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Aux dires des fonctionnaires des ministères, tous
les ministres sont constamment en «
tournée » à l’intérieur du pays. Le terme
« tournée » est mieux adapté à la circonstance
; il permet d’utiliser les moyens de l’Etat pour
les besoins politiques personnels ou partisans.
C’est une pratique généralisée et personne ne s’en
plaint. Surtout pas le RPT, habitué depuis sa
création à vivre au-dessus de ses moyens sur le
dos des contribuables togolais. Du coup, tout le
monde s’accorde à reconnaître en privé que les
prochaines élections législatives risquent d’être
les plus onéreuses que notre pays ait jamais
organisées.
En d’autres temps, lorsqu’ils étaient dans
l’opposition, certains partis aujourd’hui au
pouvoir, attendaient le dernier moment pour entrer
en campagne et n’engageaient des dépenses
électorales que lorsqu’ils ont la certitude du
calendrier électoral.
Le détournement des moyens publics à des fins
électoralistes a atteint aujourd’hui au Togo, des
proportions telles que certains hauts
fonctionnaires de l’Union Européenne commencent à
se demander à quoi et à qui vont réellement servir
les fonds que Bruxelles va mettre à la disposition
du Togo dans le cadre de la reprise progressive
annoncée de la coopération avec notre pays.
Cette interrogation semble d’autant plus
pertinente que, selon des sources concordantes
proches de la Commission Electorale Nationale
Indépendante (CENI) et de l’Exécutif togolais, la
date du 24 Juin apparaît comme de plus en plus
improbable à tenir pour l’organisation des
prochaines législatives.
En effet, à ce jour, la CENI n’a toujours pas
publié le chronogramme des tâches devant aboutir à
l’organisation du scrutin. La logique aurait voulu
que ce soit ce chronogramme qui détermine la date
du scrutin et non l’inverse.
L’Accord Politique Global a prévu un certain
nombre de dispositions très importantes dont la
mise en œuvre nécessitera des délais tout aussi
importants. Il en est ainsi :
- « de toilettage » du Code Electoral et de
la Constitution pour les débarrasser de certaines
des mesures unilatérales introduites en 2002 par
le RPT dans le seul but d’écarter l’opposition des
dernières législatives,
- du choix du mode de scrutin,
- du recensement électoral et de la confection de
nouvelles listes électorales,
- de la mise en œuvre du système de carte
d’électeur infalsifiable et sécurisée,
- de la mise en oeuvre du programme de délivrance
de cartes nationales d’identité
Sans oublier les épineux points liés au découpage
des circonscriptions électorales et au règlement
du contentieux électoral. Sauf à vouloir organiser
une nouvelle parodie d’élection, il est
mathématiquement impossible que les prochaines
élections législatives aient lieu à la date du
24 Juin 2007.
Un report unanimement incontestable
Dans les sphères politiques togolaises, tout le
monde reconnaît aujourd’hui que les conditions
mêmes dans lesquelles cette date avait été
annoncée sont pour le moins, douteuses pour ne pas
dire suspectes.
On se souvient en effet, que c’est M. Gilles
Desesquelles qui, au sortir d’une entrevue avec le
Chef de l’Etat, M. Faure Gnassingbé, avait déclaré
que le président togolais souhaiterait que les
élections législatives se tiennent en juin 2007.
On sait maintenant qu’il s’en est suivi, une
grosse magouille pour faire avaliser cette date
par le Bureau provisoire de la CENI dont la seule
prérogative était de procéder à l’élection du
Bureau définitif de la CENI.
A l’époque, l’UFC avait été le seul des parties
signataires de l’APG à s’être indignée de cette
procédure dénuée de toute logique. Des sources
proches de la CENI murmurent en privé qu’à ce
jour, la date du scrutin n’a fait l’objet d’aucune
discussion sérieuse et encore moins d’une décision
du Bureau définitif de la CENI.
Selon certains spécialistes que nous avons
interrogés, en supposant qu’il n’y ait aucun
blocage politique à la CENI ni au gouvernement, en
supposant également que la CENI dispose en temps
et en heure des moyens nécessaires à son
fonctionnement, les élections législatives se
tiendraient au plus tôt, début septembre 2007 et
plus probablement, dans la seconde quinzaine
d’octobre 2007.
