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Introduction
… « Des notes sexuellement transmissibles »
L’une des conséquences de la prolifération de la
violence dans les écoles du Togo semble être la
crise de confiance que les élèves eux-mêmes
éprouvent pour le système éducatif, tout
particulièrement dans les zones où Plan Togo a
conduit ses recherches. Aucun des élèves que nous
avons interrogés dans les écoles secondaires, et au
moins dans quatre écoles, ne pense que les notes de
fin de trimestre ou de fin d’année reflètent la
qualité du travail accompli. Les élèves pensent
couramment que les notes sont le résultat d’une
série de compromis, la plupart du temps imposés et
non choisis, entre l’élève et l’enseignant, ce qui
signifie que les résultats obtenus sont bons ou
mauvais, selon que :
- l’élève a accepté, ou refusé, d’avoir une relation
sexuelle avec l’enseignant l’élève a travaillé, ou
non, dans les champs de l’enseignant
- l’élève a offert, ou non, de l’argent et des cadeaux
à l’enseignant
-l’élève, un garçon, est vu comme un rival par
l’enseignant, par rapport à une fille: il a donc une
mauvaise note, ou il pense que sa note a été
abaissée.
Plan Togo a découvert que l’expression « notes
sexuellement transmises » est largement répandue
dans les écoles secondaires. Ce jeu de mots, avec sa
subtilité, traduit la conviction des élèves des
écoles secondaires, qui estiment que la réussite
scolaire a bien peu à voir avec l’intelligence ou le
travail assidu de l’élève. Il indique leur absence
totale de confiance dans les enseignants et parfois
dans le système éducatif dans son ensemble.
La lutte contre la violence envers les enfants en
milieu scolaire constitue un problème éminemment
complexe. Il serait impossible à une organisation
non gouvernementale telle que Plan de s’y attaquer
isolément. Avec la parution de cet ouvrage, Plan a
l’intention de favoriser un processus de dialogue
entre toutes les parties prenantes : organes
gouvernementaux, enseignants, associations de
parents, élèves eux-mêmes. Nous sommes persuadés
qu’il faut trouver des solutions à différents
niveaux, notre objectif étant d’aider à ce que tous
les acteurs en cause, et surtout les élèves,
disposent de la capacité à formuler des remèdes et
des moyens de les mettre en œuvre.
Les châtiments corporels en milieu scolaire
« J’utilise un bâton pendant les cours, je constate
que ça aide les enfants à écouter, ils restent bien
éveillés »
(Enseignant d’une école primaire).
« Si le maître me frappe, ma tête se vide
immédiatement. Même si j’avais beaucoup d’idées
avant, dès qu’il me frappe, j’oublie tout, je
n’arrive plus à réfléchir » (Elève
d’une école primaire).
Au Togo, où 60 pour cent de la population
a moins de 18 ans, l’éducation a énormément
d’importance pour les enfants, surtout lorsqu’ils en
sont exclus. Félix habite un village proche de la
ville d’Atakpamé. Il a 11 ans et pourtant, il ne va
pas encore à l’école: « Je veux apprendre à lire
et à écrire le français, je veux apprendre un
métier: je veux être maître tailleur ». Angèle,
18 ans, décrit ce qu’elle a ressenti en entrant à
l’école primaire il y a plusieurs années:
« J’explosais de joie, parce que j’avais tellement
envie d’apprendre le français ! »
Très rapidement, pourtant, il est arrivé à Angèle ce
qui arrive à presque tous les écoliers du Togo: elle
a été battue par le maître. « J’ai commencé à
comprendre qu’aller à l’école signifiait aussi être
battue. Je m’y suis résignée. Je me suis dit, voilà,
c’est le prix à payer si je veux apprendre le
français. Mais j’étais angoissée en classe et j’ai
eu plus de mal à apprendre. »
Les enseignants frappent les élèves avec un bâton,
un caoutchouc (un morceau de caoutchouc découpé dans
un pneu) ou un fouet. Ils les frappent sur les
mains, sur le bout des doigts, sur les fesses ou sur
le dos. La seule menace des coups épouvante les
enfants qui perdent tous leurs moyens. Une petite
fille a raconté à Plan Togo: « Lorsque je vois le
bâton, j’ai envie de pleurer. Je tremble devant le
maître ». Plan Togo a rencontré des enfants et
des adultes qui avaient abandonné l’école, car ils
ne supportaient plus la douleur et l’humiliation. Le
FAWE rapporte que 15 des 250 garçons interrogés et
67 des 750 filles, voulaient abandonner l’école en
raison de la violence à laquelle ils étaient soumis.
