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Le verdict en chiffre : Six recours satisfaits,
treize rejetés par la Cour constitutionnelle
La Commission Electorale Nationale Indépendante
condamnée
«Considérant
que eu égard aux éléments du dossier, il y a lieu de
déclarer que le scrutin s’est globalement bien
déroulé».
Sans autre forme de procès. C’est par cette formule
que M. Aboudou Assouma a mis fin le mardi dernier à
tous les débats et commentaires connexes liés au
scrutin législatif du 14 octobre. Comme pour
réaffirmer que la bande à Potopéré Tozim, président
de la Commission électorale nationale indépendante (CENI),
n’a pas été défaillante. Du moins, dans une
proportion inquiétante. Le parti présidentiel (RPT)
garde ses cinquante sièges, l’Union des forces de
changement (UFC) conserve ses vingt-sept tout
premiers décideurs de l’hémicycle, le Comité
d’action pour le renouveau (CAR) doit se contenter
de ses quatre lieutenants de l’aventure.
Le
Togo referme ainsi une page de sa tumultueuse
histoire d’ouverture démocratique, largement ouverte
depuis 1993 où l’Union européenne et les principaux
bailleurs de fonds imposaient des sanctions pour
«déficit démocratique».
Les législatives du 14 octobre 2007 était le dernier
examen à passer avant une reconsidération du pays au
plan du respect des droits de l’homme et des
libertés individuelles, du libre choix des électeurs
à choisir leurs dirigeants et, par ricochet, de
l’aptitude du pouvoir politique à sauvegarder la
voix du peuple,…
Le
Togo est aujourd’hui parvenu à organiser un scrutin
libre et transparent, à en croire les conclusions
des différentes missions d’observation nationale et
internationale. D’aucuns diront que l’aide
européenne devrait aller vite…pour concrétiser les
chantiers prioritaires de redressement des
infrastructures et du vécu quotidien des
populations, cheville ouvrière des nouvelles
autorités depuis les «vingt plus» de Faure
Gnassingbé.
Au
plan des satisfactions, le candidat Cornélius AIDAM
de la Convergence patriotique panafricaine (CPP) a
pu faire interdire au Parti d’action pour le
changement au Togo (PACT) l’utilisation du coq sur
son logo. Et d’autres pourront se frotter les mains
de retrouver l’argent perdu. Le candidat Dovi-Akué
Théodore Abossé de la liste d’indépendants «Volonté
en action» a gagné son droit de se faire rembourser
par la CENI les frais de campagne et la caution pour
«manquement à ses obligations». Le 11 octobre, il a
été constaté en plein vote par anticipation que son
emblème ne figurait sur le bulletin unique de vote.
Il en est de même du sieur Tchassanté Fousséni du
Parti démocratique panafricain (PDP) qui doit
récupérer l’ensemble des «dépenses engagées dans la
circonscription électorale de Bassar». Le logo du
parti a été remplacé par celui de la NDP sur le
bulletin de vote. Nonobstant les dispositions de
l’art. 141 du code électoral qui prévoit que «les
dépenses engagées par les partis, les regroupements
de partis politiques et les candidats indépendants
durant la campagne électorale sont à leur charge».
Visiblement, la faute est grave. Et la CENI devra
payer ses maladresses.
Et
la Cour rejeta! Nicolas Lawson, le patron du Parti
du renouveau et de la rédemption (PRR) n’a pu
convaincre de la recevabilité de ses dossiers de
candidature que la CENI a refusé d’enregistrer. Plus
enclin à organiser des conférences de presse tous
les mardis pour insulter le gouvernement et décrier
l’organisation du scrutin –avant de se raviser au
fur et à mesure que l’échéance approchait–, le
candidat de la Bible n’a pas vite vu venir le délai
fixé par la CENI. Il se souvient cette anecdote qui
veut que le monsieur, qui s’est présenté au-delà de
minuit, a simplement laissé ses dossiers sur le
mur…avant de revenir les chercher tôt le lendemain
au moment où la CENI voulait faire constater le fait
par la télévision nationale.
