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Ce sera dans quarante huit heures
un an et c’était à la surprise
générale, le ton martial et
comiquement ému de Koffi Sama,
alors Premier ministre du Togo,
martelait sur les ondes de la
télévision nationale, la mort de
celui qui, 38 ans durant, aura
marqué d’une main de fer,
l’histoire contemporaine du pays.
Tout le monde savait le Général
Eyadéma malade depuis des mois et
ce n’est pas le voyage estival
italien de 2003, malgré le démenti
formel du gouvernement, qui avait
rassuré les observateurs de la
vie politique togolaise.
A l’époque, ceux qui arpentaient
les salons feutrés de Lomé 2, la
résidence d’Eyadèma, ont souvent
vu le Général s’endormir lors des
audiences. La plupart des
diplomates accrédités à Lomé, les
ministres du gouvernement et des
visiteurs du «vieux», ont
eu à faire état de sa fatigue
généralisée et de sa propension à
distraire ses interlocuteurs par
son soudain sommeil et son réveil
qui le met en déphasage avec les
dossiers en cours de traitement.
D’après certains médecins dont son
médecin traitant qui est un
officier de l’armée togolaise, la
subite dégradation de l’état de
santé du Général Eyadéma est en
partie due à sa participation aux
fêtes de fin d’année 2004 et aux
manifestations du 13 janvier 2005
au cours desquelles le défunt
président ne s’était pas du tout
bien reposé comme on le lui avait
conseillé. A ces causes, s’ajoute
son inobservation d’un régime dû
à son état.
C’est ainsi que Eyadèma, aux
premières heures de la matinée du
samedi 05 février 2005, a subi une
attaque cardiaque et a dû perdre
connaissance. Son médecin appelé à
son chevet a conseillé de le
transférer en Israël dans un
hôpital spécialisé pour qu’il
subisse des soins appropriés.
Hélas! Il n’atteindra jamais sa
destination puisqu’il était décédé
au-dessus du ciel tunisien. C’est
alors que toutes les tractations
pour sa succession vont commencer
depuis l’aéroport de Tunis où une
escale technique avait été
effectuée.
De Tunis à l’aéroport de Lomé
Après le plein de carburant du
Boeing présidentiel, ceux qui
accompagnaient le malade en
Israël, avaient commencé à
échafauder des plans. Dans
l’appareil, outre la femme
officielle du Général, se
trouvaient le Général Gnofame, un
des piliers de la maison,
l’ex-griot maison, celui-là qui
d’après beaucoup de sources va
jouer un rôle prépondérant dans la
falsification des documents que
les fils Gnassingbé vont brandir
aux officiers comme testament
d’Eyadèma. Il sera également le
scribe qui allait pondre les
communiqués et les réactions à
peine voilées de menaces et
d’intimidations à l’endroit du
peuple togolais et de la
communauté internationale. Bien
sûr que Faure et son demi-frère
Kpatcha Gnassingbé se trouvaient
aussi dans l’avion présidentiel
togolais.
La petite histoire raconte que,
sitôt le décès de leur père
constaté, l’actuel locataire du
ministère de la défense, habitué
au forcing, aurait affirmé que lui
seul connaît mieux son père, les
entrées et les sorties de sa
colossale fortune, et surtout sa
puissance – entendez par là
gris-gris - que ses autres frères
et qu’il lui revient de droit de
lui succéder. Il aurait également
prétexté qu’il maîtrise les
principaux officiers de l’armée et
principalement, ceux qui
détiennent les commandements des
unités stratégiques. Une vive
altercation aurait donc suivi
entre les deux frères. Finalement,
la première dame serait intervenue
pour les départager et attribuer
la succession au «trône» à
l’actuel locataire, tout en
précisant que le «vaincu»
devrait assister le «vainqueur»
dans la gestion du pouvoir.
Ainsi naquit le «bicéphalisme»
des deux frères au mépris de tous
les principes établis et reconnus
par la loi fondamentale qui régit
la 4è République togolaise.
Revenus à Lomé, le décès d’Eyadèma
devrait tout d’abord, être gardé
secret, en attendant d’user de la
force et de la ruse pour faire
consommer la succession du fils
aux officiers de l’armée
togolaise, ceux-là, qui, en
réalité, détiennent le véritable
pouvoir au Togo. Ils seront donc
convoqués le jour même pour 18
heures Gmt à Lomé 2, la résidence
qui, depuis longtemps, sert de
palais présidentiel au Togo, pour,
leur a-t-on dit, annoncer la mort
d’Eyadéma et transmettre du même
coup, un message que ce dernier
aurait laissé à leur attention. En
fait, c’était un véritable
guet-apens.
