Déclaration
de Gilchrist Olympio à la journée du Togo
Chers Compatriotes, Chers Amis
du Togo.
Je me réjouis
de notre rencontre d'aujourd'hui, espérant
qu'elle nous donnera l'occasion d'échanger nos
points de vue sur la crise politique qui
perdure dans notre pays et d'envisager
ensemble des solutions qui nous permettraient
d'en sortir au plus vite et durablement.
Je voudrais
tout d'abord vous remercier de votre présence
et en particulier souhaiter la bienvenue à nos
frères et sœurs qui sont arrivés des pays
voisins. Cette rencontre ne se limite pas aux
membres et sympathisants de l'UFC. Elle est
ouverte à tous les Togolais et Amis du Togo.
Je me félicite de leur présence parmi nous et
les remercie d'avance des idées qu'ils
voudront bien nous apporter pour la
restauration de la démocratie dans notre pays.
Au lendemain
de l'élection présidentielle du 1er juin
dernier au Togo, les trois protagonistes
principaux : l'Union Européenne, le pouvoir et
l'opposition ont tous montré, chacun à sa
manière et selon son jugement, que cette
nouvelle consultation n'a pas résolu le grave
problème politique du pays. En effet, les lois
et pratiques antidémocratiques, et les
violations des droits de l'homme par le
pouvoir en place constituent encore un
obstacle au rétablissement de la coopération
internationale dont le pays se trouve privé
depuis plus de dix ans.
Pour sa part,
l'Union Européenne rappelle dans une
Déclaration en date du 4 juillet 2003 ses
positions antérieures par lesquelles elle « demandait
aux autorités togolaises de garantir un
scrutin libre et transparent, de manière à
promouvoir le processus démocratique au Togo,
dans l'esprit de l'Accord-cadre de Lomé de
1999 qui prévoyait, entre autres, que le
Président Éyadéma ne solliciterait pas un
troisième mandat ». Puis, l' Union Européenne
exprime sa vive inquiétude concernant les
incidents intervenus avant, pendant et après
ladite élection, et en particulier :
les
restrictions imposées à l'opposition, sous
forme de disqualifications, de harcèlements el
d'inculpations ;
les
entraves à la liberté d'expression ;
le
refus d'accès pour certains aux listes
électorales ;
les
incidents de retraits des cartes d'électeurs
et les cas de fermeture des bureaux de vote
qui ont empêché de nombreux togolais de
s'exprimer ;
les
difficultés de collecte et de transmission des
résultats par les commissions électorales
locales ;
les
violents affrontements de Tsévié et
l'interpellation des membres de l'opposition
après l'élection ;
En conclusion, l'Union Européenne voit la
situation après l'élection présidentielle au
Togo avec préoccupation et elle appelle le
gouvernement à s'engager dans un dialogue
politique intertogolais efficace ; elle
appelle également l'ensemble des forces
politiques togolaises à faire preuve de
responsabilité et à préserver la légalité et
la paix civile au Togo ».
Le 12 Juin
2003, soit deux semaines avant cette position
forte et sans équivoque de l'Union Européenne,
la Cour Constitutionnelle togolaise proclamait,
les résultats officiels définitifs de
l'élection présidentielle sans prendre la
peine de vérifier les données erronées que la
Commission électorale nationale indépendante (CENI)
lui avait transmises. Ces résultats donnaient
le Président sortant gagnant avec 54% des voix.
Et pour prévenir toute contestation, le
pouvoir organisa une répression et une chasse-à-l'homme
impitoyables. À ce jour, plus d'une
cinquantaine de militants de l'UFC, arrêtés
pendant et après l'élection, sont encore en
prison et un bon nombre en fuite à l'étranger.
Par ailleurs des mesures d'intimidation sont
prises contre les dirigeants de l'opposition
dont certains sont encore interdits de sortie
du pays. Cherchant à faire bonne figure auprès
de la Communauté Internationale, le pouvoir
convoque certains responsables de l'opposition
pour des entretiens, mais constitue un nouveau
gouvernement entièrement composé de membres de
son parti, le RPT.