Devant son impopularité avérée, le Parti pour la
démocratie et le renouveau (PDR) s’est rendu compte
qu’il ne pouvait pas interdire au CAR d’utiliser le
rouge, une couleur que les forces de la mission
pensaient gagnante avant le 14 octobre. En fait, la
couleur d’un parti doit se régler au ministère de
l’Administration pendant l’enregistrement ou la
demande de modification d’une identification.
Le
RPT Agou a fait du flou en tentant d’annuler les
voix attribuées à la liste de l’UFC au motif que
celle-ci comporte des candidats «qui ont renoncé
à leurs candidatures par lettres de démission datées
du 28 septembre 2007». L’implication logique de
l’article 219 de la loi électorale qui prévoit que
«dès l’ouverture de la campagne électorale aucun
retrait de liste de candidats, aucun désistement
n’est admis» veut que tout retrait de candidature
avant l’ouverture de la campagne électorale doit
être porté immédiatement à la connaissance de la
CENI qui informe le ministère de l’Administration
territoriale et le rend public sans délai. En
l’espèce, le retrait ne figurait pas sur la liste
des démissionnaires ou sur la liste invalidée par la
Cour constitutionnelle, ni sur la liste rejetée pour
non-paiement du cautionnement. Les voix devraient
être comptabilisées.
L’UFC
n’a pas mordu par ses allégations de provocation, de
pression exercée sur ses délégués dans les bureaux
de vote, de vote parallèle par les hommes du RPT…dans
les circonscriptions de Tône, Agou, Vo, Bassar,
Assoli, Ogou, Oti et Lomé Commune. Jean-Pierre
Fabre, tête de liste dans Lomé Commune doit encore
reconsidérer ses affirmations tendant à contester «formellement»
les résultats proclamés.
En
attendant, la nouvelle Assemblé Nationale fait de
plein droit sa première rentrée le 13 novembre 2007,
c’est-à-dire le deuxième mardi qui suit la date de
proclamation officielle des résultats.
Sylvestre D.
Résultats définitifs des législatives : La Cour
constitutionnelle dans ses justifications
Les motifs de rejet envoyés à tous les requérants
La proclamation définitive des résultats du scrutin
législatif du 14 octobre par la cour
constitutionnelle, mardi, suscite des remous. Ici et
là, on tend à disqualifier les membres de la plus
haute juridiction par rapport à leurs compétences et
leur professionnalisme, d’autant plus que la Cour,
dans sa décision finale, s’est contentée de citer
ses décisions sur les 19 requêtes formulées. Sans en
donner la substance. Nous avons cherché à en savoir
plus. Visiblement les contestataires font diversion
en prétendant ne pas recevoir les motifs du verdict
de la Cour.
Le cas du RPT
Visiblement, le parti présidentiel a ignoré des
aspects du code électoral. C’est ce qui sous-tend la
décision n°E-010/07 de la Cour constitutionnelle
rejetant la requête en date 22 octobre 2007 du
secrétaire général du parti, Solitoki Esso, tendant
à l’annulation d’un grand nombre de bulletins
«dont la plupart est en faveur du RPT». En
réalité, la Cour évoque l’article 163 du code
électoral pour conclure que «le titre de
Secrétaire général d’un parti ne peut à lui seul
conférer» le droit de contester la régularité
des opérations électorales. En clair, le secrétaire
général du parti de Faure n’avait pas qualité pour
agir.
