célèbres lunettes qui
sont noires au Togo, le système de pillage,
d’appauvrissement du pays et de renflouement
des caisses est noir lui aussi. Et cela se
déteint au jour le jour sur le moral des
Togolais. Ils ne savent plus à quels Saints se
vouer. On ne compte plus les enterrements au
Togo. Dans certains villages, il y en a
parfois jusqu’à trois l’espace d’un seul
week-end. On meurt de tout maintenant au Togo.
Les ravages du SIDA y sont palpables, assure
mon ami le médecin, sans la moindre campagne
de sensibilisation sur la TVT, la télévision
nationale confisquée, qui offre, en guise de
journaux télévisés, des spectacles qui ne font
même plus rire les Togolais. « Cela ne
m’énerve plus, Bueno, cela me fait honte,
honte d’être Togolais », me dit un ami, très
remonté. D’ailleurs la grande majorité des
Togolais ne regarde même plus cette merde de
TVT qu’on aurait pu rebaptiser « Tu Vois (ça)
Toi ? ».
Chers compatriotes, ceci est juste un extrait
de mon billet de séjour au bercail. Je suis
rentré plus qu’écœuré, mais plus décidé que
jamais à lutter pour le changement sur LA
TERRE DE NOS AÏEUX.
France, 12 août 2003
Ékoué Bueno Ayivi
ayibueno@yahoo.fr
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