|
Le Républicain :
Vous semblez avoir
accompagné les mouvements sociaux des années 1990 mais
aujourd’hui personne n’entend parler de vous. Comment
expliquez-vous ce retrait de la scène politique
togolaise ?
Touré Garba : Je dois dire que mon retrait
est dû à plusieurs raisons que j’ai d’ailleurs eues à
énoncer dans plusieurs de mes propos par le passé dans
certains journaux.
L.R : Quelques unes des informations à
la une ces dernières semaines restent le dialogue inter
togolais lancé par Faure Gnassingbé, la célébration du
13 janvier « fête de la libération nationale », la
célébration d’une messe en l’honneur du premier
président de la République togolaise Sylvanus Olympio
toujours par le régime Gnassingbé. Est-ce que selon vous
ce sont des voies qui favorisent une sortie de crise
après les élections très controversées et sanglantes du
24 avril 2005 ?
T.G : Je pense sincèrement que notre pays a
besoin d’être réconcilié parce qu’il faut reconnaître
que le peuple togolais est vraiment divisé. Celui qui
dira le contraire ne sait pas observer. Je me rappelle
que le 14 avril 2004, le gouvernement togolais avait
pris 22 engagements auprès de l’Union Européenne et le
point 1.1 stipulait la nécessité
d’assurer le plein respect des principes démocratiques,
« annonce sans délais d’une reprise ouverte et
crédible du dialogue national avec l’opposition
traditionnelle et la société civile dans un cadre
structuré et transparent ». Ce qui veut dire que si
l’on devait faire le dialogue, c’était pour discuter de
tout ce qui peut permettre de respecter les principes
démocratiques. Mais il me semble qu’avant le décès du
président Gnassingbé Eyadema, la manière dont les
contours du dialogue étaient définis ne pouvaient pas
permettre à ce dialogue de résoudre le problème
togolais. Depuis la prise de pouvoir de Président Faure
Gnassingbé, je crois que la division entre les peuples
de ce pays n’a fait que s’accentuer. C’est pour cela que
l’on parle de réconciliation. C’est pourquoi je propose
qu’on retrace les contours du dialogue. J’ai des
propositions, entre autres,
que le pouvoir en place accepte la modification de la
constitution togolaise qui a subi trop de
tripatouillages, du code électoral. Pour un réengagement
sur la voie de la démocratie, il doit en outre changer
la dénomination de la journée du 13 janvier qui doit
cesser d’être « fête de la libération » pour
devenir seulement l’occasion de messes en mémoire du
président défunt Sylvanus Olympio, le père de
l’indépendance togolaise, des messes comme celles qui
ont eu lieu le 13 janvier dernier. Cela nous rappelle à
tous la date du décès de ce dernier. Qu’on s’en tienne à
ces messes mais qu’on ne répète pas le scénario,
c’est-à-dire organiser des messes qui seront suivies
d’un défilé militaire et civil. Je proposerais par la
même occasion qu’on déclare la journée du 05 février
« journée en mémoire du président Eyadema ».
L.R : Plusieurs rapports ont été
publiés concernant les violences post-électorales en
avril 2005. Des responsabilités ont été clairement
établies à cette occasion. Certains appellent à la fin
de l’impunité pour que de telles atrocités ne se
répètent plus. D’autres pensent plutôt qu’il faut faire
table rase de tous ces événements pour avancer. Qu’en
pensez-vous ?
T.G :
Notre pays traverse une période de crise depuis des
années. Dieu nous a épargné du pire. Il est bien vrai
que les divers rapports publiés entre autres celui des
Nations Unies, de la Fédération Internationale des
Droits de l’Homme (FIDH) ainsi que celui de la
Commission Nationale de Koffigoh ont clairement établi
des responsabilités dans ces violences post-électorales
plusieurs partis politiques ont demandé la fin de
l’impunité à la suite de ces rapports à savoir que l’on
traduise les auteurs devant la justice. Je souhaiterais
pour ma part que nous n’empruntions pas cette voie.
L.R :
Ne craignez-vous pas que de tels actes se
reproduisent si l’impunité est établie, en prônant la
voie de l’amnistie ?
T.G :
En refusant la voie des tribunaux, c’est que je reste
convaincu qu’il existe d’autres solutions. Pour éviter
qu’une telle situation ne se répète, la présence d’une
force africaine est l’une des propositions. Ceci donne
des garanties contre le déclenchement de troubles mais
que ces rapports restent des documents de référence
pour les Togolais. La garantie d’élections libres et
transparentes devrait également être donnée. Nous ne
pouvons pas énumérer ici tous les maux dont souffre
notre pays.
LR :
Cependant, des observateurs avisés de la vie
sociopolitique togolaise estiment qu’il faut également
ajouter au nombre des solutions la question de la
réforme de l’armée, le retour à la constitution de 1992
avant de déboucher sur un gouvernement d’union nationale
et plus tard, organiser des élections.
Cela vous paraît possible, convenable, approprié ?
TG :
J’ai susmentionné certaines de mes propositions. La
réforme de l’armée est un problème très délicat. Le
problème réside en l’interprétation de ce terme.
