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Il
est des recueils de nouvelles qui poussent le
lecteur aux confins du plaisir et lui laissent un
goût de revenez-y. Et pour cause, «Un rêve
d’Albatros» (Ed. Gallimard, 2006), le
nouveau recueil que publie l’écrivain togolais
Kangni Alem chez Gallimard est de ces littératures
qui prennent le lecteur de vitesse dans un monde,
évidemment en mouvement et plein de surprises !
Le
recueil est divisé en deux parties : l’une, enjouée,
intitulée «Dans la vie», raconte les
surprises des voyages,-on devrait dire les «nègrerrances»-
du narrateur en Afrique et en Occident; l’autre,
plutôt triste mais faite sur un registre plus
politique, titrée «Autrefois dans la vie»,
décrit les tourments nostalgiques du narrateur,
l’histoire ratée de son pays.
La
première nouvelle démarre en trombe, comme dans un
polar de Chester Himes, sur une quête des plus
abracadabrantesques à Bujumbura.
Le
narrateur, journaliste dans une revue
washingtonienne, envoyé par son maître pour enquêter
sur la disparition soudaine d’une correspondante, se
fait aider dans sa tâche par un détective privé
téméraire, mais aux méthodes baroques, dans une
ville qui, malgré la menace des rebelles
génocidaires et la peur des espions de la police
politique, croque la vie en dansant sur des airs de
rumba et d’antiques romances françaises.
En
fait de disparition, il y eut plus de peur que de
mal : la surprise est que la correspondante, en
proie à des obsessions d’ordre métaphysique, est
allée plutôt se réfugier dans une couvent que le
narrateur a rencontré un soir et qui est à la
recherche de son enfant, enlevé par son père. Il en
est également ainsi de ce détective privé au passé
raté en Europe et qui fait un baroud d’honneur en
créant une affaire de détective privé sous les
tropiques!
Ce
qui est récurrent chez Kangni Alem, c’est qu’il mène
la vie dure à ses personnages. Même le narrateur, un
écrivain, n’est pas exempté. Chasseur de femmes qui
rate souvent ses proies, il ne peut passer que le
temps à ruminer les frustrations de ses échecs.
C’est ce qu’on retrouve dans «Une histoire
américaine», le pic de ce recueil de nouvelles. La
troisième nouvelle intitulée «Une histoire
américaine» est de Kangni Alem, qui, sur le
registre de la dérision, de la bouffonnerie des
ambitions et des appétits mignons, relate l’aventure
d’un jeune étudiant africain et écrivain en herbes,
aux Etats-Unis. Sur un style humoristique qui lui
est propre, Alem mêle avec truculence immigration,
galères quotidiennes, désillusions littéraires,
préjugés culturels, sexualité et racisme.
Suit la nouvelle qui a donné son titre au recueil, «Un
Rêve d’Albatros», un hymne au libertinage où le
narrateur remercie les femmes en ces termes : «vigoureuses
putains de ma jeunesse boulimique, rien à faire, je
vous suis redevable de m’avoir donné la chance de
tout expérimenter et de passer l’arme à gauche un
jour, sans regret d’avoir laissé le plaisir me
doubler sur ma droite».
Mais le plus intéressant est le thème de cette
nouvelle : le mythe des incubes, ces démons
masculins ou féminins qui feraient l’amour avec des
êtres humains. Le narrateur qui soupçonne sa copine
d’entretenir ce genre de relation, s’est fait mettre
la chassie de son chien, nommé Albatros, pour
découvrir la vérité; cette sécrétion permettrait aux
chiens de happer des choses qui échappent à l’œil
humain. L’auteur nous laisse insatisfait, le mythe
est-il vrai ou faux, ou est-ce une dérision?
Littérature et musique
La
deuxième partie du recueil est d’une autre trempe,
avec un style totalement différemment. Une prouesse
réussie par l’auteur d’avoir opté pour des écritures
différentes dans un même recueil qu’il décline sur
le ton de la nostalgie, de l’histoire ratée de son
pays natal, et de l’orgueil familial.
Titrée «Autrefois dans la vie…», cette
deuxième partie se passe au pays natal du narrateur,
le Togo, et révèle une conscience politique toujours
à l’affût de l’auteur. «Dans les silences du
commandant Maitrier», le narrateur raconte la
double complicité française et américaine dans
l’assassinat de Sylvanus Olympio. «L’enterrement
de Vélasquez raconté par sa ville», parle de la
décomposition de la ville de Lomé racontée par ses
habitants.
Ce
recueil de nouvelles, le second après «La gazelle
s’agenouille pour pleurer», confirme la drôlerie
de l’auteur et sa prédilection pour ce genre
littéraire qu’est la nouvelle. Mais il est dans la
continuité d’un style qui ne se dément pas depuis la
parution de son premier roman Cola cola jazz :
une écriture en totale liberté où l’on sent comme en
écho, la présence du jazz, surtout le free jazz et
de la rumba. La musicalité dans la littérature
africaine est remarquée chez certains auteurs, mais
il est plus présent chez Kangni Alem que nulle part
ailleurs. Ses narrateurs se présentent souvent comme
ayant forcé sur la BD et les lectures de Chester
Himes et Crumb.
Kassa K. |