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L'Union

14 Août 2006

[ 32: du 11 Août 2006]  
Culture : Les milles et une vies d’un migrateur
Pour son entrée aux Editions Gallimard en septembre prochain, l’écrivain togolais Kangni Alem fait paraître  «Albatros», un recueil de nouvelles qui relatent, sur fond de rumba et de jazz, les errances d’un narrateur ballotté entre les femmes, les dures conditions de l’exil et la nostalgie du pays.
 
 

Il est des recueils de nouvelles qui poussent le lecteur aux confins du plaisir et lui laissent un goût de revenez-y. Et pour cause, «Un rêve d’Albatros» (Ed. Gallimard, 2006), le nouveau recueil que publie l’écrivain togolais Kangni Alem chez Gallimard est de ces littératures qui prennent le lecteur de vitesse dans un monde, évidemment en mouvement et plein de surprises !

Le recueil est divisé en deux parties : l’une, enjouée, intitulée «Dans la vie», raconte les surprises des voyages,-on devrait dire les «nègrerrances»- du narrateur en Afrique et en Occident; l’autre, plutôt triste mais faite sur un registre plus politique, titrée «Autrefois dans la vie», décrit les tourments nostalgiques du narrateur, l’histoire ratée de son pays.

La première nouvelle démarre en trombe, comme dans un polar de Chester Himes, sur une quête des plus abracadabrantesques à Bujumbura.

Le narrateur, journaliste dans une revue washingtonienne, envoyé par son maître pour enquêter sur la disparition soudaine d’une correspondante, se fait aider dans sa tâche par un détective privé téméraire, mais aux méthodes baroques, dans une ville qui, malgré la menace des rebelles génocidaires et la peur des espions de la police politique, croque la vie en dansant sur des airs de rumba et d’antiques romances françaises.

En fait de disparition, il y eut plus de peur que de mal : la surprise est que la correspondante, en proie à des obsessions d’ordre métaphysique, est allée plutôt se réfugier dans une couvent que le narrateur a rencontré un soir et qui est à la recherche de son enfant, enlevé par son père. Il en est également ainsi de ce détective privé au passé raté en Europe et qui fait un baroud d’honneur en créant une affaire de détective privé sous les tropiques!

Ce qui est récurrent chez Kangni Alem, c’est qu’il mène la vie dure à ses personnages. Même le narrateur, un écrivain, n’est pas exempté. Chasseur de femmes qui rate souvent ses proies, il ne peut passer que le temps à ruminer les frustrations de ses échecs. C’est ce qu’on retrouve dans «Une histoire américaine», le pic de ce recueil de nouvelles. La troisième nouvelle intitulée «Une histoire américaine» est de Kangni Alem, qui, sur le registre de la dérision, de la bouffonnerie des ambitions et des appétits mignons, relate l’aventure d’un jeune étudiant africain et écrivain en herbes, aux Etats-Unis. Sur un style humoristique qui lui est propre, Alem mêle avec truculence immigration, galères quotidiennes, désillusions littéraires, préjugés culturels, sexualité et racisme.

Suit la nouvelle qui a donné son titre au recueil, «Un Rêve d’Albatros», un hymne au libertinage où le narrateur remercie les femmes en ces termes : «vigoureuses putains de ma jeunesse boulimique, rien à faire, je vous suis redevable de m’avoir donné la chance de tout expérimenter et de passer l’arme à gauche un jour, sans regret d’avoir laissé le plaisir me doubler sur ma droite».

Mais le plus intéressant est le thème de cette nouvelle : le mythe des incubes, ces démons masculins ou féminins qui feraient l’amour avec des êtres humains. Le narrateur qui soupçonne sa copine d’entretenir ce genre de relation, s’est fait mettre la chassie de son chien, nommé Albatros, pour découvrir la vérité; cette sécrétion permettrait aux chiens de happer des choses qui échappent à l’œil humain. L’auteur nous laisse insatisfait, le mythe est-il vrai ou faux, ou est-ce une dérision?

Littérature et musique

La deuxième partie du recueil est d’une autre trempe, avec un style totalement différemment. Une prouesse réussie par l’auteur d’avoir opté pour des écritures différentes dans un même recueil qu’il décline sur le ton de la nostalgie, de l’histoire ratée de son pays natal, et de l’orgueil familial.

Titrée «Autrefois dans la vie…», cette deuxième partie se passe au pays natal du narrateur, le Togo, et révèle une conscience politique toujours à l’affût de l’auteur. «Dans les silences du commandant Maitrier», le narrateur raconte la double complicité française et américaine dans l’assassinat de Sylvanus Olympio. «L’enterrement de Vélasquez raconté par sa ville», parle de la décomposition de la ville de Lomé racontée par ses habitants.

Ce recueil de nouvelles, le second après «La gazelle s’agenouille pour pleurer», confirme la drôlerie de l’auteur et sa prédilection pour ce genre littéraire qu’est la nouvelle. Mais il est dans la continuité d’un style qui ne se dément pas depuis la parution de son premier roman Cola cola jazz : une écriture en totale liberté où l’on sent comme en écho, la présence du jazz, surtout le free jazz et de la rumba. La musicalité dans la littérature africaine est remarquée chez certains auteurs, mais il est plus présent chez Kangni Alem que nulle part ailleurs. Ses narrateurs se présentent souvent comme ayant forcé sur la BD et les lectures de Chester Himes et Crumb.

Kassa K.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

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