La politique du gouvernement autorise-t-elle les
enseignants à frapper leurs élèves? Certainement
pas. Il ya plus de 25 ans, en 1980, le Ministère de
l’Education a sorti un décret interdisant
l’utilisation des châtiments corporels dans les
écoles. En outre, il y a 15 ans, le gouvernement du
Togo a été l’un des premiers au monde à ratifier la
Convention des Nations Unis relative aux Droits de
l’Enfant, s’engageant à protéger les enfants
« contre toute forme de violence physique ou
mentale, blessure ou abus » et à s’assurer que
la discipline scolaire soit exercée « d’une
manière compatible avec la dignité de l’enfant en
tant qu’être humain ».
Cependant, les difficultés économiques du Togo
pèsent sur son système éducatif, ce qui explique que
depuis quelques décennies, la vaste majorité des
enfants des écoles primaires sont confiés à des
enseignants sans formation, souvent non payés, des
hommes pour la plupart, qui estiment, avec le reste
de la société, que les coups ont un effet bénéfique
sur les enfants. Du fait de ces mêmes difficultés
économiques, les inspecteurs sont trop peu nombreux
pour pouvoir surveiller ce qui se passe. Un
Directeur régional de l’éducation déclare: « Le
problème provient du fait que les directeurs d’école
ne nous disent pas que leurs enseignants battent les
élèves. Ils préfèrent étouffer l’affaire au niveau
de l’école, si bien que les inspecteurs n’en
entendent même pas parler. Si les parents ou les
élèves ne viennent pas nous voir, nous n’en avons
jamais connaissance ».
A plusieurs reprises, les enfants nous ont dit que
ces coups, la peur d’être battu, les empêchent
totalement de se concentrer en cours: « J’ai
juste envie de me cacher », dit une petite
fille. « Lorsque le maître est debout à côté de
moi, avec son bâton, j’oublie tout ce que je sais »,
dit une autre. Un jeune garçon de Koboyo a raconté à
Plan Togo: « Dès que (un certain enseignant)
entre dans la salle, je suis inquiet ».
Par rapport aux coups qu’ils reçoivent à l’école, le
plus effrayant, pour de nombreux enfants, c’est
qu’ils n’ont pas l’impression d’avoir fait quoi que
ce soit pour provoquer cette punition. Si les
recherches suggèrent que les jeunes enfants, en
particulier, oublient souvent pourquoi ils ont été
frappés, les recherches de Plan Togo montrent que
même les élèves du secondaire ne comprennent souvent
pas les raisons de la punition. Une jeune fille de
l’école secondaire de Sotouboua a déclaré: « Les
enseignants te battent alors que tu n’as rien fait
de mal. Tu as peur et tu rentres dans ta coquille,
tu ne participes plus du tout en classe ».
Comment peut-on justifier de tels sentiments
d’angoisse, comment peut-on les considérer comme
utiles d’un point de vue éducatif ou au niveau des
droits de l’homme ? Selon le Comité des Droits de
l’Enfant, l’organe chargé de la surveillance de
l’application de la Convention : « Les enfants ne
perdent pas leur droit d’être humain en franchissant
la grille de l’école ».
