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20 avril 2006

 
[ No 77: 21 avril 2006]
Le rapport de l’ONG «Plan Togo » qui met en courroux le ministre Klassou : Le document a été retiré sous des menaces  et intimidations

Le ministre des Enseignements primaire et secondaire, Komi Sélom Klassou est très en colère contre Plan Togo. Et c’est avec indignation que les Togolais ont écouté le ministre tenir sur les médias, des propos peu courtois à l’encontre des responsables de cette ONG, pour avoir mis à jour un rapport de 54 pages intitulé «  Souffrir pour réussir? Violence et maltraitance dans les écoles du Togo » qui met en cause le système éducatif au Togo notamment l’utilisation des châtiments corporels dans les écoles. La chaîne francophone TV5 et les médias nationaux TV2 et Nana FM ont fait écho de ce rapport qui  indique que 8 élèves sur 10 sont violentés par leurs enseignants. Ce document fait suite à des études menées par Plan Togo, sur la problématique  de la violence en milieu scolaire dans le cadre d’un projet de promotion de l’éducation de la jeune fille en milieu rural dans 35 villages des  préfectures de Tchaoudjo et de Tchamba dans la Région Centrale. Ces études sont basées sur des interviews individuelles et des groupes focus et ont porté sur un échantillon de 1000 enfants  dont 750 filles et 250 garçons de CE2, CM1 et CM2.

            Selon la représentante-résidente de Plan Togo, Mme Conrad Stéphanie, « Etant donné que la problématique de la violence  est peu cernée et son impact sur la scolarisation des enfants  en général et les filles en particulier, insuffisamment connu, les recherches ont été menées à titre  exploratoire pour renseigner Plan Togo et ses partenaires afin d’orienter les différentes interventions de façon appropriée ». Elle précise par ailleurs que la publication  issue de la consolidation des résultats  des différentes études n’a pas la prétention de rendre compte d’une situation au niveau de l’ensemble du pays.

Le ministre Klassou très remonté

            Le ministre Klassou a réuni mardi dans son cabinet  Mme Conrad Stéphanie et ses collaborateurs  et, après les avoir bien sermonnés,  leur aurait intimé l’ordre d’apporter un démenti au contenu dudit rapport qui, selon lui est en déphasage avec  les réalités du terrain et a causé du tort au corps enseignant, au système éducatif togolais. Manquant de self-control, le ministre s’est laissé aller à des grossièretés. « Ce document est une assimilation abusive à des fins polémiques. C’est une étude qui cultive essentiellement du sensationnel et manque de l’éthique. Peut-être vous n’avez pas mesuré l’ampleur  des conséquences néfastes en écrivant de la sorte. La preuve, c’est que le journaliste de TV5 a taxé  votre étude d’un autre rapport accablant pour le Togo. On ne saurait humilier quelqu’un  au marché et lui présenter des excuses dans une chambre. C’est sur des médias que nous avons été humiliés. C’est sur ces mêmes médias que nous serons blanchis ….. », a fulminé M. Klassou à l’endroit des responsables du Plan Togo.

            Par des intimidations, des menaces et des pressions, ceux-ci ont présenté des excuses publiques aux autorités éducatives et retiré le rapport du circuit.

            Pour notre part, nous estimons que les propos arrogants et discourtois tenus par le ministre Klassou ne sont pas dignes d’une autorité de son rang. Il a manqué de sang froid et c’est vraiment déplorable. Pour aborder un sujet auquel on veut donner tant d’importance, M. Klassou devait pouvoir faire preuve de sérénité pour tenir un langage responsable. Il est hautement condamnable qu’un responsable politique se laisse aller à l’emportement pour adopter un langage de voy….

            En outre, nous pensons que le rapport de Plan Togo est un travail scientifique, remarquablement bien fait puisqu’il est corroboré par les témoignages des écoliers. Et au lieu de se verser dans des grossièretés, le ministre aurait mieux fait d’engager  des réflexions avec les différents acteurs afin de prendre des mesures adéquates pour remédier à ce problème.