Un piège tendu aux officiers
à Lomé 2
Avant de convoquer les officiers à
Lomé 2, ceux de la famille et du
clan ont été, avant même les
supérieurs hiérarchiques, informés
de la nouvelle du décès du Général
et appelés à mettre sur pied un
dispositif militaire dissuasif
autour et dans l’enceinte de la
résidence de Lomé 2, de même qu’à
certains points névralgiques de la
capitale.
On soupçonnait d’ailleurs certains
officiers d’être capables de se
désolidariser du diktat qu’on
allait leur imposer. Ceux-là,
physiquement, devraient
«disparaître». On dit même
qu’un plan avait été concocté et
visait à éliminer physiquement ces
officiers des forces armées
togolaises.
Une fois à Lomé 2, les officiers
seront amenés, non pas dans la
salle d’audience, mais dans le
bureau d’Eyadèma. Ils seront même
surpris de remarquer la présence
des caméras et des journalistes de
la TVT dans la salle d’attente du
bureau du défunt.
Après la présentation des
condoléances, Zakari Nandja, Chef
d’Etat Major des FAT a été convié
à lire une lettre dont la
paternité lui serait imputée,
lettre dans laquelle il convierait
tous les officiers, sous-officiers
et soldats de rang à obéir aux
ordres de son fils Faure qu’il
aurait désigné avant sa mort pour
lui succéder (il est important de
remarquer qu’ici, j’utilise le
conditionnel, car en réalité selon
des témoignages, des
investigations et des
recoupements, il s’est avéré que
le document présenté était un faux
et le scénario que jouaient les
officiers, un montage élaboré par
les deux frères et le scribe dont
j’ai parlé plus haut).
Le Général Nandja avait alors
demandé un retrait des officiers
pour qu’ils se consultent et
réfléchissent sur la nouvelle
donne politique qui s’annonce et
également voir dans quelle mesure
il faudrait faire avaler en
douceur cette succession au peuple
togolais pour éviter tout
débordement qui conduirait à une
tragédie.
C’est alors qu’intervient un
autre Général, Tidjani qui
réplique dans le sens contraire de
la proposition du chef d’Etat
major. Pour lui, il n’est pas
question d’une quelconque
réflexion. Il fallait tout de
suite faire allégeance et remettre
le commandement de l’armée dans
les mains de Faure. En tant que
Ministre de la défense et donc le
patron des FAT, il se mit au
garde-à-vous et invita ainsi tous
les autres officiers à faire comme
lui. Qui pouvait alors dans cette
situation refuser d’obéir, de peur
d’être suspecté et qu’une fois
sorti du bureau, se voir
interpeller et conduit vers une
destination fatale?
Entre temps, le griot maison qui
faisait le va-et-vient entre la
salle d’attente du bureau
d’Eyadèma et un autre bureau où il
rédigeait les communiqués que
Koffi Sama et Zakari Nandja
allaient lire à la télé à 20
heures et l’ordre de fermeture des
voies aériennes et terrestres du
Togo, fit entrer dans le bureau où
a lieu le huis clos entre Faure,
Kpatcha et les officiers, ses
administrés de la TVT pour filmer
l’essentiel de ce qui sera la
grande menace à l’endroit du
peuple, c’est-à-dire les officiers
se mettant en garde-à-vous,
saluant les enfants Gnassingbé.
Le coup était alors consommé, les
officiers peuvent rejoindre,
certains leurs bureaux, d’autres
leurs unités, prêts à intervenir
en cas de débordement à l’annonce
de la nouvelle du décès au peuple.
Maintenant que l’armée est
«verrouillée», on peut faire
entrer dans la danse les
politiques. Koffi Sama peut donc
faire un tour à Lomé 2 prendre et
signer les communiqués officiels,
pendant qu’on planchera sur le cas
Natchaba et donc de la succession
constitutionnelle.
Charles Debbasch, un mercenaire au
service du clan
Ayant appris le décès du Général
depuis Paris où il se trouvait
pour des soins de santé, le
président de l’Assemblée nationale
de l’époque, Fambaré Ouatara
Natchaba, prit le premier vol Air
France en destination de Lomé pour
jouir de ses prérogatives
constitutionnelles. Mal lui en
pris, car lorsque les autorités
aéroportuaires avaient annoncé
l’arrivée de l’avion qui le
transportait à Lomé, c’est en
chœur que les fils Gnassingbé,
aidés de certains généraux et de
l’incontournable scribe,
répondirent qu’il faut appliquer
dans la lettre le communiqué
interdisant l’accès au territoire
à tout appareil, fusse même celui
dans lequel se trouve le
successeur constitutionnel
d’Eyadema. C’est ainsi que
Natchaba se retrouva au Bénin.
Mais craignant la réaction de la
communauté internationale, Charles
Debbasch, le tripatouilleur des
textes constitutionnels au Togo,
eut une idée comme il en a le
secret.