Au Togo, le problème découle du fait que de nombreux
enfants, que ce soit au sein de l’école ou dans la
soi-disant sécurité de leur foyer, sont confrontés à
la même menace de coups. Pendant ses recherches de
juillet 2005, le FAWE a demandé à 250 garçons et à
750 filles fréquentant la dernière année d’école
primaire dans la Région centrale, s’ils avaient été
battus à leur domicile pendant le mois précédent. Un
garçon sur quatre, et près d’une fille sur trois,
ont rapporté avoir été frappés à la maison, soit
souvent, soit très souvent, au cours du mois
précédant l’enquête.
L’idée qu’il est bon que les enfants soient battus
est profondément enracinée dans la société
togolaise. Voici par exemple le témoignage de
l’administrateur des écoles catholiques d’Anfouin,
qui assure à l’équipe réalisant un film pour Plan
Togo en août 2005 que « (le fait d’être frappé)
aide l’élève à étudier... Je me souviens de certains
coups que j’ai reçus à l’école, ils m’ont aidé à
prendre les leçons plus au sérieux ».
Les enseignants eux-mêmes déclarent qu’ils font
l’objet de pressions de la part des parents, pour
qu’ils frappent les enfants. Dans un village proche
de Sokodé, les enseignants de l’école primaire ont
dit à une équipe de Plan Togo qu’ils ont été
insultés par les parents après avoir arrêté
d’utiliser les châtiments corporels : « Ils nous
disent, vous ne connaissez sûrement pas votre
métier. Quel instituteur ne bat pas ses élèves » ?
Nombreux sont les parents qui estiment que les coups
portés par un enseignant sont plus efficaces. Une
mère, interrogée à côté de sa fille, a annoncé
fièrement à l’équipe du film de Plan Togo que
« il faut que cette enfant soit bien battue à
l’école, parce qu’elle est de plus en plus
indisciplinée et elle n’écoute plus personne... Elle
n’aurait pas eu son (certificat de fin d’études
primaires) si elle n’avait pas été battue. Je n’ai
rien du tout contre le fait que les enseignants
battent les enfants ».
« Nous sommes battus si nous ne travaillons pas dans
les champs de l’instituteur » :
Les élèves et le travail manuel
pendant les heures de classe
Dans tout le pays, les enseignants ont pour habitude
de demander aux enfants des écoles primaires et
secondaires d’effectuer des travaux manuels pendant
les heures de classe. Certains sont des travaux
quotidiens: le FAWE a découvert que 98 pour cent des
filles de l’école primaire et 92 pour cent des
garçons interrogés pour son enquête devaient balayer
l’école. La corvée de l’eau est une autre tâche
quotidienne qui est plus souvent confiée aux filles
qu’aux garçons (près de 78 pour cent des filles,
contre 49 pour cent des garçons dans l’étude du FAWE).
Mais les travaux manuels ne se limitent pas à la
propreté de l’école: les enfants travaillent aussi
dans les champs des enseignants. Les travaux
agricoles sont censés être limités au vendredi et le
revenu généré par le travail des enfants sert
normalement à acheter des fournitures scolaires
craie, papier, livres (toutes les écoles du Togo en
manquent, puisque l’Etat est dans l’impossibilité de
les fournir) - ou est une contribution aux dépenses
des enseignants auxiliaires, avec l’accord des
parents. Ce système est une porte ouverte aux abus,
d’où les plaintes des enfants :
« Je suis un garçon de 12 ans et dans notre école,
le maître nous inscrit souvent, surtout les plus
grands, sur une liste pour travailler chez lui ou
dans ses champs. Il appelle les noms et ceux qui
manquent à l’appel sont battus ».
« L’an dernier, alors que j’avais 16 ans, le maître
nous a demandé de travailler dans son champ, situé
à plus de 4 kilomètres. Nous avons dû y aller très tôt le matin et
travailler jusqu’à 13 heures trente. Ensuite, nous
étions si fatigués que nous n’avons pas pu nous
concentrer en classe. Je voulais me rebeller, mais
j’avais peur. Je ne voulais pas travailler pour lui,
mais si nous ne l’avions pas fait, il nous aurait
battus ».