Dans sa requête, celui-ci brandissait entre autres
motifs : le nombre anormalement élevé de bulletins
annulés, la plupart des bulletins annulés sont en
faveur du RPT, le faible écart des voix permettant
l’acquisition d’un siège par le RPT comparé à
l’importance des bulletins déclarés nuls est de
nature à léser le RPT dans l’expression du suffrage
des électeurs…
En
rappel, l’article 163 du code électoral dispose :
«Le contentieux des candidatures à la députation et
à l’élection présidentielle ainsi que les
contestations concernant les opérations de vote et
la conformité des résultats proclamés par
la
CENI relèvent de la compétence de la Cour
constitutionnelle. Tout candidat ou toute liste peut
contester la régularité des opérations électorales
sous forme de plainte adressée à la Cour
constitutionnelle. La plainte est adressée à la Cour
constitutionnelle dans un délai de quarante huit
(48) heures pour l’élection présidentielle, et de
soixante douze (72) heures pour les élections
législatives, à compter de la publication des
résultats. La plainte doit contenir les griefs du
plaignant».
Ce qui a donné droit à la Cour de rejeter en bloc la
requête du Rpt en la forme.
Le
cas de la CDPA
Trois moyens fondaient la requête du professeur
d’université à la retraite : annulation des
bulletins de vote, pénurie de timbres et fiabilité
des procès verbaux. Léopold Gnininvi est simplement
renvoyé à ses amours car, pour la Cour, les
affirmations ne sont pas fondées. Sur les
annulations de bulletins de vote, l’équipe de
Aboudou Assouma précise que les invalidations n’ont
pas visé particulièrement certains partis politiques
ou listes de candidats. En plus, elles ont été
opérées dans les bureaux de vote en présence des
délégués des candidats. Les invalidations ayant été
un phénomène généralisé qui peut s’expliquer par la
non maîtrise des mécanismes aussi bien par les
électeurs que par les organisateurs du scrutin. La
Cour vise l’article 121 alinéa 2 de la loi
électorale : « les bulletins déclarés nuls et les
bulletins contestés sont contresignés par les
membres du bureau et annexés au procès verbal.»
Au
plan de la pénurie de timbres, l’article 96 du code
électoral ne fait nulle part mention de la position
de timbre d’authentification des bulletins de vote,
son acceptation résulte plus d’un accord politique
entre les acteurs politiques. Pour la Cour, l’accord
trouvé la veille du vote par anticipation des corps
habillés s’inscrit dans la logique de l’Accord
politique global du 20 août 2006 qui fonde le
scrutin. L’article 96 précité ayant précisé les
éléments d’identification du bulletin unique.
Quant aux autres griefs, «l’imprécision des noms
des deux partis politiques en question rend flou la
compréhension et la détermination» de ceux-ci.
Le parti du professeur Gnininvi justifiait la perte
de ses voix par «la procédure d’annulation
globale pure et simple des résultats portés sur des
procès verbaux qui ont des doublons ou des triplets
en faveur de deux partis politiques». En outre,
l’annulation par la CELI purement et simplement de
l’ensemble des procès verbaux en doublons voire en
triplets avec des chiffres différents toujours en
hausse en faveur des mêmes partis politiques aurait
également contribué à la chute de la CDPA.
Le
cas de l’UFC
Par requête en date du 26 octobre 2007, le
secrétaire général du parti de Gilchrist Olympio,
Jean-Pierre Fabre conteste « formellement » les
résultats provisoires des élections législatives de
Lomé commune proclamés par la CENI le 23 octobre. Il
conteste également le nombrer d’inscrits publiés par
les résultats provisoires et dénonce la non
indication par la CENI du nombre de bureaux de vote
d’où il ressort les chiffres publiés, ainsi que
l’absence d’investigation de la CENI sur les graves
confusions qui ont donné lieu aux annulations. Le
requérant dénonce la régularité des procès verbaux
et s’élève contre le refus de la CELI et de la CENI
de procéder au recomptage des voix. Ce qu’a fait le
département statistique de l’UFC.