Voir réaction des autorités togolaises: Rapport de l’ONG "Plan-Togo" sur le système éducatif au Togo : Les autorités éducatives expriment leur indignation 04-20-06

Introduction
… « Des notes sexuellement transmissibles »
L’une des conséquences de la prolifération de la violence dans les écoles du Togo semble être la crise de confiance que les élèves eux-mêmes éprouvent pour le système éducatif, tout particulièrement dans les zones où Plan Togo a conduit ses recherches. Aucun des élèves que nous avons interrogés dans les écoles secondaires, et au moins dans quatre écoles, ne pense que les notes de fin de trimestre ou de fin d’année reflètent la qualité du travail accompli. Les élèves pensent couramment que les notes sont le résultat d’une série de compromis, la plupart du temps imposés et non choisis, entre l’élève et l’enseignant, ce qui signifie que les résultats obtenus sont bons ou mauvais, selon que :

- l’élève a accepté, ou refusé, d’avoir une relation sexuelle avec l’enseignant l’élève a travaillé, ou non, dans les champs de l’enseignant

- l’élève a offert, ou non, de l’argent et des cadeaux à l’enseignant

-l’élève, un garçon, est vu comme un rival par l’enseignant, par rapport à une fille: il a donc une mauvaise note, ou il pense que sa note a été abaissée.

Plan Togo a découvert que l’expression « notes sexuellement transmises » est largement répandue dans les écoles secondaires. Ce jeu de mots, avec sa subtilité, traduit la conviction des élèves des écoles secondaires, qui estiment que la réussite scolaire a bien peu à voir avec l’intelligence ou le travail assidu de l’élève. Il indique leur absence totale de confiance dans les enseignants et parfois dans le système éducatif dans son ensemble.

La lutte contre la violence envers les enfants en milieu scolaire constitue un problème éminemment complexe. Il serait impossible à une organisation non gouvernementale telle que Plan de s’y attaquer isolément. Avec la parution de cet ouvrage, Plan a l’intention de favoriser un processus de dialogue entre toutes les parties prenantes : organes gouvernementaux, enseignants, associations de parents, élèves eux-mêmes. Nous sommes persuadés qu’il faut trouver des solutions à différents niveaux, notre objectif étant d’aider à ce que tous les acteurs en cause, et surtout les élèves, disposent de la capacité à formuler des remèdes et des moyens de les mettre en œuvre.

Les châtiments corporels en milieu scolaire
« J’utilise un bâton pendant les cours, je constate que ça aide les enfants à écouter, ils restent bien éveillés » (Enseignant d’une école primaire).

« Si le maître me frappe, ma  tête se vide immédiatement. Même si j’avais beaucoup d’idées avant, dès qu’il me frappe, j’oublie tout, je n’arrive plus à réfléchir » (Elève d’une école primaire).

Au Togo, où 60 pour cent de la population a moins de 18 ans, l’éducation a énormément d’importance pour les enfants, surtout lorsqu’ils en sont exclus. Félix habite un village proche de la ville d’Atakpamé. Il a 11 ans et pourtant, il ne va pas encore à l’école: « Je veux apprendre à lire et à écrire le français, je veux apprendre un métier: je veux être maître tailleur ». Angèle, 18 ans, décrit ce qu’elle a ressenti en entrant à l’école primaire il y a plusieurs années: « J’explosais de joie, parce que j’avais tellement envie d’apprendre le français ! »

Très rapidement, pourtant, il est arrivé à Angèle ce qui arrive à presque tous les écoliers du Togo: elle a été battue par le maître. « J’ai commencé à comprendre qu’aller à l’école signifiait aussi être battue. Je m’y suis résignée. Je me suis dit, voilà, c’est le prix à payer si je veux apprendre le français. Mais j’étais angoissée en classe et j’ai eu plus de mal à apprendre. »

Les enseignants frappent les élèves avec un bâton, un caoutchouc (un morceau de caoutchouc découpé dans un pneu) ou un fouet. Ils les frappent sur les mains, sur le bout des doigts, sur les fesses ou sur le dos. La seule menace des coups épouvante les enfants qui perdent tous leurs moyens. Une petite fille a raconté à Plan Togo: « Lorsque je vois le bâton, j’ai envie de pleurer. Je tremble devant le maître ». Plan Togo a rencontré des enfants et des adultes qui avaient abandonné l’école, car ils ne supportaient plus la douleur et l’humiliation. Le FAWE rapporte que 15 des 250 garçons interrogés et 67 des 750 filles, voulaient abandonner l’école en raison de la violence à laquelle ils étaient soumis.

La politique du gouvernement autorise-t-elle les enseignants à frapper leurs élèves? Certainement pas. Il ya plus de 25 ans, en 1980, le Ministère de l’Education a sorti un décret interdisant l’utilisation des châtiments corporels dans les écoles. En outre, il y a 15 ans, le gouvernement du Togo a été l’un des premiers au monde à ratifier la Convention des Nations Unis relative aux Droits de l’Enfant, s’engageant à protéger les enfants « contre toute forme de violence physique ou mentale, blessure ou abus » et à s’assurer que la discipline scolaire soit exercée « d’une manière compatible avec la dignité de l’enfant en tant qu’être humain ».

