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Depuis le déclenchement de la lutte pour
l’instauration de la démocratie au Togo, beaucoup
d’eau a coulé sous les ponts de la vie politique
togolaise. L’ordre ancien a adopté une apparence
démocratique. Ainsi les forces de changement ont
imposé à Eyadema le partage du pouvoir avec un
premier ministre, chef du gouvernement. Cette idée
est enfin consacrée dans notre loi fondamentale. Par
conséquent, la Constitution togolaise dispose donc
en son article 78 : « Avant son entrée en
fonction, le Premier Ministre présente devant
l’Assemblée Nationale le programme d’action de son
gouvernement. L’Assemblée Nationale lui accorde sa
confiance par un vote à la majorité absolue de ses
membres. »
Depuis la fin de la Conférence Nationale Souveraine,
huit Premiers ministres se sont pliés onze fois à
cet exercice par lequel onze gouvernements
successifs ont tenté de résoudre la crise qui secoue
le pays depuis le 5 octobre 1990, onze gouvernements
en moins de seize ans. Qu’est-ce que ces divers
gouvernements ont contribué au développement du
pays ? Quel impact le caractère éphémère de ces
gouvernements produit sur le pays ? La succession
des Premiers ministres est-elle un symbole
d’alternance démocratique ?
Les constants changements de gouvernement qui se
produisent au Togo traduisent une instabilité
politique. Les gouvernements ont une durée de vie de
moins de 15 mois et les Premiers ministres qui
excellent en beaux discours n’ont jamais réussi à
mettre leur programme d’action en œuvre. Dans les
circonstances normales et conformément aux
dispositions de la Constitution il aurait fallu
cinquante cinq ans pour que le pays ait onze
gouvernements.
Le
régime despotique qui s’est installé au Togo depuis
des décennies continue de résister aux efforts
d’alternance que déploient les forces de changement.
La résistance que le régime oppose au changement
entraîne des approches de solution qui nécessitent
de fréquentes formations de gouvernement pour
désamorcer les tensions.
L’instabilité politique a pour corollaire l’inertie
dans le domaine du développement socioéconomique.
Lorsque de nouveaux ministres prennent fonction, ils
se préoccupent avant tout d’eux-mêmes : ils
cherchent à satisfaire leurs propres ambitions étant
surtout convaincus que leur mandat est de courte
durée. Certains ne parviennent même pas à organiser
des réunions avec le personnel de tous les
départements qui relèvent de leur tutelle avant la
prochaine passation de service. Les plus habiles
nomment rapidement leurs amis et parents à des
postes de responsabilité juteux avant de s’en aller.
Les vrais problèmes du pays ne relèvent guère de la
liste de leurs priorités. Dans ces conditions il se
développe un esprit de laissez-aller dans les
départements ministériels. Les services sont devenus
des lieux de tourisme pour certains et des
entreprises privées pour d’autres. Plus grave,
certains sont devenus des professionnels dans le
détournement des biens publics car il n’existe aucun
contrôle de l’utilisation des fonds et matériels mis
à la disposition des responsables de service. Au
sein de la grande majorité il se développe une
culture d’absentéisme chronique et de lassitude
morbide. Ces comportements coupables finissent par
miner les efforts de développement à tous les
niveaux.
Le
développement doit être compris comme un processus
multidimensionnel qui peut entraîner des changements
fondamentaux dans les structures sociales, et dans
les attitudes populaires, et surtout dans les
institutions nationales en vue d’accélérer la
croissance économique, réduire les inégalités et
tenter d’éradiquer la pauvreté absolue dans le pays.
Si
on analyse à fond, à la lumière de cette définition,
tout ce qui se fait depuis le déclenchement du
processus démocratique, on se rend compte que le
pays tourne en rond dans un éternel recommencement
au détriment des efforts de développement.
L’instabilité politique est très néfaste pour le
développement. Elle occasionne la fuite des capitaux
et décourage les investisseurs. Cette préoccupation
a poussé Adoboli à déclarer devant les représentants
du peuple ce qui suit :
« L’économie et la politique sont un binôme
inséparable. L’une est pour l’autre ce qu’est la
tête pour le corps. Il est inutile de rappeler ici
l’effet désagréable pour le corps lorsqu’on a les
maux de tête ou vice versa. L’ennemi n°1 de la
croissance économique est constitué par
l’instabilité politique et la peur de l’avenir ».