« J’ai aujourd’hui 18 ans et j’ai quitté l’école il
y a 3 ans, parce que le maître n’arrêtait pas
d’envoyer les plus grands travailler dans ses
champs. Si tu refusais, il te frappait très dur, et
en classe il faisait comme s’il ne te voyait pas...
Sa femme, ou la femme du Directeur, venait dans la
classe, elle choisissait les firent dont elle avait
besoin pour faire la lessive ou la vaisselle ou
préparer les repas... Je suis arrivée au point où je
ne savais plus si j’étais une élève ou la domestique
des maîtres. Je n’ai pas pu me maintenir au niveau
et à la fin de l’année, j’ai échoué aux examens ».
Tous les enfants consultés par Plan Togo sont
opposés à la pratique des travaux manuels pour le
compte des enseignants. Ils considèrent qu’ils ne
vont pas à l’école pour travailler dans les champs:
ils pourraient le faire pour leur famille qui
économiserait ainsi leurs frais d’inscription. De
nombreux enfants n’ont pas de manuels scolaires et
tout ce qu’ils apprennent, c’est par les
enseignants, en classe. S’ils sont aux champs, ils
ne peuvent jamais rattraper les leçons. Ces travaux
représentent aussi une souffrance physique pour les
enfants, qui ne sont pas d’accord pour être soumis
au chantage des coups ou des mauvaises notes s’ils
ne travaillent pas dans les champs du maître. Ces
enfants sont exploités, aux termes de la définition
de l’OMS (voir Annexe 1) et ils en ont conscience:
« Parfois les enseignants et le maître nous
demandent d’aller travailler dans les champs
d’autres personnes et ils gardent l’argent ».
Cependant, de nombreux enseignants estiment qu’il
est parfaitement justifié de faire travailler les
enfants pour leur compte, vu les circonstances.
Employés par le gouvernement, les instituteurs de
l’école primaire d’un village proche de Sokodé se
sont plaints à Plan Togo que leur traitement était
fréquemment payé en retard (lorsque Plan Togo les a
rencontrés en janvier 2006, ils attendaient leur
chèque de décembre 2005, mais ils ont expliqué que
ce n’était rien, les salaires avaient souvent des
mois de retard.
Abus sexuels et harcèlement des filles au sein de
l’école
Le harcèlement et les abus sexuels infligés aux
filles au sein de l’école, de la part de leurs
enseignants, sont un phénomène tellement courant au
Togo qu’ils ont donné lieu à un lexique pour les
décrire (voir l’encadré ci-dessous). Les idées
reçues des enseignants masculins quant au genre,
leur situation de pouvoir dans la vie des élèves,
leur absence de formation et de suivi adéquat sont
autant de facteurs qui convergent de façon
dévastatrice lorsque les enseignants exercent une
pression sexuelle sur leurs élèves filles, une
activité largement décrite au Togo comme étant
« faire la cour », ce qui signifie que les
enseignants poursuivent les jeunes filles de leurs
avances. Rarement une telle expression n’a décrit de
façon aussi peu exacte la véritable nature des
échanges qui ont lieu lorsqu’un enseignant adulte,
doté du pouvoir unique de favoriser les intérêts ou
d’anéantir les espoirs d’une de ses élèves, exerce
sur celle-ci une pression sexuelle.
Lexique des abus d’enfants: les mots utilisés par
les élèves pour décrire les relations sexuelles
entre les enseignants et les jeunes filles
Plan Togo a mis en évidence certains des termes
utilisés par les élèves. Cette liste ne représente
d’après nous qu’une courte énumération des termes
employés pour décrire la réalité quotidienne de
l’école. Il est particulièrement instructif de
constater que la plupart de ces expressions sont
insultantes pour les filles; elles suggèrent donc
que l’atmosphère qui prévaut dans les écoles, par
rapport au harcèlement sexuel des enseignants, est
très largement critique des filles elles-mêmes.
