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1er mars 2006

 
[ No 62: 1er mars 2006]
28 février 2005-28 février 2006: Il y a un an que la CEDEAO sacrifiait les Togolais au profit du clan Gnassingbé et de la France

 

Suite au coup d’Etat du 05 févier 2005 opéré par la soldatesque au profit de Faure Gnassingbé, des réactions avaient fusé tant de l’intérieur que de l’extérieur du pays. La CEDEAO avait réagi à la hauteur de l’attente des opinions africaine et internationale en condamnant sans réserve le coup d’Etat et en engageant un combat avec une fougue que l’on ne lui connaissait pas pour que non seulement toute la Constitution soit restaurée mais que l’on s’engage sur le chemin d’une refondation sans exclusive de la démocratie au Togo. On se souvient qu’à l’époque, le N°1 nigérian, Olusegun Obasanjo, qui ne tarissait pas de dénonciations, avait menacé d’intervenir militairement au Togo si Gnassingbé fils ne se retirait pas du pouvoir. Cette fermeté africaine était un démenti formel aux propos du ministre belge des Affaires Etrangères qui faisait quelques jours plus tôt à propos de la crise congolaise « le constat de l’incapacité de la classe politique africaine à être à la hauteur des défis que doit affronter le continent noir ».

La volte-face de la CEDEAO

Mais quelques jours plus tard, la CEDEAO lâcha du lest et passa même un deal avec le clan Gnassingbé. Avant même le retrait de Faure Gnassingbé du pouvoir le 25 février 2005, le communiqué levant les sanctions contre les putschistes du Togo circulait déjà à Lomé. La trahison avait été tellement patente que la CEDEAO n’avait plus rien dit sur le fait que Natchaba Fambaré n’ait pas été replacé à la présidence de l’Assemblée nationale pour assurer l’intérim, le fait que contrairement aux prescriptions de la loi fondamentale, ceux qui l’ont violée n’aient pas été sanctionnés, le fait que l’un des instruments du putsch, la Cour Constitutionnelle, ait été gardé en l’état comme institution devant valider en dernier recours les consultations à venir.

Ainsi, le 28 février 2005, le président en exercice de la CEDEAO, le Nigérien Mamadou Tandja, le président malien Ahmadou Toumani Touré, et le ministre nigérian des Affaires étrangères engouffrés dans leur boubou étaient venus à Lomé pour une mission de bons offices. Et c’était seulement au cours de cette mission que les Togolais et les partis de l’opposition apprendraient que le choix d’Abass Bonfoh pour assurer l’intérim serait aussi celui de la CEDEAO. Pour la CEDEAO, le retour à l’ordre constitutionnel avait commencé le jour du retrait de Faure et les deux mois qui vont suivre, c’est-à-dire le 24 avril, les Togolais devaient aller aux urnes pour élire le vrai successeur de feu Eyadema. Mise devant le fait accompli, l’opposition n’avait qu’à adhérer à un accord falsifié sur « les principaux points de divergence concernant les élections ». Dans la foulée, le Nigérien Maï Manga Boukar avait été nommé comme facilitateur appuyé par quelques soi-disant experts électoraux. Mission accomplie pour la délégation et le président malien ne pouvait qu’aller au Port autonome de Lomé pour inaugurer l’entrepôt de son pays. « Je suis obligé de faire confiance à la CEDEAO quoique les Togolais aient le sentiment d’avoir été trahis. Je suis là pour porter leur sentiment parce qu’ils vivent dans cette situation. Je suis là également pour témoigner que la CEDEAO n’a pas fait jusqu’au bout ce qu’elle aurait dû faire pour que les choses se passent mieux au Togo. Elle a bien démarré mais elle a lâché la pression trop vite », s’était plaint Kofi Yamgnane dans une interview accordée au journal « Nouvel Observateur » du 25-03-05.