Il
est donc clair que la politique est le socle
principal sur lequel repose tous les autres aspects
de la vie d’une société. La grande paupérisation que
connaît le Togo est l’une des conséquences de la
mauvaise gouvernance des ressources du pays. Cette
mauvaise gouvernance est encouragée par la politique
chaotique que mène le régime instauré par le
Rassemblement du Peuple Togolais depuis des
décennies. La politique du régime entrave la mise en
œuvre des programmes des divers gouvernements
éphémères comme en témoigne le cri d’un premier
ministre pur produit du parti unique, Gabriel
Agbéyomé Kodjo :
« Il faut que notre façon de gouverner change, car
le monde de 1963 ou 1967 n’est plus celui dans
lequel nous vivons aujourd’hui. Il nous faut
réinventer de nouvelles méthodes de gestion de la
cité qui libèrent les énergies, qui récompensent les
efforts et accordent une place au mérite. Il suffit
de regarder autour de nous. A mon humble avis, les
bases de cette politique demeure la primauté du
droit sur la volonté du prince, la justice sur
l’arbitraire, l’égalité des chances, le respect des
droits de l’homme et de la vie humaine et la
construction d’une démocratie saine. »
De
ce qui précède, il apparaît clairement que tous les
gouvernements posent toujours de bons diagnostics
pour les maux qui minent notre pays. Ce qui leur
manque généralement c’est la latitude de pouvoir
appliquer les mesures qu’ils préconisent dans leurs
discours programmes. Le régime est resté sourd au
cri de changement du peuple. C’est pourquoi le
premier ministre Kwassi Klutsè s’est écrié devant
les députés en ces termes :
«
Allons-nous réussir en cette fin de siècle à
objectiver notre envie certaine de vivre ensemble,
notre aspiration à la fraternité et à la solidarité
autrement que sous la forme de contradictions
ethniques, de querelles politiques et d’un Etat au
fonctionnement archaïque ? Pouvons-nous trouver un
autre miroir à notre sens de communauté et à nos
idéaux ? Pouvons-nous recentrer le rôle de l’Etat
sans renoncer à l’impératif d’assurer l’égalité des
chances des citoyens et la sécurité de chacun ? »
La
crise que traverse le Togo est une crise essentielle
car elle affecte la racine pivotante de notre arbre
social. La politique, cette façon de conquérir et
d’exercer l’autorité dans la gestion des affaires de
la cité nous concerne et nous affecte tous. Nous ne
pouvons pas et nous ne devons pas rester
indifférents.
Les gouvernements de complaisance qui se forment
chaque fois que la dictature triche et impose sa
volonté au peuple pour conserver le pouvoir affecte
la société et retarde les efforts de développement.
Les multiples et éphémères gouvernements qui se
succèdent depuis que les Togolais ont enclenché la
lutte pour l’instauration de la démocratie, ne
constituent pas la véritable solution à la crise que
traverse le pays. Ils servent juste à légitimer les
coups de force du régime en place. Les questions de
développement sont mis en veilleuse. Les
gouvernements constituent des ornements car ils ne
disposent d’aucun moyen pour agir sur les affaires
du pays. Cette incapacité d’agir créée et entretenue
par le régime a fini par révolter plus d’un
notamment Agbéyomé Kodjo, un fidèle adepte du culte
du RPT qui s’est indigné en ces termes :
« …D’autres dysfonctionnements non moins pernicieux
affectent l’efficacité de l’action publique
notamment la forte allégeance requise des membres du
gouvernement tout comme des directeurs des sociétés
d’Etat envers la personne du Président de la
République , ce qui les oblige à ne rendre compte de
leurs actes qu’au chef de l’Etat, faisant ainsi de
la fonction du Premier Ministre un ersatz
administratif au mépris des dispositions de la loi
fondamentale de notre pays notamment dans ses
articles 76 et 78.
Ces articles donnent au Premier Ministre le pouvoir
de déterminer et conduire la politique de la nation,
de diriger l’action du gouvernement et coordonner
les fonctions de ses membres.
Or
le Président de la République agit comme si nous
étions dans un régime d’exception, assurant le
contrôle des trois pouvoirs exécutif, législatif et
judiciaire »
Le
régime qui régente le pays depuis des décennies est
une autocratie, un véritable ennemi du progrès ;
or le développement est étroitement lié au progrès.