Cependant, les difficultés économiques du Togo pèsent sur son système éducatif, ce qui explique que depuis quelques décennies, la vaste majorité des enfants des écoles primaires sont confiés à des enseignants sans formation, souvent non payés, des hommes pour la plupart, qui estiment, avec le reste de la société, que les coups ont un effet bénéfique sur les enfants. Du fait de ces mêmes difficultés économiques, les inspecteurs sont trop peu nombreux pour pouvoir surveiller ce qui se passe. Un Directeur régional de l’éducation déclare: « Le problème provient du fait que les directeurs d’école ne nous disent pas que leurs enseignants battent les élèves. Ils préfèrent étouffer l’affaire au niveau de l’école, si bien que les inspecteurs n’en entendent même pas parler. Si les parents ou les élèves ne viennent pas nous voir, nous n’en avons jamais connaissance ».

A plusieurs reprises, les enfants nous ont dit que ces coups, la peur d’être battu, les empêchent totalement de se concentrer en cours: « J’ai juste envie de me cacher », dit une petite fille. « Lorsque le maître est debout à côté de moi, avec son bâton, j’oublie tout ce que je sais », dit une autre. Un jeune garçon de Koboyo a raconté à Plan Togo: « Dès que (un certain enseignant) entre dans la salle, je suis inquiet ».

Par rapport aux coups qu’ils reçoivent à l’école, le plus effrayant, pour de nombreux enfants, c’est qu’ils n’ont pas l’impression d’avoir fait quoi que ce soit pour provoquer cette punition. Si les recherches suggèrent que les jeunes enfants, en particulier, oublient souvent pourquoi ils ont été frappés, les recherches de Plan Togo montrent que même les élèves du secondaire ne comprennent souvent pas les raisons de la punition. Une jeune fille de l’école secondaire de Sotouboua a déclaré: « Les enseignants te battent alors que tu n’as rien fait de mal. Tu as peur et tu rentres dans ta coquille, tu ne participes plus du tout en classe ».

Comment peut-on justifier de tels sentiments d’angoisse, comment peut-on les considérer comme utiles d’un point de vue éducatif ou au niveau des droits de l’homme ? Selon le Comité des Droits de l’Enfant, l’organe chargé de la surveillance de l’application de la Convention : « Les enfants ne perdent pas leur droit d’être humain en franchissant la grille de l’école ».

Au Togo, le problème découle du fait que de nombreux enfants, que ce soit au sein de l’école ou dans la soi-disant sécurité de leur foyer, sont confrontés à la même menace de coups. Pendant ses recherches de juillet 2005, le FAWE a demandé à 250 garçons et à 750 filles fréquentant la dernière année d’école primaire dans la Région centrale, s’ils avaient été battus à leur domicile pendant le mois précédent. Un garçon sur quatre, et près d’une fille sur trois, ont rapporté avoir été frappés à la maison, soit souvent, soit très souvent, au cours du mois précédant l’enquête.

L’idée qu’il est bon que les enfants soient battus est profondément enracinée dans la société togolaise. Voici par exemple le témoignage de l’administrateur des écoles catholiques d’Anfouin, qui assure à l’équipe réalisant un film pour Plan Togo en août 2005 que « (le fait d’être frappé) aide l’élève à étudier... Je me souviens de certains coups que j’ai reçus à l’école, ils m’ont aidé à prendre les leçons plus au sérieux ».

Les enseignants eux-mêmes déclarent qu’ils font l’objet de pressions de la part des parents, pour qu’ils frappent les enfants. Dans un village proche de Sokodé, les enseignants de l’école primaire ont dit à une équipe de Plan Togo qu’ils ont été insultés par les parents après avoir arrêté d’utiliser les châtiments corporels : « Ils nous disent, vous ne connaissez sûrement pas votre métier. Quel instituteur ne bat pas ses élèves » ?

Nombreux sont les parents qui estiment que les coups portés par un enseignant sont plus efficaces. Une mère, interrogée à côté de sa fille, a annoncé fièrement à l’équipe du film de Plan Togo que « il faut que cette enfant soit bien battue à l’école, parce qu’elle est de plus en plus indisciplinée et elle n’écoute plus personne... Elle n’aurait pas eu son (certificat de fin d’études primaires) si elle n’avait pas été battue. Je n’ai rien du tout contre le fait que les enseignants battent les enfants ».