En
réponse, la Cour juge que la différence qui apparaît
entre le nombre d’inscrits publiés par les résultats
provisoires et le nombre d’inscrits retenus dans la
notification officielle est le résultat des
redressements opérés par la CENI. Le nombre
d’inscrits à prendre en considération n’étant pas
celui établi antérieurement, mais le nombre
d’inscrits actualisés au jour du scrutin. «La
différence n’est pas nécessairement de nature à
vicier le scrutin». Par ailleurs, il échoit de
tenir pour établis les chiffres du rapport de la
CENI car, le code électoral ne contient pas de
dispositions tendant à encadrer juridiquement le
nombre de bureaux de vote à partir desquels les
chiffres des résultats sont publiés. La loi ne
détermine pas non plus un seuil ou un pourcentage à
partir duquel les résultats d’une circonscription
électorale sont validés. Au terme de l’article 123
du code électoral, «tous les membres du bureau de
vote doivent recevoir un exemplaire du
procès-verbal. L’original du procès-verbal des
opérations électorales, accompagné des pièces qui
doivent y être annexées, est transmis par les soins
du président du bureau de vote directement au
président de
la
Commission Electorale Locale Indépendante».
Enfin, pour la cour constitutionnelle, les
invalidations incriminées n’ont pas visé
particulièrement certains partis politiques. C’est
un remake des réponses à la CDPA.
Outre le secrétaire général de l’UFC, le parti, de
manière générale, s’est aussi attaqué à la
«pénurie organisée le jour du scrutin des timbres
d’authentification» et aux «annulations
abusives du choix clair et incontestable fait par
les électeurs», notamment à Tône, Vo, Agou,
Bassar, Ogou, Oti et Assoli. La Cour se base sur
l’article 121 alinéa 2 de la loi électorale : « les
bulletins déclarés nuls et les bulletins contestés
sont contresignés par les membres du bureau et
annexés au procès verbal.» Pour la Cour tous
les bulletins nuls n’ont pas été contresignés. En la
matière la Celi a un pouvoir d’annulation sous
réserve que soit remplie l’une ou l’autre des deux
conditions suivantes : l’incohérence des résultats
figurant dans les procès verbaux rendent
inexploitable cet esprit ou que ces procès verbaux
soient entachés d’un vice substantiel affectant la
sincérité de leur rédaction (doublons, triplets,
urnes sans scellés, bureaux de vote fictifs,
discordance de chiffres qui ne peut se résoudre ni
par la rectification ni par la correction.
Contrairement à ce que l’on est tenté de croire, la
Cour Constitutionnelle a exploité les textes et lois
en vigueur pour prendre les décisions qui
s’imposent. Toutes les décisions ont été expédiées
aux requérants en vue de comprendre les motifs
d’acceptation ou du rejet de leur requête. Les cas
évoqués ci-dessus ne constituent qu’un échantillon
de trois partis politiques sur le lot constitué de
la Convergence patriotique panafricaine (CPP), de
Justice et Dignité (JD), du Parti du renouveau et de
la rédemption (PRR), du Parti pour la démocratie et
le renouveau (PDR), de l’Alliance démocratique pour
la patrie (ADP), du Parti démocratique panafricain (PDP),
de l’Alliance des démocrates pour le développement
intégral (ADDI) et des indépendants.
Late Pater
Décryptage : Déjà 2010 dans les calculs politiques
Passé l’euphorie des législatives pour la réforme de
l’Etat, la première tâche du président Faure
Gnassingbé sera de choisir un Premier ministre et
doter le pays d’un gouvernement.
Tâche aisée au regard de la loi fondamentale qui lui
en donne toute la largesse et toute la discrétion,
puisqu’il pourra révoquer tout ministre sans être
formellement obligé de s’expliquer (article 66).
L’exemple qui a fait école reste celui de
l’argentier Payadowa Boukpessi, l’un des ténors du
parti présidentiel.
