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L’allure n’a rien à envier aux hôtels de Copacabana ou aux
demeures somptueuses de la Côte d’Azur. Presque un gratte ciel à portée de mer
avec une multitude de drapeaux flottant au gré du courant marin. Des lampes
circonspectes et flatteuses illuminent de leur clarté, dont l’avarice favorise
la discrétion, ce point pittoresque de la ville de Lomé. Nous sommes à Palm
Beach Hôtel, et c’est ici que travaille, dans l’informel, Sandra, depuis une
demie décennie. Le job de Sandra et de ses compagnes de fortune constitue
essentiellement à sillonner les couches obscures du prestigieux hôtel à la
recherche du client. Non loin de là, sur le boulevard du 13 Janvier, dans les
environnements de Byblos Night Club, le marché de femmes fourmille de monde.
Aline, 21 ans, est marchande de sexe depuis 3 ans. Sonia, 25 ans, sereine et
souriante, y tient la cagnotte de reine. Hadidjath, 27 ans, la nouvelle venue
est une rescapée de la prostitution au Bénin voisin. Dessinée par l’étroitesse
de son pantalon élastique et son « jacket» qui ne couvre que la moitié de
son torse, Akoua, 14 ans se hasarde ici, se faufilant entre ses consoeurs à la
recherche de son «amant» d’occasion. Comme Sandra, Sonia, Aline, Akoua et
Hadidjath, ce sont plusieurs milliers de togolaises qui vivent régulièrement de
leur sexe. Au Ministère de la famille et des Affaires sociales, on ne connaît
pas exactement le nombre. « Environ mille deux cent filles en font une
profession mais plusieurs milliers de togolaises vivent de leur
sexe partiellement » nous confie un responsable d’ONG. Des esplanades
officielles aux milieux officieux en passant les bordures des routes obscures,
vous les identifierez aisément. Elles ont généralement de l’embonpoint, ne
manquent pas de beauté plastique, avec les rondeurs posées aux bons endroits.
Souvent de blancs vêtues avec le maquillage démesuré, elles ne manquent que
rarement de tenir un petit sac. A Palm Beach, à Byblos, à l’opposé de la
Direction Générale de Télécel à Dékon dans le corridor communément appelé
« Dévissimé », plusieurs centaines d’entre elles animent quotidiennement le
marché du sexe. Le prix va de 1000F pour quelques minutes à 40.000 f voire
60.000 f pour une nuit. « Mais la recette ne cesse de dégringoler »
précise l’une d’entre elle sous couvert d’anonymat.
Témoignages hallucinants :
« Il y a 5 ans que je fais ce travail. Je viens trois ou
quatre fois par semaine et je ne rate jamais les week-ends, la recette est plus
importante. Je gagne en moyenne 25.000 tous les jours parfois le double, ça
dépend du marché»
Sandra n’emploie jamais le mot prostitution, elle dit «travail» ou «job». Elle
vient du Nigeria où elle était informaticienne. Venue du Nord, Bakéema est
plutôt rescapée d’une aventure qui devait l’amener en Italie. Abandonnée à Lomé,
elle n’a plus que ce métier pour vivre. « Il est vrai que parfois, j’y
trouve du plaisir. Certains mecs m’émeuvent et je tombe amoureuse, mais ça ne
dure pas. C’est pourquoi mes deux enfants sont de pères différents quoi (rire).
J’envoie de l’argent à ma famille, j’ai continué mes études avec le bac cette
année à Lomé.»
Les clients ne manquent pas. Une multitude de jeunes
gens défilent ici pour sélectionner. Mais le nombre croissant des
professionnelles du sexe influence les chiffres d’affaire. Quand je parle de «partenaire
sexuel», Sonia rétorque avec brusquerie… On dit « client»,
insista-t-elle. Ici, c’est la notion du marché avec des thèmes de commerçants.
Les clients privilégiés sont des expatriés venant du Bénin, du Burkina et
autres. Les plus payants sont des Libanais. Parfois, jusqu’à 60.000 F Cfa soit
près de 100 euros. Les belles-de-nuit aussi savent faire le tri. Une voiture
vient de garer, elles y affluent, une dizaine de filles, le mec a le choix.
Parmi elles, Amah, 26 ans, est étudiante en sociologie. Elle ne vient que le
week-end et sait manager sa beauté pour la vendre. Avec la recette d’un seul
samedi, souvent plus de 40.000 F, elle gère la semaine. Elle se déplace pour la
Fac, se procure les ouvrages et paie sa restauration. « Il est vrai que
j’ai honte, je suis obligée d’être discrète mais il arrive que des camarades me
surprennent… et c’est le scandale» confie-t-elle avec un sourire
pudique. Camouflée dans l’obscurité épaisse entre les fleurs étouffantes de
Goyi score, Sandrine, petite commerçante, exagère le maquillage pour
dissiper son physique ingrat. Elle gagne le minimum pour survivre. «Parfois
je passe toute la nuit sans client et quand j’en trouve une fois en passant,
c’est pour 3000 ou 4000 F pour toute la nuit, je n’ai pas le choix.»