La vraie pagaille

Après ce marché de dupe, le processus électoral avait été enclenché. Fidèle à ses habitudes, le pouvoir fut le premier à violer les accords du 28 février 2005. Les dénonciations et les jérémiades de l’opposition ne tombaient que dans les oreilles de sourd. La CEDEAO venue pour aider les Togolais s’était vite transformée en un organe supérieur de la vie politique du pays et prenait fait et cause pour le clan. A preuve, le 21 mars 2005, Maï Manga Boukar avait proposé à la coalition une autre version du protocole d’accord qui ne fait plus mention de membre à part entière des comités de révision des listes électorales mais de représentant à titre d’observateur. Cette acrobatie, il l’avait faite avec la complicité du Secrétaire Général de la CEDEAO, le Ghanéen Mohammed Ibn Chambas. Et ce n’était qu’en pleine opération de révision des listes électorales qu’un « protocole d’accord entre les partis politiques de la majorité et de l’opposition sous l’égide de la CEDEAO » avait été signé le 29 mars 2005. Mais le RPT avait déjà verrouillé le système et les représentants de l’opposition s’étaient confinés dans le rôle d’observateurs. Ces opérations de révision des listes avaient entraîné des manifestations violentes tant à Lomé qu’à l’intérieur du pays. Tandja et ses ouvriers n’étaient nullement émus par ces événements. Ils étaient même indifférents aux incidents survenus pendant la campagne électorale. Ne pouvant plus supporter le « génocide » qui se profilait à l’horizon, celui qui était en charge du scrutin, le ministre de l’Intérieur, François Esso Akila Boko, jeta l’éponge le 22 avril 2005. Mais Mamadou Tandja et les siens le qualifièrent d’« irresponsable » et maintinrent la date du scrutin. « Manière de voyou », avait dit à l’époque un conducteur de taxi-moto visiblement dépité par l’attitude de Tandja. La Communauté d’Eglises en mission dénonçait dans un communiqué daté du 23 avril 2006 : « Nous nous étonnons de l’étrange manière dont la CEDEAO dit accompagner la situation politique au Togo. Pour nous, le fait que la CEDEAO apporte sa contribution dans ce processus de recherche d’une solution à la crise, ne lui donne pas un droit de tutelle sur le Togo. Elle ne peut donc pas fonctionner par « diktat » en s’adressant aux Togolais. La crise politique n’enlève pas au Togo et au peuple togolais le statut de la nation souveraine ». La suite des événements avait donné raison au ministre. « Alors que les premiers résultats sortis des urnes donnaient 75 à 80% en faveur du candidat de l’opposition Emmanuel Akitani, alors que les urnes sont volées par les militaires, brûlées, et que pendant plus de 24 heures le pays vit dans une coupure totale des télécommunications, la CEDEAO considère que ce sont des élections normales », constatait à l’époque le défunt président de Survie, François-Xavier Verschave. Qu’est-ce qui avait pu sous-tendre cette compromission de l’institution ouest-africaine ?

Des pressions et de la corruption

En effet, le Togo est un pays qui est tenu par la France depuis 1963 à tous les points de vue et notamment en ce qui concerne l’armée et les services secrets. L’Elysée avait fait tout  ce qui était de son pouvoir pour faire revenir le clan au pouvoir. A en croire plusieurs sources, la date du 24 avril pour la tenue de l’élection présidentielle aurait été proposée par la France pour prendre de cours l’opposition et empêcher l’Union Européenne de participer aux préparatifs du processus électoral. Ainsi, la CEDEAO, qui avait eu un rôle très positif au moment du coup d’Etat de Faure Eyadema, avait depuis, sur les  pressions directes de l’Elysée, notamment auprès de son président nigérien Mamadou Tandja, accepté toutes les manipulations du scrutin. François-Xavier Verschave racontait : « Nous avons des témoignages sur ce harcèlement incessant de la part de l’Elysée auprès des chefs d’Etats africains de la CEDEAO, en particulier les francophones. Et il n’y a que cela qui puisse expliquer ce retournement incroyable de la position de la CEDEAO. […] La France dispose de beaucoup de moyens de pression. Ces pays, notamment, dépendent de l’aide publique française ».

            En outre, il se raconte que de gros sous avaient circulé dans les sphères de l’institution ouest-africaine. Tous ceux qui étaient impliqués dans le processus électoral en avaient eu pour leur compte. « Vous croyez que les actes de Maï Manga, Ibn Chambas, Adrienne Diop et consorts étaient gratuits. Ils n’auraient pas dû se compromettre jusqu’à ce point s’ils n’avaient eu rien  en retour », nous avait déclaré à l’époque un diplomate en poste à Lomé. De plus, un américain parlant de François Boko  révélait : « L’ambassadeur a dit qu’il avait parlé avec le Général Tchangas de la CEDEAO et sous confidence lui a révélé qu’il était en contact avec François et lui a demandé si la CEDEAO pouvait garantir sa sécurité hors du Togo. Tchangas a dit non et a informé immédiatement les autorités togolaises. François a dit que la famille a payé 3 millions de dollars à Tchangas pour assurer que les élections seront tenues et que le fils du président gagnera ».

            Voilà comment Mamadou Tandja et consorts avaient foutu du bordel au Togo. Ils avaient prouvé que les nègres ne sont bons à rien et sont prompts à sacrifier leurs propres frères pour le bonheur et les intérêts de la France de Chirac. La CEDEAO avait donc fait tuer entre 400 et 500 Togolais et contraint au moins 40 000 à l’exil sans oublier les nombreux blessés et  dégâts matériels.

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