Tâche à suspens à partir du moment où l’idée de la
formation d’un gouvernement d’union nationale
s’enracine. N’eut été le «poisson d’avril» du 30
octobre –la TVT a pendant deux heures d’horloge
annoncé un message du Président de la République à
la Nation–, on aurait pensé qu’il l’aurait
personnellement réitéré. N’empêche. La maisonnée de
la présidence, qui a battu campagne, ne veut pas
croire à un mail électoraliste. La large victoire
obtenue par le RPT aux législatives ne devrait pas
être un obstacle à l’entrée d’opposants au
gouvernement. Le secrétaire général du parti,
Solitoki Esso, a donné le ton hier en déclarant
qu’il était prêt à travailler avec tous les gens «de
bonne volonté, quelle que soit leur tendance
politique». Des personnalités de la société civile
pourraient aussi être sollicitées. C’est à ce
carrefour que Patrick Lawson de l’Union des forces
de changement (UFC) boutique : «Nous voudrions que,
si gouvernement d’union il doit y avoir, les
conditions soient clairement définies.....l’UFC peut
s’inscrire dans l’opposition, l’UFC peut également
décider de former un gouvernement en alliance avec
d’autres. L’UFC peut prendre part à un gouvernement
d’union nationale mais pas à n’importe quelle
condition. Ceux qui l’ont essayé, ont compris que
les populations nous surveillent et n’acceptent pas
qu’on rentre dans n’importe quoi. Il faut qu’on
sache où on va. Quand on va dans un gouvernement
d’union nationale, c’est pour créer les conditions
de la reconstruction du pays. Ce n’est pas pour
faire croire que tout va bien». Indécence, pour tout
dire. Et Gilchrist d’être plus précis sous le sceau
du sourire : «Nous aimerions avoir une certaine
garantie avant de nous lancer dans une forme de
coopération avec ce gouvernement. Nous ne voulons
pas qu’on nous donne un ministre de l’Agriculture ou
de la Santé qui est révoqué 3 semaines après. Ces
garanties doivent être internes et externes…».
Bis repetita du mélodrame qui avait accompagné la
formation de l’actuel gouvernement. Il avait pris
plusieurs semaines et embrigadé les esprits durant
plusieurs mois. Qui gagnera cette fois-ci? Surtout
que cela sonne comme un engrenage dans lequel le RPT
veut s’enfermer nonobstant sa victoire. L’UFC est
officiellement la deuxième force, il faut compter
avec elle. Au pire, ce sera plus un gouvernement
d’union nationale des alliés.
A
l’évidence, l’UFC est sûre de son électorat qui ne
change pas si on compare son score national et celui
du RPT. Elle sait qu’il lui faut le sauvegarder et
chercher à grignoter un peu plus pour renverser la
tendance en 2010. Le prix, c’est de ne pas «se
souiller» pour voir ses voix reportées au RPT. Elle
a déjà enterré le CAR. Le RPT, lui, va exploiter les
défaillances de l’adversaire pour gagner davantage
du terrain et garantir un coup KO pour Faure en
2010. Mais ici, le prix est que les Togolais
attendent des changements dans leur vie quotidienne,
des emplois, des meilleures conditions de vie, un
système de santé acceptable, une éducation de
qualité pour leurs enfants. A chacun de jouer !
Culture et Politique : Kangni Alem chez les lycéens
de Tabligbo
«La
culture est ce qui reste quand on a tout perdu»,
dit-on. L’expression qui semblait éculée dans notre
Togo, où le poids du quotidien est énorme, paraît
encore plus vraie aujourd’hui, au lendemain des
législatives 2007. Qu’est-ce qu’il faut pour sauver
un Togo groggy, plus déboussolé que confus au sortir
des élections ? La culture, répond l’écrivain Kangni
Alem aux lycéens et collégiens de Tabligbo, le
mercredi dernier, dans la salle de l’Auberge de la
Mairie de la même bourgade, chef-lieu de la
préfecture de Yoto, où les gens ont voté massivement
et de manière tribale pour un seul parti, le Comité
d’Action pour le Renouveau (CAR) du Premier ministre
Yawovi Agboyibo.