Les premiers ministres ne jouent que le rôle
d’enjoliveur politique. Pour aller de l’avant, les
Togolais doivent cesser de tourner en rond en se
voilant la face que tout va bien sous nos cieux. Le
caractère éphémère des gouvernements constitue une
sérieuse entrave aux efforts de développement. Nous
devons nous joindre à Kwassi Klutsè pour reprendre
la question qu’il s’est posée devant les députés
lors de la présentation de second discours-
programme en moins de deux ans au poste de premier
ministre :
« Quelle idée avons-nous de notre nation, de sa
place dans le monde et de son avenir ? »
La
réponse à cette question réside dans une prise de
conscience effective et dans une volonté politique
affirmée de résoudre définitivement la crise que
traverse le pays. Pour ce faire tous les Togolais se
doivent d’adhérer à la vision de Eugène Koffi
Adoboli, vision qu’il a exprimée ainsi lors de
l’ouverture du dialogue inter togolais de 1999 :
« Le dialogue inter togolais qui s’ouvre à
l’instant même s’inscrit dans la recherche des
solutions à la situation de crise que connaît notre
pays depuis bientôt neuf ans et qui a entraîné dans
son sillage des difficultés de tous ordres,
politique, économique et social. La rencontre de ce
jour doit nous permettre de nous retrouver, de nous
concerter, de nous pénétrer, de réfléchir ensemble
sur l’avenir de notre pays et de proposer des
solutions communes à la situation de crise que nous
vivons étant donné que toute politique vise le
bien-être de la population. Nous pensons que ce qui
nous unit dépasse de loin ce qui nous oppose. »
En
effet, le Togo est notre patrimoine commun. Il ne
cesse de se désagréger depuis que nous nous sommes
engagés dans un processus bloqué qui s’est inscrit
dans la logique de Sisyphe. Le régime continue de
faire plus de tort au pays en multipliant les
gouvernements éphémères. Tout le monde semble
admettre que le pays n’avance pas. C’est en réalité
ce qu’a voulu souligner Kwassi Klutsè en ces
termes :
« Enfin, et je le dis avec beaucoup d’amertume,
parce que les réformes politiques entreprises et qui
devraient être poursuivies en vue de bâtir
définitivement le socle de l’Etat de droit, se
heurtent encore à des égoïsmes non exprimés, à des
mentalités parfois sectaires et à des difficultés de
communication. »
Sur tous les plans le pays régresse. Nos routes
n’existent que de nom ; elles sont devenues de
véritables tombeaux ouverts et des traquenards aux
usagers. L’éducation qui est le principal socle de
développement est négligée. On y constate un manque
d’infrastructures et de personnel. Au niveau
universitaire c’est un véritable drame : les
amphithéâtres sont devenus trop exigus pour une
population estudiantine sans cesse croissante. Les
étudiants sont obligés de se rendre sur le campus
entre 3 et 4 heures pour avoir une place assise au
cours. Dans le domaine de la santé, une autre
composante très importante du développement, les
infrastructures sont devenues très vétustes ; les
formations sanitaires manquent de personnel, de
produits pour les premiers soins aux pauvres
citoyens ; les centres de santé sont devenus de
véritables « mouroirs ». Malgré tout cela le
régime se moque des populations qui croupissent sous
le poids de la misère. Agbéyomé Kodjo s’en est
indigné :
«
En dépit des difficultés économiques que traverse
notre pays depuis une dizaine d’années , de
l’isolement financier et quasi diplomatique de notre
pays , le régime ne continue pas moins de mener une
politique dispendieuse au mépris des souffrances et
de la misère de nos compatriotes. »
Pour libérer le peuple, le régime doit cesser les
rafistolages éternels qu’il organise pour endormir
la population. Il faut résoudre la crise par une
prise de conscience comme l’a souligné Adoboli :
«
Notre pays est confronté à plusieurs défis notamment
politique, socio-économique et diplomatique. Ces
défis sont de taille et nous invitent donc tous à
une véritable prise de conscience, à une ferme
volonté et à un amour profond pour notre patrie. »
L’avenir et le développement du Togo dépendent d’une
sincère prise de conscience et d’une forte dose de
patriotisme. Le régime doit cesser de pérenniser la
doctrine des gouvernements éphémères de rafistolage.
Le régime à l’impérieux devoir de ne plus tuer les
citoyens pour conserver le pouvoir mais de
s’inscrire dans la logique d’Agboyibo qui a déclaré
dans sons allocution devant l’Assemblée Nationale :
«… L’essentiel est qu’elles gardent à l’esprit le
nécessaire séparation des rôles. Le politique, qu’il
soit au pouvoir ou dans l’opposition, a la mission
de rechercher des solutions aux problèmes du pays. »
La vraie recherche de solution passe par des
gouvernements stables et constitutionnellement
établis, capables et résolus à refaire de la Terre
de nos Aïeux, l’Or de l’Humanité.
Kindheart AVULETE
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