Enfin, dans
une fuite en avant, le pouvoir décide de la
tenue d'élections locales et sénatoriales
avant la fin de cette année. Ce serait une
sorte d'antidote à l'élection présidentielle
frauduleuse du 1er Juin. Il se précipite en
catimini à la Commission Développement et
Coopération du Parlement Européen le 30
Septembre dernier pour l'y soumettre en
faisant croire que l'opposition, du moins une
partie, le suivrait. Pour ces élections
locales et sénatoriales, des organes ont déjà
été mis en place dont une CENI dans laquelle
seuls deux sièges sur neuf sont attribués à
l'opposition. C'est ainsi que le pouvoir
compte relancer le processus de
démocratisation qu'il a lui-même escamoté en
dénonçant unilatéralement l'Accord-cadre de
Lomé et le Code électoral consensuel en Juin
2002. Mais souhaite-t-il vraiment avoir un
nouveau dialogue intertogolais ? Nous ne le
croyons pas. Seul le rétablissement de la
coopération internationale avec l'aide
financière de l'Union Européenne l'intéresse.
Et pour cela il joue de la complicité d'un
petit nombre de parlementaires européens et
avec peut-être l'appui de quelques États des
ACP ignorants de nos problèmes qui se servent
d'arguments relevant de l'état de souffrance
et de pauvreté du Peuple togolais. De tels
procédés signent l'échec d'un régime de cette
dictature qui est en place depuis quarante
ans.
Quant à
l'opposition, elle a dans son ensemble
protesté contre les irrégularités et les
violences perpétrées par le pouvoir avant,
pendant et après l'élection présidentielle du
1er Juin. Elle a été également unanime à
contester les résultats frauduleux proclamés
par la Cour constitutionnelle.
L'UFC dont le
candidat, M. Emmanuel Bob AKITANI est sorti
effectivement vainqueur de cette élection avec
54.85% des suffrages contre 34% au Président
sortant, a formellement demandé par lettre en
date du 13 juin 2003 au Président de la Cour
constitutionnelle qu'il y ait une
confrontation des résultats sur la base des
chiffres consignés dans les fiches de résultat
signées par les membres des bureaux de vote et
transmises aux Commissions électorales locales
indépendantes (CELI) qui sont chargées des
premiers recensements des votes. En effet,
notre parti a pu rassembler les fiches de
résultat de ses délégués qui étaient présents
dans les bureaux de vote et avaient pu
assister aux dépouillements.
Convaincu de
la victoire de notre candidat, j'ai proposé au
nom de mon parti la constitution d'un
gouvernement de transition devant comprendre
des représentants des partis de l'opposition
avec un programme portant sur l'élaboration
d'un plan de sauvetage économique et social du
pays et l'organisation d'élections
démocratiques. C'était au moment où le pouvoir
multipliait les mesures de répression, chasse-à-l'homme
et arrestations de nos responsables politiques.
De plus, nous n'avions pas de solution pour le
siège d'un tel gouvernement ni de point de
repli de ses membres en cas de difficulté.
Ceux qui étaient résolument favorables à la
constitution immédiate de ce gouvernement
n'avaient pas saisi ces problèmes et nous en
avaient voulu. Je peux les comprendre.
Néanmoins nous avons réitéré cette proposition
à la Convention de la Diaspora togolaise à
Chicago, aux Etats-Unis, le 26 Juillet
dernier, où elle a été favorablement
accueillie.