Ville riche et pauvre
La
rencontre est organisée par Eloi Akakpo, professeur
de français au Lycée de Tabligbo, qui voulait faire
connaître un écrivain togolais à ses élèves qui n’en
connaissent presque aucun ou n’en ont jamais lu
d’ailleurs. La preuve, un élève de seconde déclara
séance tenante que «Bernard Dadié est un auteur
togolais», tandis qu’un autre s’inquiétait du
sort de la littérature africaine depuis la
disparition de l’écrivain Léopold Sedar Senghor qui,
disait-il, «corrigeait les œuvres des auteurs
africains » ! Cela illustre combien est colossal
le déficit culturel et le niveau intellectuel des
élèves de Tabligbo, une ville où il n’existe aucune
bibliothèque ou centre culturel, ni cinéma. Même pas
une petite boîte de nuit. Les gens s’engluent dans
la torpeur et le brouhaha du marché, les maisons
aussi pauvres les unes que les autres, contiguës, se
rentrent dedans, sans clôture comme si les gens ne
devraient pas avoir leur vie intime à eux. Mais cela
a montré également, l’engouement de ces enfants pour
la culture, dont plus de 400 étaient présents dans
une salle comble à craquer.
Et
pourtant, cette ville pétille de milliards de CFA
provenant de l’usine Wacem, productrice du ciment et
du clinker, et dont les fumées surplombent la vie,
et les semi-remorques écrasent la route crevassée à
nid d’éléphant qui relie Tabligbo à Tsévié. On
connaît la légendaire pauvreté des villes minières
d’Afrique, mais celle de la minuscule cité de
Tabligbo dépasse l’entendement.
La
rencontre s’était déroulée en deux parties dont la
première fut consacrée à la présentation par le
Grand Prix littéraire Afrique Noire 2004 de
l’ensemble de son œuvre et à l’importance de la
culture dans une société en crise comme la nôtre.
La
deuxième partie fut meublée par les questions des
élèves et enseignants à l’écrivain. Beaucoup
voulaient savoir ce qu’un intellectuel comme lui
pense des élections qui viennent de dérouler.
Avec son habituel esprit iconoclaste, l’écrivain a
plutôt adopté une démarche socratique pour expliquer
à son auditoire que les résultats des élections
récentes prouvent tout simplement que nous sommes
une société en crise ; que ces élections ne sont pas
les pires choses qui nous arrivent ; «que de plus
graves peuvent encore nous arriver si nous refusons
d’exercer le seul droit qu’on ne peut nous enlever :
réfléchir». «Ce que je comprends, dit-il,
c’est que la politique s’est accaparée de notre mode
de vie, à telle enseigne que les gens sont
incapables de réfléchir sur ce qui ne va pas dans
leur vie». «Les gens sont prêts à aller
marcher dans la rue pour réclamer qu’on leur a volé
une victoire aux élections, et dans le même temps,
ils se taisent quand on augmente le prix du pain ou
du bol du maïs, du kilo de viande»,
s’insurge-t-il devant la nombreuse assistance un peu
médusée. «Vous devriez plutôt avoir plus
d’ambition pour votre ville et votre pays et cela
vous ne pouvez l’avoir qu’en vous investissant dans
la culture».
Selon l’orateur, l’homme ne vit pas que de pain et
d’eau, besoins primaires qui ne distinguent pas
l’être humain de l’animal. Seule la culture peut
aider une nation à se construire, à se sauver.
Aux élèves qui voulaient savoir ce qu’ils doivent
faire pour être sauvés, l’auteur, partant de sa
propre expérience, a répondu, que l’on a besoin
d’espace et de tranquillité pour se cultiver : «nos
familles africaines n’offrant pas cette occasion, il
faut aller dans un centre culturel».
Malheureusement, la ville de Tabligbo n’en a pas.
Une autre question était de savoir pourquoi les
programmes d’enseignement du français à l’école ne
comportent pas les œuvres des auteurs togolais alors
qu’on note la présence abondante d’œuvres
d’écrivains africains. Le Togo compte quatre Grand
Prix littéraire d’Afrique et de nombreux auteurs et
dramaturges, internationalement reconnus. Selon
l’auteur, il faut aller demander aux inspecteurs de
l’enseignement et au ministre de l’Enseignement
primaire et secondaire. Ils en savent quelque chose,
conclue-t-il.
Tony Feda |