« Nous sommes battus si nous ne travaillons pas dans les champs de l’instituteur » :

Les élèves et le travail manuel pendant les heures de classe
Dans tout le pays, les enseignants ont pour habitude de demander aux enfants des écoles primaires et secondaires d’effectuer des travaux manuels pendant les heures de classe. Certains sont des travaux quotidiens: le FAWE a découvert que 98 pour cent des filles de l’école primaire et 92 pour cent des garçons interrogés pour son enquête devaient balayer l’école. La corvée de l’eau est une autre tâche quotidienne qui est plus souvent confiée aux filles qu’aux garçons (près de 78 pour cent des filles, contre 49 pour cent des garçons dans l’étude du FAWE).

Mais les travaux manuels ne se limitent pas à la propreté de l’école: les enfants travaillent aussi dans les champs des enseignants. Les travaux agricoles sont censés être limités au vendredi et le revenu généré par le travail des enfants sert normalement à acheter des fournitures scolaires ­craie, papier, livres (toutes les écoles du Togo en manquent, puisque l’Etat est dans l’impossibilité de les fournir) - ou est une contribution aux dépenses des enseignants auxiliaires, avec l’accord des parents. Ce système est une porte ouverte aux abus, d’où les plaintes des enfants :

« Je suis un garçon de 12 ans et dans notre école, le maître nous inscrit souvent, surtout les plus grands, sur une liste pour travailler chez lui ou dans ses champs. Il appelle les noms et ceux qui manquent à l’appel sont battus ».

« L’an dernier, alors que j’avais 16 ans, le maître nous a demandé de travailler  dans son champ, situé à plus de 4 kilomètres
. Nous avons dû y aller très tôt le matin et travailler jusqu’à 13 heures trente. Ensuite, nous étions si fatigués que nous n’avons pas pu nous concentrer en classe. Je voulais me rebeller, mais j’avais peur. Je ne voulais pas travailler pour lui, mais si nous ne l’avions pas fait, il nous aurait battus ».

« J’ai aujourd’hui 18 ans et j’ai quitté l’école il y a 3 ans, parce que le maître n’arrêtait pas d’envoyer les plus grands travailler dans ses champs. Si tu refusais, il te frappait très dur, et en classe il faisait comme s’il ne te voyait pas... Sa femme, ou la femme du Directeur, venait dans la classe, elle choisissait les firent dont elle avait besoin pour faire la lessive ou la vaisselle ou préparer les repas... Je suis arrivée au point où je ne savais plus si j’étais une élève ou la domestique des maîtres. Je n’ai pas pu me maintenir au niveau et à la fin de l’année, j’ai échoué aux examens ».

Tous les enfants consultés par Plan Togo sont opposés à la pratique des travaux manuels pour le compte des enseignants. Ils considèrent qu’ils ne vont pas à l’école pour travailler dans les champs: ils pourraient le faire pour leur famille qui économiserait ainsi leurs frais d’inscription. De nombreux enfants n’ont pas de manuels scolaires et tout ce qu’ils apprennent, c’est par les enseignants, en classe. S’ils sont aux champs, ils ne peuvent jamais rattraper les leçons. Ces travaux représentent aussi une souffrance physique pour les enfants, qui ne sont pas d’accord pour être soumis au chantage des coups ou des mauvaises notes s’ils ne travaillent pas dans les champs du maître. Ces enfants sont exploités, aux termes de la définition de l’OMS (voir Annexe 1) et ils en ont conscience: « Parfois les enseignants et le maître nous demandent d’aller travailler dans les champs d’autres personnes et ils gardent l’argent ».

Cependant, de nombreux enseignants estiment qu’il est parfaitement justifié de faire travailler les enfants pour leur compte, vu les circonstances. Employés par le gouvernement, les instituteurs de l’école primaire d’un village proche de Sokodé se sont plaints à Plan Togo que leur traitement était fréquemment payé en retard (lorsque Plan Togo les a rencontrés en janvier 2006, ils attendaient leur chèque de décembre 2005, mais ils ont expliqué que ce n’était rien, les salaires avaient souvent des mois de retard.