Notes sexuellement transmises:
désigne les bonnes notes d’une élève, quand on pense
qu’elle a eu une relation sexuelle avec l’enseignant
Cahier de roulement:
désigne une élève censée avoir eu des relations avec
plusieurs enseignants
A3PT
(achao populaire passe partout) : une bordelle
(prostituée) qui va avec tout le monde
BF:
nom d’une marque de savon du Togo, mais
l’abréviation s’utilise dans les écoles pour
désigner une « bordelle fatiguée », une jeune
fille épuisée par ses multiples relations sexuelles
avec les enseignants
Ce lexique ne transmet cependant pas le sentiment de
solitude et la peur qu’éprouvent les élèves
courtisées par un enseignant apparemment
tout-puissant, sans scrupule et déterminé
(« opportuniste » et « sans pitié » sont
des termes utilisés par les jeunes filles
interviewées par le FAWE, pour décrire le
comportement de leurs enseignants). Les filles sont
piégées, prisonnières, parfois avec la complicité et
la collaboration active de leurs camarades qui, sous
la pression du chantage, soutiennent l’enseignant.
Voici l’histoire d’une adolescente de 16 ans, à qui
le professeur d’histoire/géographie « faisait la
cour » :
« Un jour, il m’a demandé d’aller chez lui, pendant
que sa femme était absente. Je n’y suis pas allée...
Alors il est venu chez moi, sous prétexte d’acheter
de l’alcool à ma mère. Il m’a dit: « Je te veux, et
si tu acceptes, nous pourrons sortir ensemble et
personne ne le saura, même pas ma femme ». Je lui ai
menti, je lui ai dit que j’avais déjà un petit
ami... Le lendemain matin, il est arrivé en classe
de très mauvaise humeur et il nous a dit de nous
préparer pour une interrogation surprise
(« interrogatoire flash »). Tout le monde a protesté
et il a laissé tomber l’idée, mais il n’a pas arrêté
de nous menacer de nous mettre tous un zéro. J’ai
couru après lui et je lui ai dit que ce qu’il
faisait n’était pas bien... il s’est mis encore plus
en colère et il m’a dit que je risquais d’avoir une
très mauvaise note en fin d’année. »
Les camarades d’une fille lui demandent parfois
d’avoir des relations sexuelles avec l’enseignant,
pour éviter qu’il donne des mauvaises notes à toute
la classe. Les adolescentes de Sotouboua se sont
regroupées dans une organisation d’entraide appelée
Arc-en-Ciel ont dit à Plan Togo qu’elles avaient été
dans des classes où, pour faire pression sur une
fille, le professeur punit toute la classe. Ses
camarades lui disaient : « C’est de ta faute si
nous avons tous ces ennuis. Pourquoi tu ne lui
cèdes pas ? »
L’anomalie, qui constitue un facteur majeur
d’isolement des filles, est que leurs camarades
masculins considèrent qu’elles bénéficient d’un
avantage déloyal: elles peuvent avoir des relations
sexuelles avec les enseignants et obtenir ainsi de
bonnes notes sans travailler dur, ce qui est exclu
pour les garçons. Ils se considèrent donc
désavantagés, parce qu’ils n’ont rien à proposer en
échange aux enseignants pour obtenir de bonnes
notes, si ce n’est leur travail physique dans les
champs, et ils trouvent qu’il s’agit là d’une tâche
bien plus pénible que faire l’amour avec un
professeur (ce qu’ils appellent « s’amuser »).
Dans le cadre d’un groupe de discussion élargi au
CEG Elavagnon d’Est -Mono, constitué de garçons et
de filles, il est vite apparu que bon nombre de
garçons éprouvent du ressentiment par rapport à ce
qu’ils voient comme le « privilège » des
filles et ils leur reprochent d’essayer de séduire
les professeurs. Ce sont donc les garçons qui se
posent en victimes, et non les filles; ils
s’estiment être l’objet d’une discrimination,
puisqu’ils ne sont pas en mesure d’offrir aux
professeurs des relations sexuelles.