Comme il faudrait coûte que coûte
destituer Natchaba, Debbasch fit
convoquer une session
extraordinaire de l’Assemblée
nationale au cours de laquelle la
Constitution subit un charcutage
qui permit de constater la vacance
de la présidence de l’Assemblée.
Tout le monde connaît la suite.
Un ex-député du RSDD, le parti de
Harry Olympio, aujourd’hui exilé
aux Etats-Unis, un témoin du
tripatouillage de la Loi
fondamentale, lors de notre
enquête, nous a affirmé que les
députés avaient subi des pressions
fortes et des menaces à peine
voilées de la part des relais du
pouvoir au sein de l’hémicycle et
du mercenaire constitutionnel
Charles Debbasch, qui au moment
des faits, alignait apartés et
réunions dans les bureaux de Abass
Bonfoh, le premier vice-président
de l’Assemblée nationale qui sera
appelé à assumer l’intérim du
pouvoir.
Finalement, Natchaba lui-même
s’est fait prendre au piège de ses
amis d’hier et d’aujourd’hui.
Pendant longtemps, ce personnage a
refusé toute application positive
et dynamique des 22 engagements en
vue d’aller vers l’organisation
des législatives anticipées que
proposait l’Union européenne,
uniquement dans le but de garder
le perchoir et de continuer à être
le dauphin constitutionnel du
Président Eyadèma. Natchaba
répétait au défunt et à qui
voulait le croire, qu’organiser
les législatives entamait la
souveraineté nationale. Il a
réussi sa manipulation et est
resté le dauphin constitutionnel
jusqu’à la mort de son mentor,
mais c’était sans compter avec la
gourmandise politique des enfants
Gnassingbé dans les bras de qui
d’ailleurs, il reviendra non sans
contrepartie d’espèces sonnantes
et trébuchantes qui l’ont fait
rapidement ravaler ses prétentions
d’assurer l’intérim. Comme le
ridicule ne tue pas, il se
présenta Coran en main à Lomé 2,
Coran sur lequel il prêta serment
de servir désormais les enfants
Gnassingbé.
Un an après, les auteurs du coup
d’Etat du 5 février sont toujours
au pouvoir et ne sont pas prêts à
le lâcher, à en croire les
déclarations de Faure devant les
journalistes nationaux et
internationaux à Kara le 07
novembre dernier «…
l’alternance n’est bonne que pour
arriver au pouvoir. Le reste du
temps, il faut envisager que le
peuple, au nom de la stabilité,
puisse accorder plus de deux
mandats…». Cette confession à
elle seule suffit pour comprendre
la portée de l’acte gravissime du
5 février et les réelles
intentions du clan qui, de fait,
se fait passer aujourd’hui pour
des maîtres qui, président aux
destinées des pauvres populations
togolaises.
Tout de même quelques remarques.
La Constitution, celle-là même qui
a été charcutée plusieurs fois par
le RPT, exige un sursaut
républicain de chaque citoyen
togolais lorsque les institutions
de l’Etat sont en danger. Cette
même loi fondamentale recommande
de ne pas toucher à un seul iota
du contenu de celle-ci en cas de
vacance de pouvoir. La violation
de ces dispositions
constitutionnelles constituent des
crimes contre le peuple togolais
et doivent de ce fait, être
sévèrement sanctionnées. Ici
resurgit la question de
l’impunité. Les auteurs de
l’ignoble acte du 5 février
doivent-ils continuer à narguer le
peuple même s’ils se nomment
Gnassingbé? Ou s’ils sont des
hauts gradés de l’armée togolaise?
Le dialogue qu’on prône et la
réconciliation qui doit en être
l’émanation ne pourraient se
réaliser si des réponses ne sont
pas données à ces questions. La
réconciliation actuellement
claironnée doit être un processus
qui corrige les tares du système
actuel. Elle doit être la mise en
commun des énergies qui est une
exigence pratique dans ce pays où
personne ne veut perdre la face.
Elle est de loin préférable à un
scrutin pour l’instant. La
situation togolaise en l’état
actuel n’est pas encore prête à
permettre un processus électoral
crédible.
Les méthodes utilisées par le clan
Gnassingbé pour s’accaparer du
pouvoir représentent un acte de
gangstérisme. Dès lors, le
dialogue peut-il corriger cette
tare de l’histoire du Togo? Si oui
les conclusions d’une telle assise
vont-elles être appliquées par un
système dans lequel on se croit
au-dessus de toute loi? La
violence entraîne la violence
dit-on. Celle-ci doit-elle
s’imposer comme une évidence pour
contrer la brutalité de réaction
de la monarchie de fait qui règne
au Togo? A chaque citoyen togolais
d’y réfléchir.
Enquête réalisée par Innocent
SOSSOU |