Abus sexuels et harcèlement des filles au sein de l’école
Le harcèlement et les abus sexuels infligés aux filles au sein de l’école, de la part de leurs enseignants, sont un phénomène tellement courant au Togo qu’ils ont donné lieu à un lexique pour les décrire (voir l’encadré ci-dessous). Les idées reçues des enseignants masculins quant au genre, leur situation de pouvoir dans la vie des élèves, leur absence de formation et de suivi adéquat sont autant de facteurs qui convergent de façon dévastatrice lorsque les enseignants exercent une pression sexuelle sur leurs élèves filles, une activité largement décrite au Togo comme étant « faire la cour », ce qui signifie que les enseignants poursuivent les jeunes filles de leurs avances. Rarement une telle expression n’a décrit de façon aussi peu exacte la véritable nature des échanges qui ont lieu lorsqu’un enseignant adulte, doté du pouvoir unique de favoriser les intérêts ou d’anéantir les espoirs d’une de ses élèves, exerce sur celle-ci une pression sexuelle.

Lexique des abus d’enfants: les mots utilisés par les élèves pour décrire les relations sexuelles entre les enseignants et les jeunes filles
Plan Togo a mis en évidence certains des termes utilisés par les élèves. Cette liste ne représente d’après nous qu’une courte énumération des termes employés pour décrire la réalité quotidienne de l’école. Il est particulièrement instructif de constater que la plupart de ces expressions sont insultantes pour les filles; elles suggèrent donc que l’atmosphère qui prévaut dans les écoles, par rapport au harcèlement sexuel des enseignants, est très largement critique des filles elles-mêmes.

Notes sexuellement transmises: désigne les bonnes notes d’une élève, quand on pense qu’elle a eu une relation sexuelle avec l’enseignant

Cahier de roulement: désigne une élève censée avoir eu des relations avec plusieurs enseignants

A3PT (achao populaire passe partout) : une bordelle (prostituée) qui va avec tout le monde

BF: nom d’une marque de savon du Togo, mais l’abréviation s’utilise dans les écoles pour désigner une « bordelle fatiguée », une jeune fille épuisée par ses multiples relations sexuelles avec les enseignants

Ce lexique ne transmet cependant pas le sentiment de solitude et la peur qu’éprouvent les élèves courtisées par un enseignant apparemment tout-puissant, sans scrupule et déterminé (« opportuniste » et « sans pitié » sont des termes utilisés par les jeunes filles interviewées par le FAWE, pour décrire le comportement de leurs enseignants). Les filles sont piégées, prisonnières, parfois avec la complicité et la collaboration active de leurs camarades qui, sous la pression du chantage, soutiennent l’enseignant.

Voici l’histoire d’une adolescente de 16 ans, à qui le professeur d’histoire/géographie « faisait la cour » :

« Un jour, il m’a demandé d’aller chez lui, pendant que sa femme était absente. Je n’y suis pas allée... Alors il est venu chez moi, sous prétexte d’acheter de l’alcool à ma mère. Il m’a dit: « Je te veux, et si tu acceptes, nous pourrons sortir ensemble et personne ne le saura, même pas ma femme ». Je lui ai menti, je lui ai dit que j’avais déjà un petit ami... Le lendemain matin, il est arrivé en classe de très mauvaise humeur et il nous a dit de nous préparer pour une interrogation surprise (« interrogatoire flash »). Tout le monde a protesté et il a laissé tomber l’idée, mais il n’a pas arrêté de nous menacer de nous mettre tous un zéro. J’ai couru après lui et je lui ai dit que ce qu’il faisait n’était pas bien... il s’est mis encore plus en colère et il m’a dit que je risquais d’avoir une très mauvaise note en fin d’année. »

Les camarades d’une fille lui demandent parfois d’avoir des relations sexuelles avec l’enseignant, pour éviter qu’il donne des mauvaises notes à toute la classe. Les adolescentes de Sotouboua se sont regroupées dans une organisation d’entraide appelée Arc-en-Ciel ont dit à Plan Togo qu’elles avaient été dans des classes où, pour faire pression sur une fille, le professeur punit toute la classe. Ses camarades lui disaient : « C’est de ta faute si nous avons tous ces ennuis.  Pourquoi tu ne lui cèdes pas ? »

L’anomalie, qui constitue un facteur majeur d’isolement des filles, est que leurs camarades masculins considèrent qu’elles bénéficient d’un avantage déloyal: elles peuvent avoir des relations sexuelles avec les enseignants et obtenir ainsi de bonnes notes sans travailler dur, ce qui est exclu pour les garçons. Ils se considèrent donc désavantagés, parce qu’ils n’ont rien à proposer en échange aux enseignants pour obtenir de bonnes notes, si ce n’est leur travail physique dans les  champs, et ils trouvent qu’il s’agit là d’une tâche bien plus pénible que faire l’amour avec un professeur (ce qu’ils appellent « s’amuser »).