Cette échéance de septembre - octobre 2007 semble
également celle que privilégieraient désormais les
instances européennes. Selon un Haut responsable
de l’Union Européenne, il est important de se
donner le temps de faire les choses correctement
pour que cette crise togolaise connaisse enfin un
commencement de solution durable. « Au Congo
Démocratique, ça a été très difficile, mais, en se
donnant le temps et les moyens nécessaires, on y
est arrivé. Pourquoi pas au Togo ? », a conclu ce
responsable de l’UE.
Les signes annonciateurs de l’UE
Le fait que Bruxelles se soit accordée une
nouvelle période d’observation de douze mois pour
prendre une décision finale concernant la reprise
totale de sa coopération avec le Togo, n’est pas
innocent.
En réalité, rien n’imposait cette date précipitée
du 24 Juin si ce n’est la seule volonté de
torpiller le processus. Le mandat de l’actuelle
assemblée monocolore RPT se termine en Octobre
2007. Organiser des élections précipitées en juin
simplement pour dire qu’on a organisé des
élections législatives anticipées à six mois de la
fin de la mandature, cela ressemble à de
l’enfantillage politique.
De son vivant, le général président Eyadema avait
commencé à parler d’élections législatives
anticipées en 2002, au lendemain de la parodie
d’élections législatives unilatérales voulues par
Eyadema lui-même pour modifier la Constitution et
lui permettre de briguer un troisième mandat. Cela
fait donc quatre ans que les Togolais attendent
ces élections législatives anticipées. Ils peuvent
encore attendre six mois supplémentaires.
La vérité, c’est que les prochaines élections
législatives posent de réels problèmes au RPT. Les
plus lucides voient le début d’une fin de règne.
Les plus récalcitrants y voient plutôt une
nouvelle opportunité de consolidation d’un pouvoir
quadragénaire.
Le dilemme de Faure Gnassingbé
Faure Gnassingbé est réaliste ; il sait que,
malgré le capital « sympathie » qu’il a
engrangé depuis l’Accord Politique Global et la
formation du gouvernement d’union nationale, son
emprise sur les instruments du pouvoir RPT et sur
la vie politique togolaise en général est encore
trop faible pour lui faire gagner les prochaines
élections législatives uniquement par les urnes.
En même temps, il sait que, pour la suite de sa
carrière politique, il lui faudra s’attacher à
cultiver cette image de respectabilité qui
commence à lui aller si bien. Certes, dans le
court terme, cela ne sera pas suffisant pour
gagner les élections.
Du coup, pour conserver le pouvoir dans son camp,
il ne pourra rien faire d’autre que de fermer les
yeux et même d’avaliser les pratiques qui lui ont
permis d’être là où il est. Toute la problématique
de Faure Gnassingbé sera alors, de concilier
l’impératif de démocratie et de transparence
électorale auquel il s’est engagé vis-à-vis de la
communauté internationale et l’impératif de
conservation du pouvoir à tout prix auquel il
s’est engagé vis-à-vis de son clan.
La marge de manoeuvre du jeune président héritier
sera d’autant plus serrée qu’il va devoir composer
avec une opposition à l’affût, guettant le moindre
faux pas pour lui marquer le coup.
L’opposition sera d’autant plus exigeante qu’elle
a encore fraîchement en mémoire, les méthodes
utilisées par le RPT pour déclarer son candidat
vainqueur à la dernière élection présidentielle
alors que tout le monde savait que le score réel
de Faure Gnassingbé dépassait à peine la barre des
20 %.
Au sein de la Coalition, Maître Agboyibo,
aujourd’hui Premier Ministre, était chargé de
répertorier les mécanismes de fraudes et d’y
trouver les parades. Le Professeur Gnininvi,
aujourd’hui Ministre des Mines, supervisait le
système de collecte parallèle des résultats qui a
fait ses preuves et qui a permis de mettre à nu
les pratiques du RPT.
Personne ne peut penser que Agboyibo et Gnininvi
désormais au pouvoir ne tirent pas des leçons de
ces expériences et puissent apporter leur caution
sous quelque forme que ce soit, à des élections
qui ne seraient pas nettement plus libres, plus
démocratiques et plus transparentes que les
élections présidentielles d’Avril 2005 qui
continuent de faire encore la honte de notre pays
en Afrique et dans le monde entier.
Le chronogramme que la CENI finira tôt ou tard par
élaborer imposera des délais techniques
incompressibles; on sait d’ores et déjà que le
respect de ces délais rendra inévitable un report
d’au moins trois à quatre mois rapport à la date
du 24 Juin annoncée pour les prochaines élections
législatives si on les veut.
Ange-Marie De FANTI |