Causes, effets, enjeux…
Généralement, c’est la recherche du gain facile qui
occasionne la prolifération de la prostitution. Mais il faut aussi reconnaître
que le manque d’emploi et de promotion pour la jeunesse en est une raison
fondamentale. Il y a aussi celles qui s’y hasardent dès le bas âge par naïveté
et qui y sont contraintes à l’âge adulte par nécessité. Puisqu’elles font une
recette mensuelle supérieure à la rémunération régulière de la plupart des
fonctionnaires d’Etat. Plus de 97 % des « guinguettes» interrogées
affirment sans vergogne que c’est à la recherche de l’argent. Certaines d’entre
elles nourrissent toute la famille avec le job. La majorité est prête à
abandonner ce métier contre un emploi régulier mais certaines craignent la chute
de leur pouvoir d’achat. La crise socio politique que vit le Togo accompagnée de
la précarité économique sont des éléments aggravants. L’influence de la mode, la
folie du luxe, la fragilité de la femme et la tendance à croire que la vie doit
être plus facile pour le sexe féminin qui se plait à vivre à la charge du mâle
favorisent la prostitution. L’objectivité froide de l’analyse nous montre un
Togo travesti et enclin à la dépravation sexuelle. La tendance de confondre la
mondialisation des cultures au mimétisme dévalorisant et systématique de
certains tristes exploits occidentaux contraint « le morale à déserter le forum»
pour paraphraser un auteur africain. Malgré les diverses maladies sexuellement
transmissibles et le redoutable mal du siècle, le sida, force est de constater
que le plus vieux métier du monde conquiert dangereusement du terrain. La
plupart des prostituées sont mobilisées par les ONG contre le sida, mais selon
le prix proposé, certaines acceptent de bouder le condom sous l’exigence du
client. Généralement les clients qui prennent de tels risques sont ceux qui se
savent séropositifs. Ils drainent ainsi ces naïves prostituées folles des
billets de banques dans le grenier de la mort. 7 adolescents sur 10 font leur
premier essai sexuel chez les prostituées et souvent, sans préservatifs pour ce
premier coup. Parce qu’ils n’ont que peu de notion sur le sida. Le risque donc
qu’à l’âge de 25 à 30 ans, un grand nombre de jeunes togolais meurent du sida
est ainsi justifié.
La démission de l’Etat qui affiche son incapacité à
gérer le phénomène et la duplicité de certaines associations qui veulent lutter
contre le sida et ne s’y mettent que médiocrement favorisent l’expansion de la
pandémie. La Secrétaire d’Etat chargée de la protection de l’enfant et des
personnes âgées avait engagé, conjointement avec ses homologue de
l’administration territoriale et de la santé la police aux trousses des
prostituées mineures mais l’initiative n’a malheureusement fait que feu de
paille : quelques semaines seulement. Le phénomène a repris son expansion de
plus belle, constituant ainsi une bande efficace pour la propagation du VIH sida
dont le Togo bat un lugubre record avec plus de 6 % de prévalence. Et le sida
continue son chemin de roi, en connivence avec l’inopérance de l’Etat et
l’escobarderie de certaines ONG.
Les associations et Ongs doivent désormais cibler
les prostituées pour mener avec elles la lutte ; il faut davantage les préparer
aux enjeux du VIH-Sida et engager leur conscience « professionnelle» dans
la lute. La distribution régulière des préservatifs, la conscientisation
organisée des actrices du fléau, et la mobilisation générale du peuple togolais
peuvent être un début de solution.
L’engagement du gouvernement est capital surtout à travers les
projets d’insertion sociale. Les prostituées ne se plaisent pas majoritairement
dans leur corporation et les propositions convenables d’insertion détourneraient
la plupart de leur profession. Certains experts affirment à raison que le
phénomène de la prostitution a réduit celui du viol. Puisque ainsi, les hommes
satisfont facilement leur libido. Mais la prostitution reste un phénomène à
combattre, non par représailles policières, mais par la récupération et la
réinsertion organisée des actrices. Il est aussi vrai que l’envergure du mal
nécessité des moyens colossaux dont ne dispose pas forcément le gouvernement
togolais. La bonne volonté pourrait déjà être le premier pas. Mais le
développement du social, la lutte contre la pauvreté, la promotion de l’emploi
pour la jeunesse en l’occurrence et le retour de l’éducation morale et civique
dans le programme scolaire pourraient contribuer remarquablement à la réduction
du fléau. La contribution de tous les togolais est aussi importante, le
phénomène concerne tous et engage tous, malheureusement, peu de structures s’en
occupent comme si la prostitution devait rester légale dans les esprits.
MAX Carmel S. |