Nous avions
alors à l'esprit la démarche que nous avions
projeté d'effectuer auprès de l'Union
Européenne à la fin du mois de Septembre
dernier pour trouver une solution à
l'aggravation de la crise politique après
l'élection présidentielle. Ainsi, ai-je été
reçu en audition à la Commission Développement
et Coopération du Parlement Européen à
Bruxelles le mercredi 1er Octobre dernier,
juste vingt quatre heures après la délégation
du gouvernement togolais et ai bénéficié du
même temps de parole qu'elle. À cette
occasion, j'ai fait une déclaration contenant
des propositions que vous aviez sans doute
lues dans un communiqué de l'UFC et dans la
presse. Il importe que je vous relise ces
propositions :
1-Engager
un dialogue politique intertogolais efficace
permettant une confrontation des résultats de
l'élection présidentielle du 1er Juin 2003 tel
que la Commission l'a d'ailleurs envisagée
dans une communication du 31 Juillet 2003 ;
2-Demander
expressément au régime en place de revenir à
la situation de l'Accord-cadre de Lomé,
d'abroger les amendements apportés à la
Constitution ainsi qu'au Code électoral
consensuel ;
3-Envisager
certes, dans l'avenir des élections locales
non pas dans les conditions d'un Code
électoral révisé mais dans le contexte général
d'élections sur la base de l'Accord-cadre de
Lomé et du Code électoral consensuel.
Comprenant des élections présidentielles,
législatives et locales avec la collaboration
étroite de la Communauté internationale avant,
pendant et après ces consultations :
4-Libérer
les détenus politiques ;
5-Restituer
le passeport du Président de l'U FC, ainsi que
les pièces d'identité du Secrétaire général et
du Vice-président de l'UFC ;
6-Ce
dialogue que nous voulons efficace aura pour
objectif principal la constitution d'un
gouvernement de transition comportant toutes
les formations politiques et la société civile
en vue d'organiser toutes consultations
futures en pleine collaboration avec la
Communauté internationale en amont, pendant et
en aval ;
7-Proposer
à M. Éyadéma une retraite après 40 ans de
pouvoir en lui offrant toutes les garanties
d'amnistie aussi bien au Togo que dans le pays
d'exil de son choix.
Aujourd'hui,
plus que jamais, nous avons la conviction à
l'UFC que c'est grâce au travail d'un
gouvernement de transition honnêtement accepté
par tous que nous nous engagerons
véritablement dans un processus de
démocratisation pouvant nous conduire à un
changement apaisé et durable. L'enjeu est si
important qu'il faut l'adhésion de toute
l'opposition démocratique. Et nous
conforterons nos propositions par des
signatures de tous les Togolais et amis de
bonne foi et de tous bords pour que toute
l'Afrique, toute la Communauté internationale
et le monde entier sachent que c'est le
Président Éyadéma qui s'oppose au dialogue et
à une solution démocratique pour une sortie
paisible de la crise et non l'opposition
togolaise. Cette voie nous est obligatoirement
dictée par l'état actuel de notre pays après
quarante années de despotisme et de dérives.
Dérives
économiques qui ont entraîné le pays dans un
état de déliquescence où la corruption a
gangrené les mentalités et la pratique des
affaires tant publiques que privées. Elles ont
affecté les grandes entreprises nationales,
notamment les phosphates, le coton, le port
autonome de Lomé et autres services dont la
production est en baisse constante. Car les
ponctions immodérées à la source sur les
recettes fiscales, les fonds des entreprises
publiques et les banques pour couvrir les
dépenses de prestige de l'Etat ou servir à
l'enrichissement de la classe politique au
pouvoir sont la cause directe du
ralentissement des investissements et de
l'essoufflement de l'économie nationale.
La fracture
sociale est profonde et inquiétante du fait de
la démission de l'Etat au regard de ses
obligations en matière d'éducation, de santé,
d'emploi et autres couvertures sociales. Les
longs retards de paiement des salaires dans la
fonction publique, des bourses des étudiants
et des pensions des retraités provoquent des
grèves et des marches de protestation qui sont
sévèrement réprimées. De telles injustices
mettent gravement en danger la paix sociale.
Tout aussi
inquiétantes sont les dérives politiques du
régime en place qui, d'un pouvoir oligarchique
est en train de se muer en une institution
dynastique. En effet, avec la santé déclinante
du Chef de l'Etat qui n'est plus un secret, on
nous annonce une prochaine modification de la
Constitution qui ferait de l'un de ses fils le
continuateur de son mandat en cas de vacance.