Qu’entend-on par « réforme de l’armée » ? Avant
toute initiative, il faut qu’on dise clairement ce que
l’on veut qu’on fasse à cette armée. Il faut dire que
nous avons une armée capable de défendre l’intégrité
nationale. Le problème est que cette armée est trop
intimement liée au pouvoir en place. Nous en avons eu la
preuve la dernière fois mais on suppose que c’est une
armée qui reçoit des ordres des autorités en place. Il
serait donc souhaitable que des moyens adéquats soient
donnés à la police et à la gendarmerie pour le maintien
de l’ordre. Cette question de réforme de l’armée est
donc complexe même si l’on reconnaît que cette armée est
dans sa majeure partie composée des gens du nord. Mais à
qui la faute si cette armée est à majorité composé des
fils du nord ? C’est pour cela que le dialogue doit se
tenir dans les plus brefs délais. Pour que nos
compatriotes puissent rentrer au bercail.
L.R :
Pourquoi ne revenez-vous pas au pays vous ?
T.G :
Je vais dire qu’aujourd’hui, avec l’appel lancé par
Faure Gnassingbé, j’aurais souhaité être présent et
apporter ma modeste contribution. Mais vous savez, il y
a des mesures qu’il faut prendre avant de revenir. Il y
a donc de quoi mûrir l’idée de retour avant de la mettre
en application. Mais je fais confiance au président
actuel et je crois qu’il va s’impliquer dans son
processus de réconciliation afin que tous les fils du
Togo puissent rentrer et apporter leur contribution au
développement.
L.R :
A votre avis quel est aujourd’hui en un mot le
problème majeur ou prioritaire auquel l’on doit faire
face sur le plan politique.
T.G :
Il faut la réconciliation. Sur le plan socio-économique,
les problèmes sont énormes. Cependant le minimum que les
autorités doivent faire est le paiement des arriérés de
salaires et de pensions.
L.R :
A propos de ces problèmes sociaux dont vous
parliez. Que pensez-vous du sort de nos compatriotes
réfugiés dans les pays voisins. Leur problème est-il
pour autant révolu ?
T.G :
Je crois que la réconciliation va résoudre ce problème
de réfugiés. Pour les réfugiés des violences
post-électorales, je crois qu’il urge de trouver des
solutions à leurs problèmes vu les conditions critiques
dans lesquelles ils vivent leur exil.
L.R :
Pour finir, si l’occasion vous est offerte
aujourd’hui de donner un nouvel espoir au peuple
togolais que ferez-vous ?
T.G :
Comme je l’ai précédemment souligné, les problèmes
togolais sont énormes. Le président actuel doit
s’atteler à la réconciliation. C’est une condition sine
qua non pour la reprise du développement
socio-économique de notre pays. Et je suis convaincu que
s’il réussit la réconciliation nationale, si tous les
cœurs sont apaisés, les frustrations disparaîtront et le
reste viendra de soi. Il faut éradiquer l’injustice
sociale car « ventre affamé n’a point d’oreilles »
et le Togo peut redevenir la « Suisse de l’Afrique »
L.R :
Nous parlons de propositions concrètes!
T.G : Je
propose :
1)
Dialogue national
- Révision de
la constitution ;
- Révision du
code électoral ;
- Prévoir la
présence d’une force africaine pour les élections
présidentielles de 20010.
2)
Suite donnée aux différents rapports de 2005
a) Création de
la commission de suivi en étoffant la commission
Nationale d’enquête de Me Koffigoh et en enjoignant les
personnes comme Mr Gnininvi et autres.
b) Afficher la
liste des victimes tuées par préfecture, les recours se
feront au niveau de la commission de suivi.
Liste des
propriétaires de bien ayant subit des préjudices
matériels
c) Dédommager
les familles des deux listes
d) Libérer
tous les détenus impliqués dans les actes de violence
depuis le 07 février 2005 jusqu’au 31 décembre 2005 à
caractère politique
e) Les
familles des détenues impliquées dans le meurtre des
maliens s’adjoindront à la commission de suivi et au
Ministre des affaires étrangères, Mr Zarifou Ayéva pour
se rendre à Bamako.
Cette visite
aura pour objectif de :
- Demander
pardon au gouvernement malien et aux familles des
victimes maliens
- Discuter ou
négocier le dédommagement des familles des victimes
maliens
3) Les
fêtes ou journées à célébrer
- 13
janvier de chaque année :
Journée en
mémoire du père de l’indépendance Sylvanus Olympio ;
- 05
février de chaque année
Journée en
mémoire du père de la nation Gnassingbé Eyadema ;
-
S’abstenir de la fête du 23 septembre
4)
Non à une poursuite judiciaire
contre toutes les personnes impliquées dans les
violences commises avant et après les élections d’avril
2005, il faut privilégier la voie de la réconciliation
nationale
5) Sur le
plan socio-économique
Payer sans
délai les arriérés de salaires des travailleurs, les
arriérés de pensions des retraités
6)
Je me propose comme médiateur du dialogue qui pourra se
tenir au Ghana le pays voisin. Compte tenu de ma
connaissance des problèmes togolais et du fait que nous
nous connaissons tous, je suis confiant de pouvoir aider
à trouver les solutions acceptables pour toutes les
parties et ce, dans l’intérêt supérieur des togolais. Il
n’est pas nécessaire que je dois être un fonctionnaire
international ou onusien. Je connais mon pays et je suis
convaincu que je pourrais contribué à sortir le pays de
la crise.
L.R :
Je vous remercie.
T.G :
c’est moi qui vous remercie.
Interview réalisée par Ben KITEGI |