Dans le cadre d’un groupe de discussion élargi au CEG Elavagnon d’Est -Mono, constitué de garçons et de filles, il est vite apparu que bon nombre de garçons éprouvent du ressentiment par rapport à ce qu’ils voient comme le « privilège » des filles et ils leur reprochent d’essayer de séduire les professeurs. Ce sont donc les garçons qui se posent en victimes, et non les filles; ils s’estiment être l’objet d’une discrimination, puisqu’ils ne sont pas en mesure d’offrir aux professeurs des relations sexuelles.

Ils déclarent en outre faire l’objet de menaces, s’ils sont vus dans une relation amicale avec une fille « courtisée » par le professeur. « J’ai été menacé pendant deux semaines par un professeur qui voulait une fille », raconte un garçon. Un autre a dit: « Tu ne peux pas te permettre d’être ami avec une fille si le professeur la courtise. Tu seras puni par lui ».

Violence sexuelle et viol en milieu scolaire
En juillet 2005, le Forum for African Women Educationalists (FAWE) a enquêté auprès de 250 garçons et 750 filles inscrits dans les trois dernières années de l’école primaire. Il a établi que sept des filles avaient été violées à l’école (le FAWE ne précise pas si elles avaient été violées par des enseignants, des camarades de la classe ou des garçons plus âgés). De plus, 23 filles avaient été violées en dehors de l’école. Sur les sept filles qui avaient admis avoir été violées dans l’école, FAWE a découvert que deux d’entre elles avaient souffert d’une déchirure génitale.

Il est fort probable que le nombre de filles admettant d’avoir été violées à l’école serait bien élevé si elles comprenaient mieux que les rapports sexuels qu’elles « acceptent » contre une promesse de bonnes notes ou par peur des mauvaises notes, ou plus généralement par peur de l’enseignant  constituent un rapport sexuel forcé.

Le viol est reconnu et pénalisé par l’Article 87 du Code pénal togolais, mais il n’est pas reconnu comme tel dans la loi n°84 du 16 mai 1984, celle qui interdit des « relations sexuelles continues » entre les enseignants et les élèves.

Qu’advient-il des enseignants qui violent leurs élèves? Le Professeur Amenyedzi et le Juge Kounte ont mis au jour plusieurs affaires documentées par la police. Dans une de ces affaires qui remonte en 2002, une fillette de 11 ans avait été violée par le Directeur de l’école. Sa tante l’a emmenée à l’hôpital et il est apparu que c’était la deuxième fois que le Directeur violait la fillette. Lorsque les autorités se sont rendues dans l’école, le Directeur s’était déjà enfui au Ghana.

Dans une autre affaire, une fillette de 13 ans d’un village proche d’Aného s’est plainte en 2004 à sa mère d’avoir été violée régulièrement par son propre père et par son professeur de mathématiques. Le père et l’enseignant ont tous deux admis avoir violé la fillette, mais ni l’un ni l’autre n’a été inculpé et jugé; les documents officiels font état du fait que « l’affaire a été résolue en dehors du tribunal, à la demande des parents » (alors que l’un des parents était l’un des violeurs). La jeune fille a été soumise à un test de dépistage du SIDA et elle a ensuite quitté le village, ce qui a mis fin à l’affaire.

Amenyedzi et Kounte ont établi que les parents ont arrêté les poursuites dans plus de la moitié des 51 cas de viol d’élèves scolarisées dont ils ont retrouvé des dossiers de police (la plupart de ces viols ont eu lieu en dehors de l’école). « En général, tout le monde sait qui a commis le viol », disent-ils. « C’est un cousin ou un voisin. La famille ne veut pas rompre avec ces personnes, alors elle trouve un accommodement. Très souvent, cela signifie simplement que la famille de l’auteur du viol paie les frais médicaux de la victime ».

Mais, s’interrogent-ils, qu’en est-il de la victime? Quel type de réparation accorde-t-on à une fillette de 12 ans violée par son professeur, quand cela se résume à un échange d’argent entre l’auteur et ses parents? Une enfant de moins de 13 ans n’a pas d’existence juridique, indiquent-ils. Il faut que quelqu’un prenne la défense des enfants victimes de viols et selon eux, les juges devraient poursuivre les affaires, que les parents le souhaitent ou non.


A suivre

 

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