Ceci nous montre jusqu'à quel point le régime
en place dans notre pays peut bafouer la
démocratie et ses attributs fondamentaux, que
sont les élections libres, l'alternance
politique, la séparation des pouvoirs,
l'indépendance de la justice et un état de
droit.
Il ne fait
donc pas de doute que le pouvoir ne désire pas
négocier avec l'opposition en vue du respect
des droits de l'homme et de la restauration de
la démocratie. À cet égard, nous attendons de
voir quelle sera sa réaction à la récente
proposition avancée par l' Union Européenne
tendant à mettre en œuvre l'article 96 de la
Convention ACP-UE de Cotonou pour ouvrir une
consultation entre elle et le gouvernement
togolais. Cette consultation dont les points
de discussion sont en cours d'élaboration
pourrait aboutir à l'organisation d'un
dialogue entre le gouvernement et les forces
politiques du pays. Et nous estimons que ce
dialogue devra être un préalable à la tenue de
toutes nouvelles élections dans le pays et
qu'il devra surtout prendre en compte les
propositions que nous avons faites devant le
Parlement Européen le 1er Octobre dernier.
Cette nouvelle
ouverture doit être pour l'opposition
démocratique l'occasion de faire abstraction
du passé en refusant de se fragiliser par sa
division et en comprenant une bonne fois pour
toute après les résultats des deux dernières
élections présidentielles qu'elle est en face
d'un pouvoir impopulaire et minoritaire qui se
maintient en place que par les fraudes
électorales, le mensonge, la répression et la
violence.
Face à la
volonté du pouvoir de ne pas renoncer à ces
méthodes de dictature, l'opposition doit elle
aussi faire preuve d'une grande volonté
stratégie communes pour imposer l'avènement de
la démocratie.
D'une part, il
faut dénoncer la distinction qui se fait au
sein de l'opposition démocratique entre un
groupe de partis dit radical et dangreux et un
autre dit modéré et disposé à faire des
compromis avec le pouvoir. Aucun dirigeant
politique responsable ne va chercher sa
popularité auprès d'un pouvoir impopulaire,
mais auprès du Peuple par la voix des urnes.
D'autre part,
nos confrontations et malentendus au cours des
consultations électorales ou des négociations
et dialogues passés peuvent paraître à nos
détracteurs comme une faiblesse de
l'opposition démocratique. Mais ces
détracteurs ignorent que derrière toute
organisation politique il y a un peuple et
dans le cas du Togo, ce peuple s'est prononcé
et continue de se prononcer massivement pour
le changement dans la pure et authentique
tradition d'ABLODE. Ce ralliement populaire
incontestable est notre force et notre fierté
à l'UFC.
Il faut que
les leaders des partis de l'opposition suivent
l'exemple de notre peuple et apprennent à
s'entendre afin de lutter efficacement pour
l'alternance pacifique que nous souhaitons
tous. Notre dignité n'est pas négociable car
nous n'avons jamais eu recours au pouvoir en
place pour organiser et soutenir notre combat
politique.
Devant le
pouvoir, notre combat peut paraître inégal.
Mais notre force reste notre supériorité
morale basée sur la justesse de notre cause et
l'abnégation de notre peuple. C'est cette même
force qui a conduit les grands de ce monde,
notamment Gandhi et Mandela avec leur peuple à
la victoire. Une victoire qui ne se mesure pas
au nombre de canons et de bataillons. En cela,
notre cri de ralliement a toujours été : « Que
nous soyons trois ou deux ou même seul, la
lutte continue, Et si un des nôtres tombe au
combat, dix le remplaceront et si dix tombent,
cent les remplaceront et si cent tombent mille
les remplaceront ».
Je vous remercie de votre
attention.
ABLODÉ
Gilchrist
Olympio, Paris, le 8 Novembre 2003 |