Ils déclarent en outre faire l’objet de menaces,
s’ils sont vus dans une relation amicale avec une
fille « courtisée » par le professeur.
« J’ai été menacé pendant deux semaines par un
professeur qui voulait une fille », raconte un
garçon. Un autre a dit: « Tu ne peux pas te
permettre d’être ami avec une fille si le professeur
la courtise. Tu seras puni par lui ».
Violence sexuelle et viol en milieu scolaire
En juillet 2005, le Forum for African Women
Educationalists (FAWE) a enquêté auprès de 250
garçons et 750 filles inscrits dans les trois
dernières années de l’école primaire. Il a établi
que sept des filles avaient été violées à l’école
(le FAWE ne précise pas si elles avaient été violées
par des enseignants, des camarades de la classe ou
des garçons plus âgés). De plus, 23 filles avaient
été violées en dehors de l’école. Sur les sept
filles qui avaient admis avoir été violées dans
l’école, FAWE a découvert que deux d’entre elles
avaient souffert d’une déchirure génitale.
Il est fort probable que le nombre de filles
admettant d’avoir été violées à l’école serait bien
élevé si elles comprenaient mieux que les rapports
sexuels qu’elles « acceptent » contre une
promesse de bonnes notes ou par peur des mauvaises
notes, ou plus généralement par peur de
l’enseignant constituent un rapport sexuel forcé.
Le viol est reconnu et pénalisé par l’Article 87 du
Code pénal togolais, mais il n’est pas reconnu comme
tel dans la loi n°84 du 16 mai 1984, celle qui
interdit des « relations sexuelles continues »
entre les enseignants et les élèves.
Qu’advient-il des enseignants qui violent leurs
élèves? Le Professeur Amenyedzi et le Juge Kounte
ont mis au jour plusieurs affaires documentées par
la police. Dans une de ces affaires qui remonte en
2002, une fillette de 11 ans avait été violée par le
Directeur de l’école. Sa tante l’a emmenée à
l’hôpital et il est apparu que c’était la deuxième
fois que le Directeur violait la fillette. Lorsque
les autorités se sont rendues dans l’école, le
Directeur s’était déjà enfui au Ghana.
Dans une autre affaire, une fillette de 13 ans d’un
village proche d’Aného s’est plainte en 2004 à sa
mère d’avoir été violée régulièrement par son propre
père et par son professeur de mathématiques. Le père
et l’enseignant ont tous deux admis avoir violé la
fillette, mais ni l’un ni l’autre n’a été inculpé et
jugé; les documents officiels font état du fait que
« l’affaire a été résolue en dehors du tribunal,
à la demande des parents » (alors que l’un des
parents était l’un des violeurs). La jeune fille a
été soumise à un test de dépistage du SIDA et elle a
ensuite quitté le village, ce qui a mis fin à
l’affaire.
Amenyedzi et Kounte ont établi que les parents ont
arrêté les poursuites dans plus de la moitié des 51
cas de viol d’élèves scolarisées dont ils ont
retrouvé des dossiers de police (la plupart de ces
viols ont eu lieu en dehors de l’école). « En
général, tout le monde sait qui a commis le viol »,
disent-ils. « C’est un cousin ou un voisin. La
famille ne veut pas rompre avec ces personnes, alors
elle trouve un accommodement. Très souvent, cela
signifie simplement que la famille de l’auteur du
viol paie les frais médicaux de la victime ».
Mais, s’interrogent-ils, qu’en est-il de la victime?
Quel type de réparation accorde-t-on à une fillette
de 12 ans violée par son professeur, quand cela se
résume à un échange d’argent entre l’auteur et ses
parents? Une enfant de moins de 13 ans n’a pas
d’existence juridique, indiquent-ils. Il faut que
quelqu’un prenne la défense des enfants victimes de
viols et selon eux, les juges devraient poursuivre
les affaires, que les parents le souhaitent ou non.
A suivre
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